NEUVIÈME LETTRE
U septembre.
Deux vérités incontestables. — Raisonnement péremptoire. — Pourquoi la vie d'ici-bas n'est pas la vie. — Elle manque de ce qui constitue la vie proprement dite. — L'esprit ne vit pas, ou ne vit que très-imparfaitement. — Erreurs et ignorances auxquelles il est sujet — Le cœur ne vit pas. — Ses luttes, ses mécomptes, ses tristesses. — Le corps ne vit pas : tableau de ses misères. — Dans la vie d'ici-bas, point de jouissances et pas de durée.
Cher ami,
La plus grande de toutes les erreurs est de croire que la vie d'ici-bas c'est la vie.
Le plus grand des malheurs est d'agir en conséquence.
Dans la bonne lettre que je viens de recevoir, tu me dis que ces deux vérités ne peuvent souffrir de discussion. Tu les confirmes, d'ailleurs, par un raisonnement pé-
rempioire. « Plus l'homme s'occupe de ce monde, moins il s'occupe de l'autre. Moins l'homme s'occupe de l'autre monde, plus il s'éloigne de sa fin. Plus un être s'éloigne de sa fin, plus il devient coupable. Plus il devient coupable, plus il est malheureux.
« Si donc un siècle s'occupe exclusivement, ou peu s'en faut, des intérêts de ce monde, plus redoutable est l'avenir qu'il se prépare. Comme, dans l'histoire des peuples chrétiens, on ne trouve aucune époque qui, sous le rapport du débordement de la vie matérielle, ressemble aussi bien que le dix-neuvième siècle, à l'époque immédiatement antérieure au déluge, il était fort à propos de signaler hautement une pareille ressemblance : jamais cri d'alarme ne fut mieux justifié. »
Et moi, cher ami, j'ajoute avec tristesse : Telle est la fascination du monde actuel, que jamais cri d'alarme n'aura été moins écouté. Quoi qu'il en soit, ma consolation est de savoir que tu le prends au
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sérieux et que tu auras, je l'espère, un certain nombre d'imitateurs. Mais ta curiosité n'est pas satisfaite. Tu veux savoir pourquoi la vie d'ici-bas n'est pas la vie. Grave et belle question! Je te remercie de me l'avoir adressée : sans délai nous allons en chercher la réponse.
Tu me demandes pourquoi la vie d'icibas n'est pas la vie, la vraie vie, la vie proprement dite, la vie telle que l'exige l'idée de Dieu qui la donne et la nature de l'homme qui la reçoit. A mon tour, je te prie de me dire pourquoi l'enfant n'est pas l'homme, le ruisseau n'est pas le fleuve, le crépuscule du matin n'est pas la lumière du midi? Ta réponse sera la mienne. La vie d'ici-bas n'est pas la vie, parce qu'elle n'a pas, ou n'a que trèsimparfaitement, ce qui constitue la vie. Tu vas me comprendre.
L'œil est fait pour voir, l'oreille pour entendre. L'œil vit, quand il voit, quand il voit bien, quand il voit ce qu'il veut
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voir, quand il le voit autant qu'il veut, quand il le voit sans fatigue. L'oreille vit, quand elle entend, quand elle entend bien, quand elle entend ce qu'elle veut entendre, quand elle l'entend autant qu'elle veut l'entendre, quand elle l'entend sans fatigue. Il en est de même des autres sens.
Quand l'œil ne voit plus qu'imparfaitement et avec peine, il est malade. Quand il cesse de voir, il est perdu : il est mort. Quand l'oreille n'entend plus qu'imparfaitement et avec peine, elle est malade. Quand elle cesse d'entendre, elle est perdue : elle est morte. De même encore des autres sens.
Si l'œil est fait pour voir, et l'oreille pour entendre, l'esprit est fait pour connaître, le cœur pour aimer, le corps pour agir. De là naissent la vie et la jouissance: vie et jouissance qui ne sont rien ou presque rien, sans la durée et la durée paisible. Or, dans la vie d'ici-bas, rien de tout
cela n'a lieu, ou n'a lieu que d'une manière fort incomplète.
S'agit-il de l'esprit? Connaître la vérité est sa vie. La connaît-il? De toutes les vérités, les plus certaines et les plus nécessaires sont, à coup sûr, les vérités religieuses. L'esprit de l'homme les connaît-il et jusqu'à quel point? Sans doute il en a la certitude : mais l'intelligence? Écoute saint Paul : « Relativement aux vérités divines, nous connaissons, nous parlons comme des enfants. Nous ne voyons les choses que partiellement, en image et comme en énigme (i). » « La lumière de la foi, ajoute saint Pierre, est une simple lampe qui luit dans un lieu obscur (2). » En d'autres termes : Pour nous, pauvres habitants de la terre, tout, dans l'ordre surnaturel, est mystère.
Tu peux ajouter qu'il en est de même dans l'ordre de la nature. Tous les vrais
( )I Cor., xni, 9, 12.
(2) II Petr., I, 19.
savants en conviennent. Nous ne connaissons le tout de rien, pas même d'une mouche. Près de ce que nous ne savons pas, qu'est-ce que nous savons? Que savons-nous de la mer et de ses abîmes? De la terre et de ses entrailles? Du firmament et des globes qui l'embellissent? Que savons-nous du passé, du présent et de l'avenir? Après des demi-siècles d'études, les plus laborieux et les mieux doués sont forcés de dire: Tout ce que je sais, c'est que je ne sais rien. Bossuet lui-même écrit : « Je ne connais rien de plus vil et de plus méprisable, parmi les hommes, que de se piquer de science (i). »
Et puis, ces miettes de science que nous nous flattons de posséder en histoire, en philosophie, en politique, en astronomie, en chimie, en géologie, en médecine, en arts libéraux et mécaniques, en agriculture, en toutes choses, ne sont ja-
(1) LeUre à Basnage.
La vie nest pas la Vie. in
mais pures. Comme l'or SQrtant de terre, elles sont toujours enveloppées d'une couche d'ignorance et même d'erreurs, dont nous ne parvenons presque jamais à les dégager complètement.
Gela est si vrai que le monde entier est livré aux disputes des savants, et ces disputes sont éternelles. On entend, sur les mêmes points, le oui et le non, tour à tour soutenus avec la même assurance. Tel système, telle découverte, sont acclamés aujourd'hui, qui, demain, seront abandonnés et livrés au mépris.
Ce n'est pas tout. Si imparfaites et si faibles que soient ces parcelles de vérités, par combien de veilles, de fatigues et même de dépenses il faut les acquérir {i)\ Aucun âge, aucune condition, aucun homme n'est exempt de ce pénible labeur.
(1) El proposui in animo meo qujercre et investigare sapienter de omnibus qua: fiunt sub sole; hanc occupalionem pessimara dedilDeus hominibus uloccup re»tur in ea. {Eccli., i, 13.)
iI2 LA Vit; n'est pas la ViÉ.
Dès qu'il s'éveille à la raison, l'enfant des rois, comme l'enfant du pauvre, est obligé de faire violence à ses jeunes instincts et de passer de longues heures et de longs mois pour apprendre à lire et à écrire.
Plus tard, jeunes garçons et jeunes filles seront arrachés aux douceurs de la vie de famille et condamnés, pour sept ou huit mortelles années, au casernement dans des collèges, dans des pensionnats, dans des ouvroirs ou des ateliers. Pourquoi cette dure condition? Pour apprendre un état, c'est-à-dire pour acquérir certaine habileté, certaine aptitude particulière : en d'autres termes, pour connaître les vérités nécessaires à leur existence sociale et même matérielle.
Sous peine de ne pas faire leur chemin et, comme on dit, de se rouiller et de s'encroûter, cette condition devra durer toujours. Travail pour apprendre, travail pour appliquer ce qui est appris, travail pour ne pas désapprendre.
Le fait est donc incontestable : dans son état présent, l'esprit de l'homme ne connaît pas la vérité, ou il ne la connaît que très-imparfaitement et au prix des plus pénibles efforts. Cependant l'esprit est fait pour connaître la vérité, comme l'œil pour voir la lumière, pleinement et sans fatigue (i). Il ne vit donc pas, ou il ne vit que d'une vie fort incomplète.
Pour l'esprit, la vie d'ici-bas n'est donc pas la vie.
Parlerons-nous du cœur ? Gomme l'esprit est fait pour connaître la vérité, le cœur est fait pour aimer le bien. Le bien de l'homme, c'est Dieu et sa loi (2). Sous peine d'être martyr d'ineffables tortures, tel est le pôle vers lequel il doit incessamment graviter, l'objet qu'il doit atteindre, le ti'ésor qu'il doit posséder.
Or, comme toi, cher ami, comme moi,
(1) Ainsi la voyait Adam.
(2) Deura tirae et mandata ejus observa ; hoc est enim Omnis liomo. {Ecçli., xii, 13.)
tout fils d'Adam le sait : moins pénible est le travail de l'homme qui veut remonter le courant rapide d'un grand fleuve, ou de ses faibles mains soulever un poids écrasant, que le labeur d'un cœur qui veut constamment aimer ce qu'il doit aimer et comme il doit l'aimer.
Est-ce que ce pauvre cœur, dès qu'il a conscience de lui-même, n'est pas le théâtre de luttes intestines qui ne finiront que lorqu'il aura cessé de battre? Luttes cruelles qui le déchirent, qui le remplissent d'amertume et trop souvent le couvrent de honte ! Tous les siècles et tous les lieux ne l'ont-ils pas entendu, et ne l'entendent-ils pas encore s'écrier en gémissant : Malheureux que je suis, je ne comprends pas ce que je fais ! Le bien que je veux, je ne le fais pas; et le mal que je hais, je le fais (i).
(1) Qiiod enim operor non intelligo- Non enim quod volo bonura,hoc ago; séd quod odi malum, illud fado. {Rom., VII, 15.)
LA VIE N liST PAS LA VIE. llS
Mais je le suppose, à force de vigilance, il évitera tous les pièges semés sous ses pas. A force de courage, il ne se laissera ni entamer ni dégrader. Sa vie sera une paix, et non la paix; car une foule d'inquiétudes viennent la troubler. Les dangers de ceux qu'il aime ne sont-ils pas ses dangers; leurs blessures, ses blessures ; leurs douleurs, ses douleurs? Voir sous ses yeux les êtres les plus chers souffrir, mourir, s'égarer, se corrompre et marcher dans un chemin qui ne peut aboutir qu'à des abîmes ; voir chaque jour outrager de sangfroid, blasphémer et haïr d'une haine infernale tout ce qu'il respecte et tout ce qu'il adore : est-ce là vivre?
S'il sort de lui-même et veut se reposer dans quelques affections légitimes : que de déceptions il rencontre ! Que d'épines viennent ajouter à ses souffrances! Les mauvais procédés, les inconstances, les ingratitudes, les oppositions de caractère, les jalousies, les trahisons, les calomnies,
les critiques injustes, les séparations, les revers de fortune, la rupture finale des liens les plus chers, semblent se donner rendez-vous pour lui préparer des supplices sans cesse renaissants. Je ne compte pas l'ennui, l'inexorable ennui qui naît de tout, même du plaisir.
Ainsi, toujours des luttes, toujours des mécomptes, toujours des tristesses: telle est pour le cœur la vie d'ici-bas. Pourtant ce cœur est fait pour aimer d'un amour noble, tranquille et plénier. Il ne vit donc pas, ou il ne vit que d'une vie fort incomplète.
Pour le cœur, la vie d'ici -bas n'est donc pas la vie.
Venons au corps. Vivre, pour le corps, c'est agir. Agir, c'est se mouvoir de soimême (i). Se mouvoir, c'est mettre en exercice tous ses sens et tous ses organes, librement et sans douleur, autrement la vie n'est rien ou peu de chose. Or, mon
(I) Dicimus animal vivere, quando iucipit ex se motura habere. (S. Th., I p., q. 18, art. i, cor.)
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cher ami, combien d'obstacles à ce mouvement normal de notre corps !
Passons sous silence la faiblesse naturelle de l'enfance et de la vieillesse. A ces deux extrémités de l'existence, le mouvement,réduit à l'état rudimentaire, est presque nul. Parlons seulement des obstacles qui, durant la période moyenne de la vie, enchaînent le mouvement, ou le rendent pénible et douloureux. Ces obstacles sont les maladies.
Dire que depuis le berceau jusqu'à la tombe, depuis les pieds jusqu'à la tête, le corps de l'homme est un théâtre de douleurs, ce n'est pas trop dire, il ne serait guère plus difficile de compter les cheveux de sa tête, que les maladies auxquelles il est sujet. Comme un cortège d'ennemis implacables, ces maladies le suivent partout et partout le harcèlent. Nous avons les maladies de l'enfance, les maladies de l'adolescence, les maladies de la jeunesse, les maladies de
118 LA >!!■: n'est PAS LA VIE.
l'âge mûr, les maladies de la vieillesse.
Il y en a pour chaque organe et pour chaque partie d'organe. Nous avons les maladies du cerveau, les maladies des yeux, des oreilles, des dents, de la bouche, du cœur, de la poitrine, de l'estomac, des nerfs, des os, des entrailles, des pieds et des mains, et une foule d'autres dont les noms seuls forment des volumes entiers.
Variées dans leur nature, elles ne le sont pas moins dans leurs effets. Les unes sont tellement foudroyantes, qu'elles ne laissent pas un instant entre la santé et la mort. Celles-là sont aiguës, et, dans peu de jours, elles font du corps le plus vigoureux une ombre de lui-même et un cadavre. D'autres, plus lentes, clouentleurs victimes, pendant des mois et des années, sur un lit de douleur. Pape ou roi, riche ou pauvre, nul ne peut se soustraire à leurs atteintes, en sorte que le genre humain est un grand lépreux et le monde un vaste hôpital.
Toutefois, mon cher ami, la nomenclature de nos misères corporelles n'est pas finie. Aux maladies se joignent des besoins humiliants, innombrables, impérieux, toujours anciens et toujours nouveaux. Chaque jour: besoin de boire et de manger, besoin de repos et de sommeil, besoin de se vêtir et de se dévêtir, besoin de se coucher et de se lever, besoin de se chauffer et de se rafraîchir, besoin de se loger et de se défendre. Vouloir énumérer tous les besoins du corps, serait à n'enpas finir. De tout cela il résulte que l'homme, même le mieux portant, est un château branlant qu'il faut sans cesse étayer de toutes parts, sous peine de le voir tomber en ruines.
Pour subvenir à ses besoins, il faut que ce pauvre corps, quelquefois infirme ou malade, se livre à de durs travaux ; brave la pluie, le froid, les boues, la neige, les intempéries des saisons ; porte le poids de la chaleur et du jour; se condamne aux occupations les plus basses dans des lieux
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malsains, ou dans les entrailles delà terre, au péril de sa santé et même de ses jours. Heureux encore si, au prix de tant de fatigues, il peut se promettre d'avoir toujours un grabat pour se reposer, un haillon pour se couvrir, et, pour se nourrir, un morceau de pain trempé de ses sueurs et trop souvent de ses larmes.
Telle, et plus pénible encore, est pour le corps la vie d'ici-bas. Et, pourtant, ce corps est fait pour avoir la pleine possession de ses organes, les conserver et les mettre en jeu facilement et sans douleur. 11 ne vit donc pas, ou il ne vit que d'une vie fort incomplète.
Pour le corps, la vie d'ici-bas n'est donc pas la vie.
Cet état tourmenté et maladif de l'esprit, du cœur et du corps, exclut radicalement une condition essentielle de la vie: la jouissance. Nous le verrons dans ma prochaine lettre. Tout à toi.