CHAPITRE DIXIÈME
Or, rien ne peut, à notre sens, mieux entretenir l'esprit d'imprévoyance chez l'ouvrier, l'éloigner plus du mariage et de la vie de famille, émousser plus en lui le ressort de l'initiative et le désir d'améliorer sa condition, qu'un système d'entretien commun, dont l'effet immédiat est de dégager de la préoccupation des charges de l'existence et de déplacer la responsabilité humaine. Rien n'est plus dangereux pour l'avenir de l'ouvrier qu'un mode d'existence qui lui rend plus difficile, et, ce qui est plus grave, indifférente, l'accession du salariat à la propriété. Rien ne peut développer davantage les idées socialites, que, par une étrange prétention de la science économique professée dans les universités allemandes, on a prétendu ainsi combattre.
S'étonnera-t-on dès lors du progrès croissant du socialisme en Allemagne? Un seul fait en peut donner un aperçu. On ne compte pas moins de trente-neuf journaux socialistes dans les diverses villes de l'empire. Plusieurs sont fort répandus. Les organes officiels du parti sont le A^eue social Demokrat, de Berlin, et le Volhstaat , de Leipzig. Le communisme agraire, qui ne compte plus d'adhérents en France , rencontre encore des sectaires parmi les lecteurs de ces organes. Voilà les premiers fruits recueillis par une philantropie inconsciente et intéressée.
Puissent les ouvriers français repousser à jamais
de pareils présents; puissent- ils s'attacher de plus en plus à cette conviction que la véritable utilité de l'épargne, son but à la fois le plus moral et le plus pratique, est d'assurer à chacun le foyer, la vie de famille, la propriété!
Tous les ouvriers, il est vrai, ne peuvent devenir propriétaires fonciers; tous n'y auraient point avantage. Beaucoup demandent à l'épargne, à raison de leurs besoins ou dans des vues de commerce et d'affaires, un revenu que le sol ou la maison ne peut point rendre. Pour ceux-là, divers placements offrent un accès facile.
Quelques statisticiens, en chiffrant les versements des caisses d'épargne et en supputant leur développement, ont prétendu trouver, en cette matière, notre pays en état d'infériorité vis-à-vis des autres nations européennes. Hâtons -nous, sans crainte d'être taxé de chauvinisme , de relever cette critique injuste. Si l'ouvrier français verse moins à la caisse d'épargne que les ouvriers d'Angleterre, cela ne veut nullement dire qu'il épargne moins.
L'épargne prend en France les formes les plus variées. Elle trouve sur notre marché des facilités ailleurs inconnues. Les fonds d'Etat, les valeurs de chemin de fer, les valeurs industrielles en absorbent la plus grande partie. N'avons-nous pas vu nos grands emprunts nationaux se subdiviser en milliers de coupures enire les mains des ouvriers des