CHAPITRE PREMIER
du jeune âge qui portent tant d'esprits vers les mauvaises lectures, celles surtout qui éveillent les passions ou en attisent la flamme secrète. Ces lectures-là sont aussi détestables et aussi corruptrices que le cabaret, et Ton ne saurait trop faire d'efforts pour en détourner des intelligences d'autant plus malléables et impressionnables qu'elles ont été moins fortifiées par une suffisante culture.
Une enquête provoquée sur cette délicate matière par une circulaire ministérielle du 27 juillet 1866 ne peut laisser de doute sur les dangers de la contagion intellectuelle.
Cl On lit peu dans les campagnes, disait le rapport du préfet d'Indre-et-Loire, mais dans la classe ouvrière on lit de mauvais romans et des livres souvent immoraux, que les colporteurs trouvent moyen de faire échapper à l'estampille. »
Les préfets des Ardennes, des Deux-Sèvres, du Rbone, delà Vienne, fournissent des renseignements analogues. Ils joignent à leurs déclarations l'indication des titres des livres les plus achetés par les ouvriers de leur région. La plupart dénoncent le caractère grossier ou obscène de ces publications.
Ainsi fourvoyé, l'usage de la lecture est loin de venir en aide à la moralisation de l'ouvrier et de lui fournir des distractions utiles aux heures de loisir. L'instruction n'est ainsi qu'un vain mot; sa qualification même devient une amère ironie du langage.
On fait appel aux lois pour réprimer ces abus ; on réclame énergiquement une application sévère des dispositions pénales relatives au colportage. Nous mettons en doute l'efficacité de ces moyens. C'est à l'éducation première de la jeunesse, c'est aux mœurs qu'il faut demander secours. On ne saurait trop regretter cependant, dans l'intérêt de la morale, que la fragile barrière opposée par les lois à la contagion des lectures corruptives soit aujourd'hui menacée de destruction.
Nous invitons les membres de la Chambre des députés qui élaborent en ce moment un projet de loi en vue de la suppression des mesures réglementaires et pénales sur le colportage', nous les invitons à parcourir les enquêtes, comme nous l'avons fait nous-même, à écouter les révélations et les plaintes qu'elles contiennent, ils trouveront là plus d'un sujet de méditation et d'hésitation. Pénétrant plus profondément dans la vie réelle, nous les engageons à prêter l'oreille aux doléances des mères, aux colères indignées des pères contre ces romans et ces contes immoraux, auxquels l'instinct et le bon sens natifs, dans la famille ouvrière, ne manquent jamais d'imputer ou la chute de la jeune fille ou les dissipations et les désordres d'un fils insoumis. Alors peut-être comprendront-ils les dangers de cette prétendue liberté
• Annales parlementaires de 1876.