DIXIÈME LETTRE
16 septembre
La jouissance manque à la vie d'ici bas. — Conspiration dos créalnres ronire la jouissance. — Trois choses dans la vie opneséps k l:i jouissance : un herceaii, une croix, une tunjbe. — Misères de i'homuif au berrcaii. — Misères de l'homme fait. — Ce qu'ii est à l'exlérienr. — Ce qu'il est à l'intérieur. — < ondition essenlielledu la jouissauce, la durée.— Brièveté de la vie. — Le tombeau en perspective. — Considérée en elle-même, la vie d'ici-bas n'est donc pas la vie.
Cher ami,
Ici-bas, tout végète, rien ne vit. C'est avec raison qu'un des plus grands génies, saint Augustin, appelle la vie du temps: une \ie mourante, ou mieux, une mort vivante : Vita mortalis, mors vitalis. Un pareil état de choses exclut l'idée de la vie proprement dite : car vivre, c'est jouir ; jouir et non pas souffrir.
Or, en faisant, dans ma dernière lettre l'anatomie de l'esprit, du cœur et du corps : qu'avons-nous trouvé ? La souffrance sous toutes les formes, la soufl'rance partout, la souffrance toujours.
De là, cette définition d'une incontestable justesse : naître, souffrir, mourir, nasci, pati, mori : voilà f homme. Si, dans chacune des parties qui le composent, l'homme est souffrance, considéré dans son ensemble, peut-il être jouissance?
L'affirmer serait contradictoire dans les termes.
Ajoutons, mon cher ami, que tout ce qui nous environne contribue à nous faire souffrir. Quelque belle, quelque odorante qu'elle soit, il n'y a pas de rose sans épine. En y regardant de près, on trouve que, dans toutes les créatures, il y a, contre fhomme, un instinct d'hostilité et comme une mission de justice vindicative.
Je ne parle ni des lions, ni des tigres, ni des panthèi es, ni des léopards, ni des
LA VIE N E'èt PAS LA VI K. ilT,
ours, ni des loups, ni des crocodiles, ni des serpents, ni de tant d'autres animaux, petits ou grands, ennemis implacables de l'homme et dont la présence est un menace permanente à sa tranquillité et h son existence.
Fixe ton attention sur les créatures même les plus inoffensives et les plus nécessaires. Le ciel qui l'éclairé, devient pour l'homme tour à tour airain, feu ou glace et lui cause d'indicibles souffrances. A côté des meilleurs aliments et des fruits les plus délicieux, la terre, qui le porte, produit de cruelles épines et lui envoie des poisons mortels.
L'air qui le nourrit, se change en ouragans dévastateurs, dont la violence déracine des forêts entières, renverse les maisons, et dans quelques minutes bouleverse de fond en comble de vastes contrées. D'autres fois, messager de malheur, il apporte des miasmes empestés, qui tuent les hommes par milliers ; ou des
12i LA VIF, rS liST PAS LA VIE.
nuées d'insectes, qui ravagent les champs, les vignes et les prairies.
Le feu, élément nécessaire de vitalité, se tourne tout à coup contre l'homme, consume ses palais, ses chaumières, ses meubles, ses richesses et le jette, comme Job, du faîte de l'opulence dans l'abîme de la misère. L'eau, la mère du monde, entre en courroux, écume, bouillonne, rompt ses digues et porte au loin la terreur et la désolation.
Le cheval, le bœuf et les animaux domestiques, habituellement si dociles, se révoltent parfois contre l'homme, se cabrent, entrent en fureur et l'entraînent au précipice. Le chat si flatteur et si flatté, le chien si fidèle, victimes de la rage, s'efforcent de communiquer à leur maître et à ses enfants le virus qui les tue.
11 en est ainsi des autres créatures. Si donc la vie suppose la jouissance, et la jouissance la paix, il saute aux yeux que la vie d'ici-bas n'est pas la vie, mais la
guerre : guerre continuelle dans laquelle l'homme reçoit chaque jour de nouvelles blessures et où il est bien moins souvent vainqueur que vaincu. Au reste, voici en trois mots, et d'après nature, le portrait de l'homme sur la terre :
Au commencement de son existence un Berceau, au milieu une Croix, à la fin une Tombe : nasci, pati, mori.
Un berceau. Écoute le plus grand des rois décrivant le sien : « Ne vous laissez point éblouir par la magnificence dont je suis environné. Je suis moi-même un homme mortel, semblable aux autres, de la race de ce terrestre qui ftit le premier, et dans le sein de ma mère devenu chair, d'un sang épaissi pendant dix mois. Né, j'ai respiré l'air commun à tous, et je suis tombé sur la même terre, et, comme tous les autres, ma première voix a été un gémissement (i). J'ai été nourri, enveloppé
(1) De sérieux observateurs disent que le premier
de langes et avec de grands soins ; car il n'y a pas de roi qui soit né autrement (i). »
Jusqu'ici, où trouverons-nous la condition essentielle de la vie, la jouissance? Mais regardons de plus près ce petit être qui vient de tomber à terre, comme le fruit détaché de l'arbre. Ce petit être, c'est toi, c'est moi, il y a vingt-cinq ans, il y a soixante ans; c'est celui ou celle qui lit ces lignes; c'est tout homme et toute femme qui se meut sur la surface du globe.
Il a des yeux, et il ne voit pas ; des oreilles, et il n'entend pas; une bouche, et il ne
vagissement des petits garçons commence par A, qui est la première leUre du nom d'Adam ; celui des petites filles par E.qui est la première lettre du nom d'Eve comme pour se plaindre de leur chute. « Notant Lyranus, Holcot, Lorinus, Pineda caeterique interprètes, masculos dum nascuntur vagiendo vagitum auspicari ab A, quae est prima littera nominis Adœ protoplasti ; fœminas ab E, quae est prima nominis Evae, quasi de eorum lapsu queritentur. » (Cor. a Lap., in Sap., VII, 3.) (1) Sop., VII, i, 5.
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parle pas; des mains, et il ne peut s'en servir ; des pieds, et il ne peut ni se tenir debout, ni ramper, ni marcher. Il ne sait qu'une chose, et il ne l'a point apprise, c'est de pleurer.
En naissant, tous les autres êtres sont vêtus. Les uns ont des duvets et des plumes, les autres des écailles ; ceux-ci des soies et des piquants, ceux-là des fourrures. Tous sont protégés par leur vêtement naturel, contre le chaud et contre le froid. L'homme seul naît tout nu, accessible à toutes les souffrances. De là vient qu'entre tous les animaux, il est le seul qui vagisse en naissant (i). Jusqu'ici encore, où trouveronsnous la jouissance?
Ainsi commence la vie, voyons comment elle continue.
Une croix. Elle est immense. Plantée au miUeu de la route, d'un bras elle touche
(l)Niillumque tôt animalium aliiid ad lacrymas, et has protinusvitaeprincipio, etc. (Pliii., Hist. lib. VU, Proœra.)
au berceau, de l'autre à la tombe. Elle est lourde; sans le secours d'un bras tout puissant, elle écrase les plus fortes épaules. Elle n'est ni arrondie ni rabotée ; elle est à angles vifs et toute hérissée de nœuds et de pointes. Elle est inhérente à l'homme; quoi qu'il fasse, il ne peut s'en séparer.
Sous un pareil fardeau, le fils d'Adam franchit l'intervalle quisépare le commencement et le terme de son pèlerinage, les yeux souvent pleins de larmes, le cœur d'inconsolables tristesses, les membres contrefaits, estropiés, endoloris, traînant après lui la longue chaîne de ses espérances trompées.
Voilà l'homme tel qu'il est à l'extérieur. Tel nous le voyons sur le trône, au sein de l'opulence et des grandeurs ; tel dans les lieux de plaisir, comme dans les hôpitaux ; tel dans les villes, et dans les campagnes ; tel enfin sur toute l'étendue de la terre. De nouveau : jusqu'ici où est la jouissance ?
La Vie ^est Pas Lk vie. 120
Qu'est-il à l'intérieur ? Tout ce qu'il y a de plus humiliant. Ne parlons ni des hontes de son esprit, ni des hontes de son cœur, occupons-nous seulement de son corps. Ce qu'il fut dans le sein de sa mère, ce qu'il fut en naissant, le corps continue de l'être essentiellement, ni plus ni moins. Sans doute, le sang dont il est formé est devenu muscles, nerfs, fibres, tendons, viscères, chair et os; mais sa nature n'a pas changé, non plus que sa destinée. Sord d'un élément immonde, il est immonde ; sorti d'un élément corrompu, il est destiné à la corruption (1).
Si donc, mon cher ami, tu demandes ce qu'est cet homme, appelé prince, roi, empereur, qui s'avance à cheval, magnifiquement vêtu, le sceptre à la main, la couronne en tête, environné de gardes au brillant uniforme, et devant lequel tout le monde s'incline ou se tait? saint
(DQuis potest facere mundum de imniundo conccptum semine V Job. xiv, 4.)
lr>o LA VIE n'est pas la vie.
Bernard te répond: Sac de fumier, pâture des vers : Saccus stercorum, cibus vermhim.
Et tous ces hommes couverts de broderies et bardés de décorations, qui marchent la tête haute et dont tout le maintien semble dire : Admirez-moi, jalousez-moi, respectez-moi? saint Bernard te répond : Sac de fumier, pâture des vers : Saccus stercorum, cibus vermium.
Et tous ces matamores de la littérature obscène ou impie, qui, bravant Dieu et les hommes, se croient les régents de l'univers? saint Bernard te répond : Sac de fumier,pâture des vers: Saccus stercorum, cibus vermium.
Et toutes ces femmes, vieilles et jeunes, hautaines, irascibles, idolâtres de leurpersonne,' qu'à la richesse, à l'excentricité et trop souvent à l'indécence et au mauvais goût de leur mise, on prendrait pour des marchandes de colifichets, ou les enseignes ambulantes de quelque saltimbanque
La vie n'est pas la vie. 15I
étranger? saint Bernard te répond : Sac de fumier, pâture des vers : Saccus stercorum, cibus vermium.
Voilà l'homme tel qu'il est à l'intérieur. Il ne peut l'ignorer; car chaque jour lui rappelle son humiliante condition. Gela étant, où se trouve dans la vie d'ici-bas la place de la jouissance? Concluons donc, mon cher ami, que, si la joie est fille de la jouissance, il n'y a pas de joies sur la terre, ou seulement des joies souffrantes : mais des joies souffrantes sont-elles de vraies joies ?
Une tombe. Vivre, c'est jouir. Une condition essentielle de la jouissance, c'est la durée. Qu'est-ce qu'une joie qui ne dure pas ? une satisfaction momentanée qui s'empoisonne elle-même. Elle s'empoisonne par la certitude de sa courte durée,
(1) Forma, favor popiili, fervor juvenilis opesque subripuere libi noscere quid sit horao. Nihil aliud est homo'qnam sperraa fœtidum, saccus stercorum, cibus vermium. (Médit., c m, n 2.
l.'îS LA VIE N EST PAS LA VlË.
par le regret qu'elle laisse dans lame, par le vide qu'elle y creuse. Telles sont, sans exception possible, les joiesd'ici-bas. Metsles aussi longues que tu voudras, elles ne sont pas plus durables que la vie. Or, qu'est-ce que la vie? Cent ans au maximum. Qu'est-ce que cent ans? Tu peux en juger par les années que tu as vécu. Comment ont-elles passé? qu'en restet-il? Ainsi passeront les autres.
Elles sont donc justes, admirablement justes, les définitions que nos livres sacrés donnent de la vie. Si tu leur demandes : Qu'est-ce que la vie? ils te répondent : Vois-tu l'ombre de ce nuage qui passe chassé par le vent? C'est la vie.
Qu'est-ce que la vie? Vois-tu cette vapeur légère qui monte à l'horizon et qui disparaît aussitôt? C'est la vie.
Qu'est-ce que la vie? Vois-tu cette eau qui coule et que rien n'arrête. C'est la vie.
Qu'est-ce que la vie? Vois-tu cet oiseau qui traverse les airs? Il paraît et disparaît
La \(e n'est pas la fiE. loS
sans qu'on puisse retrouver la route qu'il a parcourue. C'est la vie.
Qu'est-ce que la vie? Vois-tu ce navire qui fend les flots et qui ne laisse après lui aucun vestige du sillage qu'il a creusé ? C'est la vie.
Qu'est-ce que la vie? Vois-tu cette fleur qui naît le matin et qui meurt le soir? C'est la vie (i).
Que dirai-je encore ? Vois-tu ce train de chemin de fer courant à toute vitesse? C'est la vie.
En un mot, la vie est un jour entre
DEUX éternités.
Veux-tu, cher ami, quelque chose de plus? Cette vie déjà si courte ne demeure jamais entière. Chaque jour, à chaque heure, à chaque minute, nous perdons quelque chose de la vie. Lorsque nous croissons, elle décroît. Nous perdons successivement l'enfance, l'adolescence, la
(1) Sap., V, 9, 13 ; Jac., iv, 15, etc.
iSi LA VlK iN EST PAS LA VIE.
jeunesse. Jusqu'à hier, jusqu'à ce matin, tout le temps passé est mort. L'heure même où nous vivons, la mort en prend une partie, et, en disant" que tout meurt, je meurs moi-même (i).
Ce qui est vrai de l'homme est vrai des créatures. Pour elles, pas plus que pour nous, la vie d'ici -bas n'est pas la vie. Que sontles myriades d'atomes qu'on voit dans une chambre fermée, où pénètre un rayon de soleil? autant de parcelles enlevées aux corps environnants, à la pierre, au bois, aux étoffes. Que sont les tourbillons de poussière qui nous aveuglent, la boue même que nous foulons aux pieds? autant de déperditions, de décompositions et de morts.
Au reste, l'homme entre à peine dans le monde, qu'il a conscience de cette brièveté de la vie. Comme le temps passe ! ce mot est sur toutes les lèvres. Bientôt il est
(l)Seuec., epi«^ xxivet lix.
LA VIE n'est pas La'vIE. lôo
forcé de se dire comme Job : « Mes courtes années s'écoulent. Je marche par un chemin où je ne reviendrai pas. A chaque instant mes forces diminuent, mes jours s'abrègent, et, en perspective, je ne vois plus qu'un tombeau (i). »
Et dans ce tombeau, dans cet inévitable tombeau, quels mystères s'accomplissent!
Si donc, mon cher ami, tu parcours toutes les contrées de la terre et que, t'adressanl à chacun des millions d'individus de tout rang, de tout âge, de toute race et de toute couleur, qui se remuent à sa surface, tu lui demandes: Qui êtes-vous? pas un qui ne doive te répondre : Condamné h mort. Condamné à être dépouillé de tout, séparé de tout, oublié de tout, dévoré par les vers et réduit en poussière. 0 misère de l'homme !
Ainsi, considérée en elle-même, la vie d'ici-bas n'est pas la vie. Elle n'est pas la
vie, attendu qu'elle n'a rien de ce qui constitue la vie, ni pour l'esprit, ni pour le cœur, ni pour le corps, ni pour la jouissance, ni pour la durée: Vita jnortalis.
La vie d'ici-bas est plutôt une mort vivante, mors vitaîis, attendu qu'elle se dévore elle-même à chaque minute et qu'elle n'a rien de définitif. Au contraire, tout y est en état de formation ou de décadence, si bien qu'au dedans de nous comme autour de nous, tout change incessamment, tout s'altère, tout se décompose, tout se précipite, et que toutes les pompes de ce monde finissent par des pompes funèbres.
Telle est la conclusion par laquelle je termine cette lettre. Bien difficile ou bien malheureux celui qui ne l'accepterait pas comme une vérité inattaquable.
Tout à toi.