‹ La vie morale et intellectuelle des ouvriersChapitre 70 sur 196 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

La question sociale. — Les opinions des ouvriers. — L'influence de la politique sur leurs aspirations. — Les socialistes anciens et le néo-socialisme. — Le programme des syndicats ouvriers.

Le propre d'une bonne éducation . réellement appropriée aux conditions pratiques de la vie, telle au surplus que nous en avons esquissé les caractères, est de donner à chaque homme l'esprit de conduite qui dirige ses actes et de lui inspirer la saine compréhension de ses véritables intérêts.

Les privilégiés de la fortune , placés au sein d'une famille généralement soucieuse de tout ce qui touche à l'éducation de l'enfant, bénéficient le plus souvent de cet avantage. S'ils n'en tirent point profit au cours de leur existence, ils n'ont à imputer qu'à eux-mêmes leurs fautes et leurs défaillances. L'ouvrier est généralement placé dans des conditions moins favorables ; son éducation dépend de chances diverses; elle est sujette à de nombreuses vicissitudes.

Les familles ouvrières sont la plupart du temps fort soucieuses de l'éducation des enfants ; un grand progrès s'est accompli dans cette voie, il serait injuste de ne pas l'affirmer hautement. Mais dépend-il, dans les embarras d'une vie précaire, de la sollicitude maternelle, dépend-il môme de la fidélité du père à son devoir de donner le temps, l'attention nécessaires, d'exposer les dépenses inévitables que comportent les soins quotidiens de l'éducation des enfants? N'est-on pas distrait de ces devoirs par les préoccupations incessantes de l'existence matérielle, les charges de famille, le travail absorbant ou la crainte plus absorbante encore du manque de travail? Puis, avant l'âge d'adulte, le jeune ouvrier, voulant gagner sa vie d'une manière indépendante, échappe à toute tutelle , contracte des goûts de liberté, d'émancipation, quitte la mansarde étroite, que l'on ne saurait appeler sans une triste ironie le toit paternel, et va loger dans les garnis plus à portée de son travail ou des fréquentations de la camaraderie. Aussi, peu d'ouvriers reçoivent-ils une éducation complète; bien peu assujettissent leur jeunesse à une direction réfléchie.

Le plus souvent les ouvriers , n'ayant point reçu une culture morale suffisante, adoptent comme idées justes et pratiques tout ce qu'ils entendent dire par les camarades d'atelier les plus anciens et les plus écoutés. Ils tiennent pour vraies, sans les

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discuter, les opinions répandues par la presse soidisant dévouée aux intérêts démocratiques. De là bien des périls, bien des erreurs, bien des fautes parfois irréparables. L'éducation des ouvriers, on peut le dire d'eux plus encore que des autres hommes, ne s'achève réellement qu'à la rude épreuve de la vie , le plus souvent par l'expérience acquise à leurs dépens et chèrement payée.

S'étonnera-t-on dès lors que certaines opinions, certains préjugés se propagent, s'acclimatent, s'enracinent profondément dans l'esprit de la population ouvrière, à tel point qu'on ne puisse les en arracher par aucun effort? Parmi ceux-là, les opinions politiques ou sociales occupent le premier rang.

C'est une erreur assez généralement répandue chez les ouvriers, mais plus particulière aux ouvriers français, de croire que le progrès social dépend uniquement dans un pays de la forme de son gouvernement. Cette erreur fait attacher une idée politique à la réalisation de tous les progrès, même les plus simples et les plus étrangers à cet ordre de considérations. La même erreur suscite l'esprit de parti dans toutes les questions du domaine social, inspire la méfiance contre les œuvres les plus utiles accomplies par les gouvernements, provoque parfois entre les ouvriers les plus sincères et les patrons les mieux intentionnés un antagonisme que rien ne justifie.

L'un des torts les plus graves des associations syndicales d'ouvriers à Paris est d'entretenir systématiquement cette erreur. C'est par là qu'elles exercent dans la masse ouvrière une action dominante et vraiment funeste. Les membres des associations syndicales ont transporté toutes les questions de salaire, d'assistance, d'instruction, de vie matérielle sur le terrain de la politique. Par là ces associations sont devenues de véritables agences électorales, et leurs unions forment en réalité dans l'Etat une organisation, un gouvernement occultes. D'après leur programme, bors de la République démocratique et sociale il n^est point de progrès acceptable ni possible. Toutes les propositions faites, toutes les réformes réclamées dans les congrès ouvriers sont placées sous cette enseigne. L'intolérance et la haine des sectaires de cette nouvelle église éclate dans leurs paroles et leurs actes contre tout ce qui, parmi les ouvriers ou leurs représentants , n'en accepte pas les doctrines et n'en subit pas le joug. Pour eux, hors de leur programme, point de salut.

Ouvre-t-on des écoles, distribue-t-on des secours ou des récompenses, offre-t-on même aux ouvriers des subventions pour se rendre aux expositions; venant de la main d'un ministre, rien de tout cela n'est bon. La prudence troyenne des syndicats va j usqu'à refuser les présents qu'offrent aux ouvriers les assemblées et les gouvernements dont les tendances

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