SEPTIÈME LETTRE
12 septomore.
Autre histoire d'un avare mortcette année.— Précaution ridicule.— Dureté de coeur. — Le luxe, suite de la concupiscence desyeux. — Désordre très -coupable. — Quelques exemples de luxe.
Cher ami,
S'infliger à soi-même un ridicule, par la violation volontaire de quelqu'une des lois sociales, est un malheur, une faute, un châtiment. L'avare brave l'opinion ; mais l'opinion se venge parles épithètes qu'elle donne à l'avarice. Il en est une entre autres, nous l'avons dit, qui se trouve dans toutes les langues : c'est l'épithète de sordide. Au reste, voici mon histoire.
Bien souvent tu es allé de Paris h Versailles par le chemin de fer de la rive gau-
che.Un peu avant d'arriver à Sèvres, tu as vu, bordant la voie, une élégante petite maison,bâtieentrecour et jardin. Elle a été construite, il y a une trentaine d'années, par un négociant de Paris, qui venait y passer, avec sa famille et ses amis, un ou deux jours par semaine dans la belle saison. A en juger par le train qu'il menait, il devait jouir d'une certaine fortune.
Ayant vendu son fonds, il y a dix ans, il s'était retiré à sa campagne. Dans le pays, on ne le désignait guère que sous le nom de M. Bossu. C'est qu'en effet il avait sur le dos une grosseur très-convexe, qui ne présentait pas précisément l'éminence sphérique de la véritable bosse, mais qui était cependant assez proéminente pour ne pouvoir être dissimulée.
Au temps où il avait fait bâtirsa maison, M. Bossu n'avait pas cette infirmité, qui lui était venue, disait-il, à la suite d'une chute. Il vivait isolément avec une vieille domestique, ne voulant recevoir que rarement
son fils Alfred, commis dans un magasin de nouveautés, à Paris; parce que, prétendait-il, ses visites lui occasionnaient des dépenses au-dessus de ses moyens. Lorsque Alfred lui objectait que cependant il devait être riche, M. Bossu répondait invariablement qu'en effet, lorsqu'il avait cessé le commerce, il pouvait posséder une quinzaine de mille livres de rentes; mais que s'étant, comme tant d'autres, laissé tenter par les spéculations de la Bourse, il s'y était presque entièrement ruiné, et qu'il ne possédait plus que de quoi vivre très-modestement.
Après la mort de sa femme, M. Bossu se montra plus avare encore qu'il ne l'avait été jusque-là. Il se débarrassa de son chien, de ses oiseaux, qui, selon lui, coûtaient trop cher à nourrir. Sa sobriété était extrême ; et plus d'une fois Jeannette, sa vieille domestique, avait menacé de le quitter à cause de la maigre pitance qu'il lui donnait. Il ne sortait que tous les deux
uu liois mois pour venir à Paris toucher, comme il disait, ses petites rentes.
Le 1" septembre de cette année, M. Bossu mourut presque subitement.
Alfred, prévenu par Jeannette, accourut"; et il était auprès du défunt, lorsque le médecin chargé de la vérification du décès vint accomplir sa mission.
Découvrant la poitrine du mort, il remarqua que deux bandelettes en laine s'y croisaient, se dirigeant vers les épaules. Poussant plus loin son examen, le docteur découvrit que ces bandelettes soutenaient une sorte de sac en flanelle, qu'elles fixaient sur le dos du défunt, entre les deux épaules. Cette espèce de sac formait la proéminence qui donnait à l'ancien négociant l'apparence d'un bossu. On l'ouvrit, et, à la grande surprise des assistants, on reconnut que cette fausse bosse contenait rf<?M^'f(?»/c/»çîm«fe-se7)nn///e francs en billets de banque, actions et valeurs diverses.
Michas adorait ses dieux en secret, dans la crainte de les perdre ; M. Bossu porte les siens sur son dos. Devenus comme une partie intégrante de sa personne, ils voyagent avec lui, ils dorment avec lui. Jusqu'à la fin de sa vie, il les honore en se déformant, en mentant, en s'imposant à luimême et aux autres de pénibles sacrifices. Qu'en penses-tu? M. Bossu mériterait, ce me semble, un brevet d'invention; car, en fait de défiance, il personnifie au plus haut degré le génie de l'avarice.
Si l'avare n'enfouit pas ses trésors, il les convertit en luxe. Ce second désordre est plusfréquent, mais non moins coupableque lepremier. Tous deux sontfilsdel'égoïsme.
Dans l'un comme dans l'autre l'homme se fait son dieu. Victime de la concupiscence des yeux, il est avide de tout ce qui brille : à tout prix il en veut. Il en veut au prix de sa tranquillité et de ses affections de famille; au prix de sa propre santé, qu'il épuise en voyages, en spéculations, en
agitations incessantes ; au prix même de sa vie, qui s'éteint avant l'âge, comme la chandelle allumée par les deux bouts.
Il en veut au prix des sueurs et du travail forcé des artisans de sa fortune, qui ne connaîtront plus de jours de repos; au prix de leurs mœurs et de leur foi, qu'ils perdront soit au spectacle de ses scandales, soit dans l'atmosphère pestilentielle de ses usines, de ses manufactures et de ses ateliers.
Il en veut au prix des souffrances et de la misère publique. Ses entrailles sont cruelles : Viscera impiorum crudelia. « Pauvres, infirmes, vieillards, orphelins, malheureux, qui que vous soyez, n'ayez ni vêtement pour vous couvrir, ni pain à manger, ni bois pour vous chauffer, ni médicaments, ni soins, ni appui. Que vous soyez, vous et vos petits enfants, mis à la rue et vos pauvres meubles vendus à vil prix, pour payer votre loyer ; que le besoin pousse vos filles au déshonneur et vous au
suicide : cela ne me regarde ni ne me touche. J'ai un meilleur emploi de ma fortune.
« Il me faut de l'or et de l'argent, et il m'en faut beaucoup. Il me faut des domaines et encore des domaines. 11 me faut des habitations somptueuses à la ville et à la campagne. Il me faut des appartements dorés et capitonnés de soie. Il me faut des meubles, dans lesquels la perfection de la forme le dispute à la richesse de la matière. Il me faut des tapis moelleux et des marbres rares. Il me faut des pierreries enchâssées dans l'or.
« Il me faut le linge le plus fin, les dentelles les plus chères, les étoifes les plus riches. Il me faut des caisses d'argenterie. Il me faut des chevaux de luxe et des voitures brillantes.il me faut des objets d'art, bronzes, statues, tableaux, dont un seul pourrait fournir longtemps à l'entretien d'une pauvre famille. H me faut, enfin, pour moi, pour ma femme, pour mes fils et mes filles, mille inutilités de prix, bon-
84 LA VIK N KST l'AS LA VIE.
nés uniquement pour attirer les regards et flatter la vanité (i). »
Pour qu'on ne m'accuse pas de faire un tableau d'imagination, je vais te citer quelques exemples dont l'authenticité m'est personnellement connue, du luxe insensé qui fascine et qui dévore les esclaves de la seconde concupiscence.
Un mouchoir de poche: 1,000 fr. ; — une paire de manchettes : 1,000 fr. ; — une brosse à cheveux : 93 fr. ; — un peigne : 300 fr. ; — une paire de pantoufles pour femme: 200 fr. ; — un couvre-pieds pour le berceau d'un enfant: 1,200 fr. ; — unedouzainedebonnetsdenuit:960fr.; — une robe de baptême : 600 fr. ; — une che-
i\] Avarus facto et reipsa dicit : Rodât tiiiea, et non comedat pauper. Absurant verrais, et nudus non induatur. Orania terapore consumantur, et Christus non pascatur. ^S.Chtys., Wojhî/. \x\\\i, ad pop. Aiitwch.) — HoiToa et celbria, et stabulae. et grangiae, et arc», et scrinia, ventres sunt avarorum, et crescente pecunia, crescitet venter avari. iHug. card., Sup.Eccles., Q, V,)
LA VIE n'est pas LA VIE. 8îi
mise de noces: 3,500 fr. ; — une camisole de nuit: 5,000 fr. ; — un fichu en dentelles: 2,500 fr. ; — un guéridon en bois, de Boule : 10,000 fr. ; — une ombrelle : 10,000 fr. ;— une robe: 14,000 fr.;— une autre robe, donnée pour étrennes à une dame par son mari en 1862 : 22,000 fr. ; — une couverture de voiture en zibeline: 40,000fr. ; — le loyer d'un appartementou d'un magasin s'élevant depuis 10,000 fr. jusqu'à 80,000 fr. ; — une parure :
100,000 fr.
Telles sont, et d'autres encore, les choses que veut l'homme devenu son dieu :
n'importe le prix, car, pour les avoir, tout lui est marchandise, même son âme (i).
Je m'arrête ; aussi bien il serait impossible de dire les conséquences morales ou plutôt immorales de ce luxe sans honte et sans frein : c'est-à-dire à quel degré de
'1)Nihil est iniquiiis qiiam araare peciiniam, hic eniin et aiiimara suarn venalera habet, {EccH,, x, 10.)
scélératesse et d'ignominie conduit toutes les classes de la société, la seconde concupiscence, fille légitime de la désastreuse erreur que nous combattons. A demain la troisième.
Tout à toi.