CHAPITRE CINQUIÈME
exercent tous les métiers interlopes qui fourmillent à Paris, et ils arrivent à vingt ans n'ayant aucun métier sérieux entre les mains. IVe pouvant se donner alors les jouissances de la vie qu'ils ont constamment devant les yeux chez les autres, ils deviennent pour la plupart jaloux de ceux qu'ils nomment leur exploiteurs ; arrivés là, ils sont devenus les véritables ennemis de la société. «
A la spéculation des parents sur le profit qu'ils retirent du travail des enfants, il faut joindre celle de certains industriels qui font de l'emploi des apprentis un moyen de concurrence contre les ouvriers. Ceux-là ne dédaignent pas d'appeler à leur aide un grand nombre de jeunes auxiliaires ; ils les emploient aux gros ouvrages de leur industrie, aux travaux les plus simples de l'atelier; ils ne font avec eux aucun engagement, restant libres de se quitter réciproquement. Si l'emploi de ces jeunes ouvriers, inexpérimentés et peu habiles, ne donne pas une production perfectionnée , elle allège considérablement la charge des salaires pour les industriels qui y ont recours. On exploite ainsi les forces et les aptitudes des apprentis en renfermant leur travail dans une spécialité, pour avilir sa rémunération. On diminue par là, il est vrai, le prix de revient, mais il en résulte une concurrence désastreuse entre les différents membres des familles ouvrières. Le travail des chefs de famille
est déprécié par celui de leurs enfants et, conséquence plus funeste encore , on ne forme que de mauvais ouvriers. Les délégués à l'Exposition de Vienne se sont plaints avec amertume de cette déloyale concurrence faite à des ouvriers qui ne peuvent lutter à prix égaux. Ils y voient, non sans raison, la cause d'un antagonisme qui tourne au détriment des uns et des autres. Ces délégués ajoutent à l'expression de leur opinion sur l'état général de l'apprentissage cette sinistre prédiction : « Ce qui ressort le plus clairement de l'étude des produits industriels faite à l'Exposition de Vienne, c'est la défectuosité, pour ne pas dire la nullité des apprentissages... C'est la pente fatale sur laquelle glisse rapidement notre industrie nationale et qui amènera forcément, si on ne se hâte de prendre des mesures en conséquence, la décadence de cette industrie \ «
Tels sont les périls imminents qu'il s'agit de conjurer. Autrefois l'apprentissage avait sa sévérité et ses rigueurs, mais il s'y mêlait un sentiment paternel qui en effaçait les aspérités. L'apprenti était membre de la famille ; ni son instruction, ni son éducation n'étaient indifférentes au patron. Celui-ci prenait également soin de sa capacité, de sa conduite et de sa moralité. On ne cherchait point à
^ Rapport des délégués à l'Exposition de V^ienne.