‹ La vie morale et intellectuelle des ouvriersChapitre 93 sur 196 · CHAPITRE \EUV1ÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE \EUV1ÈME

même industrie à des conditions différentes ; si Ton examine l'emploi comparatif du salaire, on constate que ceux qui ont le plus reçu sont souvent les plus pauvres au bout de la semaine. Si bien que Ton a pu, dans l'enquête de 1872-1875', formuler cette proposition, en apparence paradoxale, sans qu'elle ait été démentie par les faits : « La misère de l'ouvrier est proportionnelle à l'élévation de son salaire » . Quand le salaire passe de 3 à 6 francs, sa misère augmente immédiatement; s'il passe de 6 à 8 fr. , elle devient plus cruelle encore, et « j'ai la preuve, dit le déposant, que ceux qui meurent dans les hôpitaux, laissant leur femme sans draps, leurs enfants sans un morceau de pain, ceux qui encombrent les asiles, sont les ouvriers les mieux payés » .

Si on comparait le taux respectif des salaires dans des industries différentes, l'observation manquerait de fondement; mais c'est, nous l'avons fait remarquer, dans la même industrie, en prenant des hommes travaillant le même nombre d'heures, que l'on voit les ouvriers les plus malheureux être ceux dont le salaire est le plus élevé.

M. Antonin Rondelet, ajoute à l'appui de cette démonstration, la relation d'un fait dont on ne méconnaîtra point la gravité :

a Des bouchonniers dans une localité de la Pro-

^ Archiues parlementaires : Enquête 1872-1873. Déposi-* tion de M. Antonin Rondelet.

-2:A L\ vie morale et I\TELLECTUELLE des OLVIUERS.

vcLcc, trouvaient que leur salaire était insuffisant et demandaient à leurs patrons de l'élever. C'était assez difficile, les bénéfices dans cette industrie sont fort limités. Après quelques jours de délibération, voici ce que les patrons répondirent : « Nous Y. voulons bien élever vos salaires, mais à une con- " dition, c'est que nous les élèverons de tant et que w vous travaillerez une heure de moins. »

Les patrons avaient imaginé un système semblable à celui dont le Parlement anglais a frappé de prohibition, en 1835, la pratique abusive dans le Lancashire ; ils entendaient se rembourser du salaire des ouvriers en les payant avec des bons d'achat de divers objets sur lesquels la Compagnie faisait des bénéfices considérables.

Les patrons des bouchonniers créèrent un grand café, dont ils étaient les gérants par l'intermédiaire d'un prête-nom ; les ouvriersle fréquentèrent bientôt aux heures de désœuvrement; si bien que, en donnant un salaire plus élevé d'un dixième, les patrons augmentèrent leurs bénéfices d'un tiers. "

Qu'importe donc que la moyenne des salaires soit de 4 ou de 5 francs, de 6 fr. 25 cent, ou de 7 fr. 15 cent., en présence de cette question dominante : quel sera, dans l'état actuel des mœurs de l'ouvrier, l'emploi de son salaire?

Les habitudes de la vie privée subissent parfois les lois de l'économie politique; la valeur de l'ai-

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j'joni, dans la maiti des dissipateurs, s'avilit par son abondance. C'est avec raison que le philosophe américain Emmerson disait : " Dieu, qui nous a promis de ne pas nous abandonner dans la mauvaise fortune, ne nous a pas fait la même promesse pour la honne. » Paroles profondes et bien dignes de méditation.

Quand la condition de l'homme s'élève, que l'aisance règne autour de lui, ses goûts changent, ses appétits augmentent, les tentations deviennent pour lui plus nombreuses, la corruption plus facile. Éternelle loi de l'humanité : la simplicité et la modération des désirs font la richesse; la prodigalité, la dissipation et la ruine sont au contraire le fruit de l'abondance excessive des biens !

Pour que l'ouvrier employât avec utilité des sa-' Inires élevés, il faudrait, en augmentant ses salaires, agrandir à la fois son intelligence, sa moralité; développer en même temps son attachement à sa famille et lui suggérer l'amour de l'épargne. Si les facultés morales ne progressent pas parallèlement avec les facultés matérielles, celles-ci envahissent celles-là, les amoindrissent et à la longue lesanôjantissent.

Un mouvement mal raisonné, mais d'une ardente intensité, s'est produit dans ces dernières années au sein des populations ouvrières en faveur de la réduction des heures de travail. Ce courant a fait, on

peut le dire, le tour du monde. Depuis plusieurs années déjà, il a envahi les États-Unis, et la législature, dans quelques États où le parti radical exerce sa domination, a réduit réglementairement à huit heures, pour tous les ouvriers, la durée de la journée de travail. Ce n'est, là du reste, qu'une forme particulière de l'universelle revendication de l'augmentation des salaires. En demandant la diminution de la durée de leur journée, les ouvriers visent à produire la rareté de la main-d'œuvre, afin d'arriver à étendre le travail à un plus grand nombre et à en élever le prix. Les troubles apportés dans la fabrication industrielle aux États-Unis, par la réduction de la journée à huit heures , ont eu pour résultat d'augmenter les chômages, en faisant fermer un grand nombre d'ateliers. L'extension des loisirs a de plus répandu, dans une population ouvrière déjà travaillée par tant de vices et de misères, de nouveaux germes de démoralisation \

Les ouvriers, en réclamant la diminution des heures de travail, aggraven ainsi la situation difficile de Tindustrie; ils commettent en outre à leur propre préjudice, une erreur économique des plus graves.

Ce serait sans doute, s'il était réalisable sans atteinte aux plus sérieux intérêts, un très-légitime désir que celui de réserver à la vie intellectuelle une

* Les Etats-Unis contemporains , par Claudio Janet.

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