‹ La vie morale et intellectuelle des ouvriersChapitre 187 sur 196 · CHAPITRE DIX-NEUVIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIX-NEUVIÈME

des populations ouvrières? ne serait-ce point jeter la lumière de l'opinion sur des associations souvent secrètes, parfois ténébreuses; en prévenir les dangers, en y substituant des institutions libres, utiles et fécondes?

On ne doit pas d'ailleurs s'y tromper, les adhérents des syndicats corporatifs sont relativement peu nombreux. Ils s'élèvent environ à 100,000, d'après les évaluations les plus favorables, dans l'ensemble de la population ouvrière de la France. Beaucoup de chambres syndicales, de l'aveu même de leurs promoteurs les plus convaincus*, ne comptent à leur actif qu'une fraction insignifiante des membres de la corporation.

C'est là une faible minorité, mais une minorité bruyante, d'une volonté opiniâtre, qui prétend faire la loi à la masse ouvrière en se proclamant l'interprète de ses vœux et de ses revendications.

Grâce au fonctionnement régulier d'une institution ouverte à tous et sous les yeux de tous, le groupement des ouvriers, par corps de métier, cesserait d'être une source d'agitation et une menace permanente au repos public. Telle est l'œuvre que conseillent à la fois la prudence et l'expérience. Le meilleur argument en faveur des syndicats professionnels, c'est que patrons et ouvriers les acceptent

1 Louis Pauliat, Les Chatnbres syndicales.

également. Ils y voient nne garantie d'apaisement. Serait-il donc sage, politique même, de s'opposer à cette expérience?

On l'a judicieusement fait remarquer : « Devant l'histoire contemporaine interrogée indépendamment de toutes préoccupations politiques, on est en droit d'affirmer que les libertés reconnues au travail n'ont été pour rien dans nos discordes civiles. Il serait dès lors aussi impolitique qu'injuste de s'en faire une arme contre leur existence ^ w

Le jour où les associations syndicales pourraient s'établir en pleine lumière, ce jour-là elles perdraient leur caractère occulte et illégal, pour devenir la représentation réelle et efficace de chaque corps professionnel. Leur esprit, leur rôle changeraient. On verrait en elles les défenseurs autorisés des intérêts de la population ouvrière. A l'illégalité tolérée, succéderait un mandat régulier et juridique , un élément nouveau de vie et d'activité dans les forces sociales.

On n'a d'ailleurs pas à craindre de voir renaître, de notre temps, les abus des anciennes corporations privilégiées. Ces appréhensions seraient un anachronisme. Les privilèges et les inégalités de condition ne menacent plus la société nivelée et centralisée de ce pays de démocratie et de sulTrage universel.

1 Aldigawe , Mémoires cVun ouvrier de Paris.

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Le vice de l'époque acUielle serait plutôt l'individualisme, qui éparpille et réduit à l'impuissance les forces vives de la nation. On a tout à gagner à livrer les voies de l'association à de libres initiatives, à soutenir les efforts des hommes dévoués à la défense du droit, à favoriser le progrès des institutions où l'accession de tous aux avantages de la communauté peut opposer une barrière infranchissable aux entreprises dangereuses de l'esprit de parti et aux doctrines subversives.

Le principe de l'association a largement contribué, sous le régime des institutions de saint Louis, au développement de la civilisation au moyen âge ; le même principe peut encore, sous une forme nouvelle, exercer une influence salutaire et féconde sur le progrès moral des sociétés modernes.

Le devoir des classes dirigeantes. — L'exemple du travail. — La persuasion par les œuvres. — Le père des ouvriers. — Solidarité d'intérêts entre les patrons et les ouvriers.

Tous les efforts tentés pour relever matériellement et moralement la condition des populations laborieuses seraient frappés de stérilité, si aux différents degrés de la société subsistaient des lignes séparatives qui ne pussent être franchies par les hommes que le sort a placés aux rangs inférieurs. Bien des préventions, bien des irritations, bien des haines sont fomentées dans le cœur des ouvriers, bien des découragements y paralysent l'essor des instincts généreux , par suite du défaut d'aide mutuelle, de sympathie même, de ceux que le hasard a favorisés des avantages de la richesse.

Le plus grand mal chez un peuple, c'est que les différentes forces qui le composent suivent leur marche respective sur un plan parallèle, sans jamais se rapprocher et se confondre. C'est au contraire par le mélange et la fusion réciproque de leurs divers éléments que les nations peuvent pro-

duire dans leur ensemble nne valeur homogène, comme un métal précieux dont l'alliage agglomère les molécules. Ceux qui appartiennent, par leur condition, à ce que l'on appelle dans le langage du monde les classes dirigeantes , ont à ce sujet des devoirs à remplir. Le premier de ces devoirs est de mettre en honneur le travail. La fausse considération que le vulgaire attache, en dépit de tous les raisonnements, à l'homme qui ne fait rien, est de nature à troubler l'esprit de ceux qui gagnent leur vie par le salaire et la peine. Ce sentiment les porte à la dissipation, au découragement, ou les endort dans la paresse. Plus un homme occupe dans la société un rang élevé, plus le travail s'impose à lui par une loi impérieuse. On excuserait le malheureux accablé sous la tâche quotidienne , aux prises avec les àpretés de la vie, s'il recherchait quelque jour un loisir égoïste. II serait au contraire impardonnable celui qui, placé aux sommets de la fortune, ne songerait point à rendre sa vie utile par le bien, ni à développer les nobles facultés que la main de Dieu à déposées dans toute âme humaine. Les obligations sociales s'agrandissent donc en raison directe de la culture de l'esprit, des avantages de la richesse, de la possibilité de donner un plus libre essor aux sentiments généreux dans les loisirs d'une vie facile.

L'instruction libérale, dont tout homme bien élevé

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