ONZIÈME LETTRE
18 septembre.
L;i vie d'icr-bas n'est p3s la vje : elle ne répond pas à l'idée de Dieuqui la donne. — Supposer le contraire, c'est nier la bont(^ d'^ D\n\. — Sa sagessp. — Sa puissance infinie. — C'est nier Oirn lui-même. — C'est, accuser le genre liuniain d'une incurable folie. — Oracles divins concernant ceux qui prennent la vie d'ici bas pour la vie.
Cher ami,
La vie d'ici-bas ne correspond nullement à la nntui^e de l'homme qui la reçoit. Sous ce premier rapport, elle n'est donc pas la vie. Reste à voir si elle répond mieux à l'idée de Dieu qui la donne.
Dieu est l'Etre par essence: Efiosum qui smn. Puisqu'il est l'être, il possède tout ce qui constitue l'être, et il le possède à un degré infini de perfection, autrement
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il ne serait pas l'être proprement dit.
Dieu est donc la bonté infinie, la sagesse infinie, la puissance infinie. Bonté infinie, qui ne peut vouloir et faire que le bien, jamais le mal ni moral ni physique, ni temporaire ni éternel. Sagesse infinie, qui ne peut ni se tromper ni être trompée. Puissance infinie, qui ne peut être ni empêchée ni limitée.
Créateur et père, Dieu a mis au fond du cœur de l'homme un besoin de la vie tellement invincible, que rien ne peut le dominer ni l'affaiblir. Or, nous avons vu, et bien vu, que la vie d'ici-bas ne satisfait aucunement cet impérieux et impérissable besoin. Donc il y a pour l'homme une autre vie que la vie d'ici-bas. La conséquence est rigoureuse, comme les déductions logiques d'un axiome de géométrie. Nous allons en trouver une nouvelle preuve dans l'examen de la supposition contraire.
En créant l'homme, Dieu lui a donné
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un désir invincible de la vie. Ce désir est un besoin inséparable de sa nature. Rien n'empêche Dieu de fournir à l'homme tous les moyens de satisfaire ce besoin. Et il les lui refuserait impitoyablement ! Il nous commanderait de l'appeler chaque jour notre Père : et ce Père, infiniment heureux dans le ciel, garderait son bonheur pour lui seul ; et, prenant l'absurde plaisir de se voir malheureux dans l'ouvrage de ses mains, nous laisserait, nous, ses créatures et ses enfants, accablés de maux de tous genres, puis nous précipiterait dans le néant !
S'il en était ainsi, Dieu serait-il bon,, je ne dis pas d'une bonté infinie, mais d'une bonté limitée ? Dans une pareille hypothèse, ce Dieu, que toutes les langues appellent très-bon et très-grand, aurait pris plaisir h livrer l'homme, sa vivante image, à une incessante et inévitable torture ! A l'égard de cet être le plus noble, 'par conséquent le plus favo-
risé de la création, Dieu aurait réalisé l'histoire du fabuleux Tantale ! De ses lèvres il approcherait la coupe de la vie, et, malgré la soif dévorante de sa victime, il lui refuserait éternellement d'y boire !
Que dis-je ? La vie serait l'enfer. Pour récompense de cinquante, de soixante ans de fidèles services, le plus saint des hommes serait ce damné de l'Évangile qui, du milieu .des flammes, demande une goutte d'eau pour rafraîchir sa langue et qui ne l'obtient pas ! Dans l'histoire des supplices inventés par les tyrans, civilisés ou barbares, connais-tu rien d'aussi ciuel ?
Et c'est ce Dieu très-bon et très-grand qui, de gaieté de cœur, traiterait de la sorte sa pauvre petite créature ! A cette supposition, la raison, attaquée dans son essence même, bondit de colère, et le genre humain tout entier se lève pour crier anathème à une pareille doctrine.
Ce n'est pas tout. Si la vie d'ici-bas
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était la vie, toute la vie, la sagesse de Dieu ne serait pas moins en défaut que sa bonté. Chaque jour, depuis six mille ans, arrivent sur la terre des myriades d'êtres humains. Ils y passent à peine quelques années, enveloppés de ténèbres, martyrs de mille erreurs, accablés de travaux, dévorés de maladies; puis, ils disparaîtraient sans retour dans le néant, d'où ils sont sortis !
Où serait la raison d'être de leur création ? Quel serait le but de leur existence? Voir naître, souffrir et mourir, uniquement pour voir naître, souffrir et mourir : comme un pareil spectacle serait digne d'une sagesse infinie ! S'il en était ainsi, la vie ne serait qu'une ironie cruelle, et l'homme le jouet d'une puissance essentiellement malfaisante.
Alors se justifieraient les plaintes amères, que l'excès de la douleur arrachait au prince de l'Orient, tombé dans l'indigence. « Périsse le jour où je suis né;
que jamais il ne voie la lumière ; qu'il soit effacé du nombre des jours. Pourquoi suis-je venu en ce monde ? Pourquoi ne suis-je pas mort en sortant du sein de ma mère?
« Pourquoi donner la vie au malheureux qui appelle la mort, et elle ne vient pas, et qui la désire comme ceux qui cherchent un trésor? Né d'hier, condamné h mourir demain, je suis un composé de misères. Ma chair est un manteau de pourriture.
La pourriture est mon père et ma mère, et les vers sont mes frères. Je suis environné d'un cercle de lances; mes rems en sont percés. Pas une partie de mon être qui soit sans blessure.
« Dieu est tombé sur moi comme un géant. Croit-il que ma force est un bloc de granit? Et ma chair est-elle d'airain? Je ne suis qu'une feuille emportée par le vent; et c'est sur un pareil objet qu'il trouve bon d'appesantir son bras. Qu'il achève ce qu'il a commencé ; qu'il m'écrase
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et qu'il ne soit plus question de moi (i). » Tels sont les hymnes de louanges qui sortiraient de toutes les poitrines et qui monteraient incessamment vers l'auteur de la vie, pour le remercier de son funeste présent. Par une contradiction choquante, ces plaintes ne seraient nullepartpluslégitimes que sur les lèvres des vrais chrétiens. A raison de leurs lumières et de leurs vertus, les vrais chrétiens sont l'élite de l'humanité. Comme la chaleur est due au soleil, la mappemonde atteste qu'à eux est due la civilisation. Eh bien ! tandis que les contempteurs de Dieu et de ses lois auraient pu se livrer à tous leurs plaisirs, les vrais chrétiens, pour obéir à Dieu, se seraient condamnés à des privations de tout genre : et ils n'auraient pour récompense que le néant !
Les insensés seraient les sages, et les
(1) Et qui cœpit, ipse me conterai; solvat manum suam et succidatme... et si mane me qusesieris non bubbistam. {Job, vi-xii.)
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sages seraient les insensés. Tu connais le mot de saint Paul : « Si nos espérances en Jésus-Christ se bornent à celte vie, nous sommes les plus malheureux de tous les hommes (i). » Mais que dis-je? Il n'y aurait plus ni chrétiens, ni christianisme, ni société : la raison en est simple. Si la vie d'ici-bas est toute la vie, il n'y a plus ni encouragements à la vertu, ni barrière au crime, ni sanction sérieuse aux lois divines et humaines.
Si je fais ce qu'il est convenu d'appeler le mal, que peut-il m'arriver? Tout au plus la perte de quelques jours d'une vie lourde et sans but, Si je fais ce qu'il est convenu d'appeler le bien, que dois-je attendre? Rien, rien, rien, La vertu n'est plus qu'un mot et le partage des dupes au profit des fripons ; le genre humain lui-
{i) Si in hac vila tantum in Cbristo sperantes sunoiis, niiserabiliores sumus omnibus hominibus. (I Cor.^ XV, 19.)
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même un troupeau de loups se mangeant les uns les autres, sans scrupule et sans remords.
Et c'est l'Être infiniment sage qui aurait créé un pareil ordre de choses ! Évidemment, et plus évidemment que jamais, la vie d'ici-bas n'est donc pas la vie, toute la vie.
Comme dernier trait d'opposition à l'idée de Dieu, il faut ajouter, mon cher Frédéric, que cette désastreuse condition de l'homme serait positivement voulue par l'Être infiniment sage et infiniment bon. En effet, à la sagesse et à la bonté, Dieu ajoute la toute-puissance. Rien n'a pu lui imposer cet affreux désordre : rien ne peut le forcer à le maintenir. C'est donc librement, volontairement, directement, qu'il aurait condamné l'humanité à des tortures, sans motif et sans compensation. La supposition que la vie d'icibas c'est la vie, est donc la négation des trois grands attributs de l'Être par excel-
Jence: la bonté, la sagesse, la puissance infinie.
Mais si l'on ôte à Dieu les attributs inséparables de sa nature, que reste-t-il?
un Dieu néant, un Dieu mutilé. Comme moi, tu as pu rencontrer sur l'esplanade des Invalides, ce vieux soldat, traîné dans une petite voiture à bras. Dans la guerre de Crimée, le malheureux a perdu ses quatre membres, et il n'est plus qu'un tronc informe. Voilà Dieu, tel que le fait la supposition que la vie d'ici-bas c'est la vie, toute la vie. Peut-on montrer plus clairement qu'une pareille supposition est le comble de l'impiété et de la démence ?
Aussi elle ne s'est jamais produite sans exciter l'horreur et les protestations du genre humain. Schismatique, hérétique, païen, sauvage, anthropophage, il a pu tomber dans des abîmes d'erreurs et de vices ; mais, tu le sais mieux que personne, toujours il
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a proclamé l'immortalité de l'âme et l'existence de peines et de récompenses futures.
Qu'est-ce à dire, sinon qu'il a toujours reconnu, et qu'il continue de reconnaître que la vie d'ici-bas n'est pas la vie, toute la vie? Le taxer d'erreur sur ce point fondamental, serait déclarer que, depuis six mille ans, le genre humain est atteint d'aliénation mentale, et que le monde n'est qu'une grande maison de fous. Mais si tous les hommes ont toujours été fous, il resterait à celui qui leur délivre le certificat de folie, à prouver que lui-même n'est pas fou.
En attendant la démonstration, j'ajoute qu'au témoignage de toutes les générations humaines, se joignent les oracles divins. Écoute Celui qui connaît le présent et l'avenir. Dans un langage d'une vérité toujours ancienne et toujours nouvelle, il nous dépeint la démence des hommes qui regardent la. vie d'ici-bas
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comme la vie, et leurs cruels mécomptes au delà du tombeau.
« Ils ont dit: Sortis du néant, nous ren^ trerons dans le néant. La vie est une comédie : elle n'a d'autre but que de nous faire acquérir des richesses, même par des moyens malhonnêtes (i). Riches, livrons-nous aux plaisirs. Moquons-nous de ceux qui refusent de nous imiter. Leur malice les a aveuglés ; ils ont méconnu la dignité des âmes, regardé comme des rêves les récompenses promises aux justes, et oublié que l'homme est immortel.
« Mais un jour leurs iniquités se lèveront pour les accuser au tribunal de Dieu. Ce jour-là aussi, les justes se lèveront avec une grande assurance, contre ceux qui les auront accablés d'afflictions et qui leur auront ravi le fruit de leurs travaux.
(1) iEstimaverunt liisum esse vitam nostram, et conversationem vitae coinpositamadiucrum, et oportere undecumque etiara ex malo acqiiirere. iSap., xv, 12.)
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Alors, les méchants seront saisis d'une horrible frayeur. Ils seront stupéfaits en voyant tout à coup, contre leur attente, les justes sauvés.
« Dans l'amertume de leurs regrets et le serrement de leur cœur, ils diront en gémissant: Voilà ceux dont nous nous moquions autrefois et qui étaient l'objet de nos outrages. Insensés que nous étions ! leur vie nous paraissait une folie et leur mort une honte ; et les voilà comptés parmi les'enfants de Dieu, et leur partage est avec les saints.
« Nous nous sommes donc égarés de la voie de la vérité. La lumière de la justice n'a point lui sur nous. Nous nous sommes lassés dans la voie de l'iniquité et de la perdition ; nous avons marché par des chemins difficiles, et nous avons ignoré la voie du Seigneur. De quoi nous a servi notre orgueil ? Que nous revient-il de la vaine ostentation de nos richesses? Toutes ces choses ont passé comme l'ombre.
« Voilà ce que les pécheurs diront dans l'enfer : mais les justes vivront éternellement. Le Seigneur lui-même sera leur récompense. De sa main ils recevront un royaume admirable et un diadème éclatant de gloire (i). »
Il est donc bien établi que la vie d'icibas ne répond pas mieux à l'idée de Dieu et à la foi du genre humain, qu'elle ne répond à la nature de l'homme. Cette vérité en appelle d'autres non moins incontestables : elles seront le sujet de mes prochaines lettres.
Tout à toi.
(1) Sap., ii-v.