SIXIEME LETTRE
9 septembre.
Nouveaux désnstres causéspar la grande erreur. — Elle déchaîne toutes les concupiscences. — Concupiscence de la chair : ce qu'elle est, ce qu'elle veut, ce qu'elle fait. — Concnpisccuce des yeux : ce qu'elle est, ce quelle veut, te qu'elle fait. — Histoire d'au avare mort récemment à Paris.
Cher ami,
Les craintes que je te manifestais n etaient pas vaines : mon malade était un fasciné. Depuis trente ans il vivait des illusions de la vie. Mais l'opération de la cataracte a bien réussi. Tu sais, ou tu ne sais pas, que nous appelons ainsi la confession. Mon homme voit clair maintenant, et je puis t'assurer que tous ceux qui veulent se soumettre à la même opération, sont aussitôt décharmés. Tant il est vrai que c'est
le cœur qui leur fait mal à la tête : Noluit iîUelligere ut hene ageret.
Je reviens à notre sujet. Je t'ai dit que le martyr de la grande erreur n'était que trop conséquent. Apeine il en est dominé, que sa folie se manifeste par des actes étranges: il ne se connaît plus. Semblable k ces prêtres d'idoles qui fouillaient curieusement dans les entrailles des victimes pour y découvrir la vérité, le vois-tu se jeter avec rage sur les créatures, les torturant de mille manières pour y trouver le bonheur, la jouissance, la vie enfin?
L'esclave attaché à la meule, l'aHéné de Bicêtre qui nage dans sa sueur en tournant la roue du grand puits : vaines comparaisons pour rendre l'assiduité, la fatigue, l'ardeur fiévreuse du malheureux fasciné. Nuit et jour au travail, sur les fleuves, sur les mers, sur les chemins de fer, dans les entrailles de la terre : peu ou point de repos pour ses membres et moins encore pour son cerveau.
Tu n'as pas oublié que dans notre visite domiciliaire au fond du cœur humain, nous avons trouvé trois bêtes furieusesqui n'attendent que le moment d'être déchaînées, pour porter le ravage et le désordre partout. Ces bêtes d'une force terrible et d'une avidité insatiable, sont les trois concupiscences: la concupiscence de la chair, la concupiscence des yeux, l'orgueil de la vie (i).
La grande erreur ouvre leur cage, les déchaîne et les lance dans l'arène du monde : elles en^deviennent les maîtresses. Dès que la vie d'ici-bas c'est la vie, les jouissances d'ici-bas en sont le but, le but unique, lebut passionnément poursuivi. La triple concupiscence se présente comme le triple moyen de l'atteindre. Voyons ses œuvres,c'est-à-dire les désastres qu'elle cause.
La concupiscence de la chair. Gourman-
(l)Omne quodcst inraiindo concupiscentiacarnisest cl coiicupisccntia oculorunj et superbia viia;.(l Joaji., Il, 16.)
dise et volupté: voilà ce qu'elle est. Plaisii*s de la bouche et plaisirs des sens: voilà ce qu'elle veut. Dans celui qui en est esclave, l'âme déchue de sa dignité n'est plus que la servante du corps, la pourvoyeuse de ses grossières et coupables jouissances. A ce honteux métier se trouvent prostitués ses pensées, ses désirs, ses plus nobles facultés. La vois-tu cette pauvre âme, s'étudiant à inventer chaque jour quelque nouveau moyen d'augmenter le confortable de son tyran, de flatter son palais, de contenter sa mollesse et de satisfaire, sans pouvoir y réussir, ses mille besoins factices?
Aiguillonnée sans relâche parla concupiscence de la chair, la malheureuse esclave analyse, décompose, recompose les substances alimentaires, court la terre et les mers pour faire arriver sur la table de son maître, les vins les plus exquis, les mets les plus recherchés, les produits les plus rares et rendre toute la
création tributaire de sa bouche et du dernier de ses sens, le toucher.
Ces premières jouissances en appellent d'autres. Délicatement nourrie, la chair devient rebelle. Les sens parlent et ils veulent être obéis. C'est peu de les souiller en secret, la concupiscence de la chair cherche partout un aliment aux flammes impures qui les dévorent. Cet ahment funeste, elle le trouve et le diversifie en mille manières. La preuve est sous nos yeux.
Qui a couvert l'Europe de théâtres corrupteurs? la concupiscence delà chair. Qui a inondé le monde et qui l'inonde encore de livres obscènes? la concupiscence de la chair. Qui provoque, en les chantant et en les absolvant, les entraînements de la volupté? la concupiscence de la chair. Qui peint, qui sculpte, qui grave, qui photographie les nudités les plus révoltantes? la concupiscence de la chair. Qui invente les danses et ks modes les plus propres à
enflammer les passions? la concupiscence de la chair.
Qui crée et qui peuple les maisons de débauche? la concupiscence de la chair. Qui donne des équipages et des hôtels aux courtisanes célèbres, les noie dans le luxe, les comble de richesses et les couvre de pierreries? la concupiscence de la chair (i). Qui poursuit l'innocence et la faiblesse, avec la même fureur que le loup poursuit la brebis ? la concupiscence de la chair. Qui conduit à la honte, au déshonneur, à la ruine de l'intelligence, de la fortune et de la santé; aux scandales retentissants, aux dissensions domestiques, aux meurtres, aux empoisonnements, à des abominations que je n'ose nommer?
la concupiscence de la chair.
(1) L'une reçoit cent mille francs par an ; une autre se marie avec quinze cent mille francs ; une autre meurt après avoir gagué douze millions : toutes ensemble, ces victimes de la concupiscence de la chair, coûtent à Paris cent cinquante millions par an. On dit même que ce chiffre est au-dessous de la réalité.
La concupiscence des yeux, avarice et curiosiié: voilà ce qu'elle est. Or, argent, pierreries, argenterie, parures luxueuses, propriétés meubles et immeubles, objets rares et précieux; en un mot, tout ce qui brille : voilà ce qu'elle veut. En examinant ce qu'elle fait, tu verras qu'elle n'est pas moins désastreuse que la première. Si l'une fait de l'homme un pourceau, comme parle l'Écriture, sus in volutabro luti (i), l'autre en fait un scélérat. Ce n'est pas moi qui le dis, c'est Dieu lui-même : « Il n'y a rien de plus scélérat que l'avare (2). » Une pareille qualification te paraît dure et tu m'en demandes l'explication : je vais te satisfaire.
Le scélérat est un homme de crimes.
Or, l'avarice est la mère de tous les crimes, la racine de tous les maux (3). L'avare
(1) Petr,\i, 22.
(2) Avaro aulera uihil est scdcstius. (Eccli., \, 9.)
(3) Radix enira omnium malorura est cupiditas, (I Tim., M, 10.)
est digne de sa mère : à tous les points de vue il est un scélérat.
A l'égard de Dieu, il l'a vendu : crime exceptionnel que l'avare seul a commis.
Chaque jour encore il met son âme en vente, comme une bête sur un champ de foire (i) ; et cette âme appartient à Dieu qui l'a payéede sonsang. Combienvoulezvous m'en donner et je vous la livrerai? On lui offre une créature; et quelle créature? une créature inanimée, qui ne voit pas, qui n'entend pas, qui ne parle pas, qui n'aime pas, qui n'a ni âme, ni sens; un chiffon de papier, un petit morceau de métal sec et dur, et qui n'est lui-même qu'un peu de terre jaune ou blanche : et il la livre.
A l'égard de ses semblables. La loi fondamentale de toute société, c'est le dévouement : l'égoïsme en est la destruction. Or, l'avare est égoïste, cruellement égoïste.
(i) Hic enim et animara venalem habet. {Ecc'i., X, 9.)
L'usure, le vol, la rapine, les concussions, la fraude sous toutes les formes, le mensonge, leparjure, les procès injustes: tout lui est bon pour s'enrichir. Combien de familles ruinées par les avares !
A l'égard des pauvres. Les blés, le vin, l'huile, les fruits de la terre, les richesses de quelque nature qu'elles soient, ont été créés pour le bien de tous les hommes. Leur destination est de circuler dans toutes les parties du corps social, comme le sang dans les veines du corps humain. Que fait l'avare? il les détourne de leur fin, les arrête, les emprisonne, les laisse pourrir et manger aux vers, ou ne consent à s'en dessaisir qu'à des prix exorbitants. « L'avare, dit un grand docteur, ressemble à l'enfer qui reçoit tout, qui dévore tout, qui ne rend rien et qui ne dit jamais : C'est assez (i). »
(1) Avarus vir iiifcrno est similis ; infernus enim quantoscumque devoraverit, nunquam dicit : Satis. (S.Aug.. de Salutar. document., c. xxx, in fin.) — Ava-
La vie n'est pas la vie. 'ô
A l'égard de lui-même. Ou il enfouit ses richesses, ou il les convertit en luxe. Dans le premier cas, non-seulement il refuse de faire part de ses biens à autrui, lui-même n'en profite point. Son suprême bonheur est de les sentir près de lui. Plutôt que d'y toucher, il se refusera le nécessaire ; et, au milieu de l'abondance, il vivra plus mal que le dernier des mendiants. Son vêtement, son ameublement, sa nourriture, ses habitudes de vie, justifieront honteusement l'épithète desordide, que toutes les langues donnent à l'avarice. Entre mille exemples, tu connais, comme moi, l'histoire de cet avare du faubourg Saint-Germain, mort dernièrement à Paris.
Dans une mansarde basse, étroite, sans cheminée, glacière en hiver, étuve en été, vivait un petit vieillard, auxlôvres pincées, aux joues creuses, au teint jaune, au re-
ruset inferniis uterque comedit et non digerit; recipit etuoureddit.UnDOceut.III,lib. II de Contempt.mundi c. XI.)
gard inquiet, au front sillonné de rides profondes. Rarement on le voyait sortir. Il couvait son or, comme la poule couve ses œufs. Un chapeau jadis noir et tout déformé ; une redingote crasseuse et râpée jusqu'à la corde ; un pantalon de même âge et de même valeur : des souliers garnis de pièces rapportées et dont la couleur rougeâtre accusait une économie prolongée d'huile ou de cirage. Tel était son costume. Son ameublement était à l'avenant. On ne le connut qu'après sa mort; car personne ne pénétrait dans son réduit.
Depuis quelques jours on ne l'avait pas vu descendre. On s'inquiète ; on frappe à sa porte : pas de réponse. La police est avertie et la porte enfoncée. Approche, cher ami, et contemple l'anachorète de l'avarice, mort entre lesgrifFesde sa mère (i).
(1) Avai'itia iioverca dicitur et summe iDimica juslitite. (S.Aug., iCT- XXXI, adfrntr. inerem ] — Qiiid est
La VIK NEST PAS LA VlË. 1o
Sur un grabat chargé de haillons en désordre et tenant lieu de draps et de couverture, un cadavre décharné et dont l'odeur annonçait déjà un commencement de décomposition. Puis, en guise d'oreiller, un sac rebondi, tout plein d'or, d'argent, de billets de banque et d'actions sur les fonds publics. On cherche dans la paille du lit ; on y trouve de l'or ; dans de vieilles bottes cachées sous le lit, on les trouve remplies de pièces de monnaies de toute valeur. Total, près d'un million I
Sur une chaise de paille délabrée, la seule qui fût dans la chambre, un pot de terre à moitié plein d'eau, et, à côté, quelques croûtes de pain desséchées et malpropres, dont les Petites Sœurs des pauvres se seraient contentées pour ellesmêmes, mais qu'elles n'auraient pas voulu pour leurs vieillards. Le malheureux
avarus? Sui homicida. (S. Bern., episi. de Curaet reyim. rei famil.)
était mort de privation, au milieu de ses rouleaux d'or et de ses billets de banque. Comprends-tu maintenanlla sévérité de la parole divine : // iiy a rien de plus scélérat qu'un avare ? Et cette nuire: Celui qui est mauvais à lui-même, à qui sera-t-il bon (i) ? On n'en finirait pas si on voulait énumérer toutes les scélératesses de l'avare, c'est-à-dire les iniquités et les hontes, tristes effets de la seconde concupiscence. Demain, je t'en citerai un nouvel exemple, qui, à l'odieux, ajoute le ridicule.
Tout à toi.
(1) Qui sibi nequam est, cuialii bonus erit ? {Eccli., XIV, iS.)