HUITIÈME LETTRE
13 septembre.
Troisième concupiscence, l'orgueil de la vie. — Ce qu'elle est, — ce qu'elle veut, — ce qu'elle fait — Esprit général d'insubordination — Fièvre du déclasseraeui. — Ambition du pouvoir, intrigues, conspirations, révolutions, tyrannie. — Haine de toute autorité. — Châtiments provoqués par le déchaînement des trois concupiscences. — Dernière proposition ; L'erreur qui consiste à croire que la vie d'ici-bas c'est la vie, très-répandue de nos jours. — Preuves. — Dangers qui nous menacent.
Cher ami,
L'orgueil de la vie : troisième concupiscence. Chaque jour tu peux le voir de tes yeux et l'entendre de tes oreilles : Avec moins d'ardeur le mendiant affamé demande le morceau de pain nécessaire à sa vie, que les esclaves de la première et delà seconde concupiscence ne cherchent, l'un, les plaisirs sensuels, l'autre, les ri-
chesses. Ils en ont faim, ils en ont soif; et leur faim est insatiable, leur soif inextinguible. Hydropiques, plus ils boivent, plus ils veulent boire : Quo plus sunt polœ, plus sitiunturaquœ. Or, dans l'orgueil de la vie, ils trouvent le meilleur moyen d'avoir en abondance des plaisirs et des richesses. Tu me demandes l'explication de ce mystère: je vais te la donner.
S'adorer so i-même dans ses pensées, dans ses talents, dans ses qualités physiques et morales, dans son excellence, en un mot, dans sa supériorité vraie ou prétendue : voilk l'orgueil de la vie. De l'autorité, des honneurs, des respects et des louanges : voihi ce qu'il veut. Être placé aux degrés les plus élevés de l'échelle sociale, tenir entre ses mains la position présente et future d'une foule de subordonnés; manier, trop souvent sans un contrôle sérieux, les affaires publiques ou privées ; quelquefois même posséderou partager lepouvoir souverain : aveugle qui ne verrait pas lu le plus
puissant moyen de satisfaire largement la double concupiscence de la chair et des yeux.
Aussi, des trois grandes passions qui désolent le monde, la plus furieuse est l'ambition du pouvoir. Si tu veux voir ce que produit un pareil levain fermentant au cœur de l'homme, regarde autour de toi.
D'où vient l'esprit d'insubordination qui souffle aujourd'hui, avec tant de violence, sur toutes les classes de la société? de l'orgueil de la vie. Personne ne veut plus obéir, tout le monde veut commander. Chacun le dit : l'ouvrier fait aller le bourgeois ; le domestique fait aller lemaître ; l'écolier fait aller le professeur ; les enfants font aller leur père et leur mère: qu'est-ce que cela? l'orgueil de la vie.
Quelle cause produit dans un si grand nombre d'individus, hommes et femmes, la fièvre du déclassement? l'orgueil de la vie. Qui l'ait déserter les campagnes et accumule dans les grandes villes, aux ave-
nues de tous les emplois, des multitudes de solliciteursbesoigneux? l'orgueil de la vie.
N'est-ce pas encore la même concupiscence qui peuple les nations modernes de mécontents : ambitieux au grand et au petit pied qui, se croyant propres à tout, rôdent sans cesse autour des positions acquises, jalousent ceux qui les occupent et, de cœur ou de bouche, répètent cet unique refrain : Ote-toi de là que je m y mette l
Si les possesseurs du pouvoir, des dignités et de la fortune ne meurent pas assez vite ou ne satisfont pas des prétentions impossibles, l'orgueil de la vie rêve les moyens de les y forcer. Gomme un immense filet, les sociétés secrètes enlacent aujourd'hui l'ancien et le nouveau monde. Quel est le but de cette grande armée de démolisseurs? S'emparer du pouvoir et se partager, comme une proie, les dignités et la fortune. Si tu cherches le principe qui l'a formée, le mobile qui l'a fait agir, tu trouveras l'orgueil de la vie.
Avec non moins d'évidence il se montre dans les intrigues et les bassesses de l'ambition ; dans les conspirations et dans le régicide ; dans les révoltes et dans les révolutions ; dans le despotisme d'un seul ou dans la tyrannie des multitudes: fléaux devenus comme endémiques en Europe, extrémités funestes entre lesquelles oscillent perpétuellement les nations d'aujourd'hui.
Que dirai-je encore? Comme l'arbre sort de la racine, de l'orgueil de la vie sort non-seulement la haine du pouvoir, mais la négation du droit. Dans la négation des droits de Dieu, de l'Église et du Pape, ii y est. Dans la négation des dogmes, des devoirs et de tout ce qui s'impose à la raison ou à la volonté, il y est. Dans la haine et la négation de tout ce qui représente, à un degré quelconque, leprincipe hiérarchique de l'autorité religieuse et sociale, il y est.
Si donc tu considères en action cette troisième concupiscence, tu reconnaîtras bientôt qu'à tous les points de vue elle
est souverainement désastreuse. Mère de l'ambition, c'est elle qui, nourrissant les pensées de sa fille et caressant ses rêves, ruine les mœurs sociales, abaisse le caractère des nations et, sous le nom de fonctionnaires, les peuple d'automates.
C'est elle qui transforme les dépositaires de l'autorité en brocanteurs d'emplois, et leurs antichambres en autant de bazars où tout se vend, parce que tout s'achète : la dignité, l'honneur, la conscience. C'est elle enfin qui, rendant les peuples ingouvernables, finit, comme nous le voyons de nos jours, parfaire de la société une arène brûlante, où les passions déchaînées se disputent avec acharnement les lambeaux souillés et trop souvent ensanglantés du pouvoir.
Ce n'est pas tout: la grande erreur dont la troisième concupiscence est le produit, appelle tous les fléaux. Comme l'aimant attirelefer, lecrime attirele châtiment. Dieu n'a point abdiqué. Sansdouteil estpatient ;
La vie n'est pas la mé. î)j
mais il ne peut être indéfinitivement spectateur impassible de la violation de ses lois. Or, nous venons de le voir, l'orgueil de la vie est la révolte en permanence et le principe violateur de toutes les lois divines et humaines, religieuses et sociales.
D'ailleurs, l'homme est trop cher à Dieu pour le laisser vivre en paix dans le mal. Comme le père arrache aux mains de son enfant et brise les hochets, qui l'amusent au détriment de ses devoirs ; ainsi, pour rompre le charme fascinateur qui attire l'homme vers l'abîme, Dieu appelle les fléaux de sa miséricordieuse justice.
Tour à tour on voit fondre sur le monde coupable les pestes, les famines, les guerres, les inondations, les ouragans, les tremblements de terre, les invasions de barbares civilisés, ou non, les dislocations sociales; terribles moniteurs qui disent à l'homme : Tu fais fausse route ; la vie d'ici-bas n'est pas la vie ; cherche
ailleurs le bonheur dont tu éprouves l'invincible besoin (i).
Telle est, dans les temps ordinaires, la conduite de la Providence. La fascination de la bagatelle devient-elle plus générale et plus complète, les avertissements aussi deviennent plus généraux et plus redoutables. Des bruits sourds, précurseurs de la tempête, se font entendre ; les sociétés ébranlées chancellent ; les trônes surplombent; les royaumes et les peuples inclinent vers leur ruine : Conturbatœ sunt gentes ; incUnata sunt régna.
L'inquiétude est partout : Dicentes : Pax, pax; et non erat pax. Comme des feux souterrains longtemps comprimés, les concupiscences, irritées de longue main, font explosion et bouleversent l'ordre social ; tandis que tous les fléaux du ciel,
(1' Justitia élevât gentem : miseros autem faciet populos peccatuma Prou., xiv, 34. j — Regoum a gente iu genlem iransfertur propler injustilias, et iujurias, e t contumelias, et diversos dolos. (Eccli., x,8.)
La vie n'est pas la vie. os
semblables à des avalanches, se précipitent à la fois sur la terre.
N'est-ce pas là, cher ami, ce que nous voyons depuis quelques années, et même à l'heure qu'il est ? L'Amérique méridionale ne vient-elle pas, sur un littoral de six cents lieues de long, d'être témoin de véritables scènes de la fin du monde?
L'année précédente, la grande île de Saint-Thomas n'a-t-elle pas été ravagée par la mer, envahie par des montagnes d'eau d'une hauteur, d'une largeur, d'une puissance inconnue, et complètement ravagée ? Naguère encore l'Afrique n'étaitelle pas couverte de cent mille cadavres d'hommes, de femmes et d'enfants tués par la faim ?
Mais omettons les désastres partiels et les avertissements successifs. En 1866, tous les fléaux de Dieu sont tombés à la fois sur le monde. La peste des hommes et des animaux; la mystérieuse maladie de la vigne, de la pomme de terre, de la
fi6 La vie n*est pas la VIK.
canne à sucre et des végétaux, au nombre de plus de cent; la famine, la guerre, les tremblements de terre, le débordement des fleuves et l'invasion des sauterelles. S'il y a dans l'histoire une année pareille à celle-là, je l'ignore et je n'en rougis pas; car, sur ce point, je me crois en nombreuse et savante compagnie.
Si je voulais parler des fléaux dans l'ordre moral, que n'aurais-je pas à dire? Qu'il me suffise d'en signaler un seul, le sociabsme, dont le flot monte à vue d'œil et menace de renverser bientôt les barrières déjà fort ébranlées, que la force matérielle cherche à lui opposer. Que ceux qui ont des yeux pour voir, voient ; des oreilles pour entendre, entendent !
Afin de justifier le titre de notre correspondance, il me reste, cher ami, à établir la dernière proposition, énoncée au commencement de ma première lettre: je vais le faire en peu de mots.
4" L'erreur qui consiste a croire que la VIE d'ici-bas c'est la vie, est malheureusement trés-répanduede nos jours. — Il n'est que trop vrai, grand et très- grand est le nombre de ses victimes. Les villes et les campagnes en foisonnent. Dans toutes les nations de l'ancien et du nouveau monde, les conditions les plus hautes, plus encore peut-être que les classes inférieures, lui payent un large tribut, et tout ce qu'on appelle progrès tend à l'augmenter. Ce n'est plus un mystère pour personne : le dix-neuvième siècle roule au matérialisme et au sensualisme, par conséquent à la négation pratique de toute autre vie que la vie du temps.
Sans doute, on a vu à toutes les époques des hommes professer, par leur conduite, la négation de la vie future. C'est ainsi que, dans tous les siècles, il y a eu des boiteux et des aveugles. Mais tout un siècle, tout un monde d'aveugles et de boiteux, ou du moins un siècle et un mondç
dont la majorité deshommes est aveugle et boiteuse, cela ne s'est vu qu'aux époques fatales de l'histoire, l'époque du déluge, l'époque des barbares et aujourd'hui.
Comment te représenter cette coupable dégradation de l'humanité? Tu as vu le chiffonnier de nuit, la hotte sur le dos, parcourant les rues de Paris, tenant d'une main sa lanterne baissée jusqu'à terre ; de l'autre, son crochet ; puis, s'arrêtant à tous les tas d'immondices pour y chercher quelques lambeaux souillés de linge ou de papier, qu'il jette dans sa hotte.
Voilà, je lui en demande pardon, le dixneuvième siècle : ce grand chiffonnier qui, à la lueur vacillante de sa faible raison, cherche la vie dans la mort, en la cherchant dans la chair. A chaque découverte qu'il fait dans l'ordre matériel, il s'arrête et se crée un nouveau besoin factice, excite une nouvelle concupiscence et devient esclave d'un nouveau maître. Telle est, comme je l'ai dit dès le début, et je voudrais avoir cent
voix pour le redire, la grande erreur du dix-neuvième siècle.
Elle plane sur lui ; elle le pénètre de toutes parts; elle le résume dans toute sa vie. Le puits de l'abîme est ouvert; et du milieu des noires fumées qu'il répand, sortent des nuées de sauterelles dévorantes. Il faut appeler de ce nom les monstrueuses et innombrables erreurs qui, aujourd'hui même, épouvantent les plusfermes esprits, et dont la mission infernale est de dévorer la Religion chrétienne, la morale chrétienne, le surnaturel chrétien, la vie de la foi, afin de faire prévaloir en tout et partout la vie des sens.
Or, cette erreur, dans laquelle viennent se réunir pratiquement toutes les autres erreurs, conduit fatalement le dix-neuvième siècle à l'abîme. Voilà pourquoi encoreje le répèteetpourquoijepayeraisdema viecelui dont la voix serait assez puissante pour le faireentendreà tous, aux rois et auxpeuples, aux endormeurs et aux endormis.
L'histoire du passé est la prédiction de l'avenir.
En voyant les hommes antédiluviens, presque universellement livrés à la triple concupiscence dont nous avons esquissé le tableau, le Créateur fut saisi d'une douleur si profonde, tactusdolorecordis intrinsecus, qu'il se repentit d'avoir fkit l'homme. Il ajouta: Puisque toutechair, non-seulement a corrompu sa voie, mais que l'homme est devenu chair, mon esprit ne demeurera point en lui ; il périra, et avec lui les créatures dont il s'est fait des instruments d'iniquité (i).
Le châtiment suivit de près la menace.
Vint le déluge qui les emporta tous: Venit diluvimn, et tulit omnes.
Pourquoi les hommes antédiluviens étaient-ils devenus chair? Parce qu'ils avaient pris la vie d'ici-bas pour la vie. La
(1) Gen., VI, 3, 12. On sait en quel sens il faui entendre la douleur et le repentir de Dieu.
LA VIE N EST PAS LA VIE. lOl
vie d'en haut, ils l'avaient oubliée. Pour eux le monde surnaturel n'était plus rien, le monde matériel était tout. Fascinéspar cette erreur désastreuse, que faisaient-ils? Écoutons la réponse. Ils ne songeaient qu'aux besoins et aux plaisirs du corps : à boire et à manger ; à se marier et à marier ; à acheter et à vendre ; à planter et à bâtir (i). Ajoutons un dernier trait, et ce n'est pas le moins caractéristique : ils se moquaient de Noé qui, en bâtissant son arche, leur annonçait que cela finirait mal.
Regarde maintenant, cher ami, écoute, interroge et dis-moi: Pris dans leur généralité, les hommes et les peuples d'aujourd'hui font-ils autre chose? Songent-ils à autre chose? Désirent-ils autre chose? Sur la conduite du grand nombre, le monde surnaturel pèse-t-il plus qu'une plume
(l)Edebantetbibebant; uxores ducebant et dabaiitur ad Duptias..- Emebant et vendebanl ; plantabant et îedificabant (Afn<^A.,xxiv, 38 ; Luc, xvii, 27, 28.)
iO-2 LA VIE NEST PAS LA VIE.
dans le bassin d'une balance? Il est permis d'en douter. Le commerce et l'industrie, l'industrie et le commerce, n'est-ce pas leur éternel refrain, leur centre d'action et d'attraction?
Le commerce et l'industrie, ou, comme ils disent, les spéculations et les affaires, pourquoi ? Pour avoir de l'or. Et de l'or, pourquoi? Afin de se procurer des jouissances, jouissances pour les yeux, pour les oreilles, pour labouche, pour tous lessens et pour toutes les convoitises. N'est-ce pas le dernier mot des multitudes, riches et pauvres, au dix-neuvième siècle, comme il fut celui des multitudes antidiluviennes la veille du cataclysme ; celui des multitudes greco-romaines à l'invasion des barbares : Duas tantum res anxius optai : panem et cir cernes ? Pourquoi tout cela ? Parce que l'homme moderne, comme l'homme ancien, est devenu chair ? Comment est-il devenu chair? Parce qu'il s'est laissé fasciner par la grande erreur, qui
consiste à croire que la vie d'ici-bas c'est la vie.
Afin que rien ne manque au parallélisme, ce siècle ne souffre pas qu'on lui parle ni du surnaturel, pour lequel il est fait, ni des dangers qui le menacent. Ceux qui ont le courage de le faire, prêtres, évêques ou pape, sont des alarmistes auxquels il tourne le dos, des Noés dont il se moque : intelligences arriérées, esprits chagrins, êtres odieux dont la vue seule l'importune.
Et pourtant quel avenir peut être réservé à un siècle qui est devenu chair : « qui s'est soudé à sa charrue, qui met sa gloire dans ses machines, dans l'aiguillon dont il excite ses bœufs; qui ne parle qu'engrais, agriculture, travaux matériels; dont toutes les conversations roulent sur les fils des taureaux ; dont le cœur est enfoncé dans les sillons, et la pensée dans la graisse des vaches (i) ? »
U) Qua supicuiia repltbiiiu' qui tenel arairuiu, et
Honteuse et déplorable fascination, signe trop certain de prochaines catastrophes, immense erreur qui s'étend et s'épaissit de jour en jour. Au nom de Dieu, garde- toi, cher ami, de t'y laisser prendre. C'est le bonsoir que je t'envoie en terminant ma longue épître.
Tout à toi.
qui gloriatur in jaculo, stimulo boves agitât, et conversatur in operibiis eorum, et enarralio ejus in filiis taurorum : cor suum ilabit ad versandos sulcos, et vigilia ejus iu sagiua vaccarura. (Eccli., xxxviii, 25, 27.)