DOUZIÈME LETTRE
22 septembre.
Objection d'un jeune matérialiste, tendant à prouver que la vie d'ici-bas est toute la vie. — Réfutation de son raisonnement. — Il est caduc. — Il est faux : preuves palpables. — Il est impertinent. — Il abaisse l'homme au-dessous des animaux. — Autre raisonnementcontre le surnaturel en général. —Réfutation. —Passage de Plutarque. — Monuments delà croyance universelle et permanente au surnaturel.
Cher ami,
Voici du nouveau. Ta lettre d'avant-hier m'apporte la fameuse démonstration que j'attendais. Le jeune Vacher, de l'École de médecine, a donc entrepris de prouver que la foi du genre humain à une autre vie est une grossière erreur, et qu'en l'admettant, le genre humain est fou. Il aurait pu ajouter : et fou incurable ; car la démonstration que tu m'envoies ne le guérira
pas : l'auteur peut s'en flatter. Au reste, je le plains de toute mon âme. Ce pauvre garçon est un écho, pour ne pas dire un perroquet, il ne fait que répéter ce qu'il a entendu sans comprendre, et accepté sans contrôle.
Il n'y a rien d'étonnant. D'une part, Vacher n'est pas fort ; d'autre part, le monde d'aujourd'hui est tellement fasciné par la bagatelle, que, pour se rouler tout à son aise dans la boue du matérialisme, il en est venu à professer publiquement trois négations : il nie Dieu, il nie l'âme, il nie le surnaturel. Voilà ce que Vacher a entendu ; ce que j'entends moi-même, pour peu que je prête l'oreille aux bruits de certaines écoles, de certains congrès, de certains clubs et de tous les mauvais lieux. Avant de traiter les sujets annoncés dans notre dernière correspondance, il faut régler le compte de Vacher et de ses pareils. Deux lettres suffiront pour le solder.
Sur quoi s'appuient les négateurs? Dans
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leur phraséologie, prétendue scientifique, ils disent: « Rien n'est vrai que ce qui est expérimentalement démontré. Or, ni l'existence de Dieu, ni l'existence de l'âme ne sont expérimentalement démontrées. Personne n'a vu Dieu, ni l'âme ; personne ne les a touchés, sentis, palpés, analysés ; donc ni Dieu, ni l'âme n'existent. Y croire, est une erreur ; y croire obstinément, est une idée fixe ; une idée fixe est la monomanie. Comme nous ne voulons être victimes ni d'une monomanie, ni d'une erreur, nous n'admettons ni Dieu, ni âme. »
Tel est leur raisonnement. S'il pèche, ce n'est pas faute de fierté. Approchons cependant et prenons le taureau par les cornes.
Qu'est-ce qu'une démonstration expérimentale ? Au sens des négateurs, si je les comprends bien, une chose est expérimentalement démontrée lorsqu'elle a été vue et bien vue, touchée et bien touchée, analysée et bien analysée. Ainsi, toute
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certitude est au bout des doigts, ou dans la pupille de l'œil. Un pareil raisonnement a toutes les qualités du plus grossier sophisme : il est caduc, il est faux, il est impertinent.
1° Il est caduc. Qui nous assure, messieurs les négateurs, que vous avez vu et bien vu, palpé et bien palpé, analysé et bien analysé ? Vous délivrez carrément à votre œil et à votre main un brevet d'infaillibilité, que beaucoup vous contestent, par la raison qu'ils croient avoir mieux vu, mieux palpé et mieux analysé que vous. Et vous-mêmes ne parlez-vous pas sans cesse de progrès dans les sciences ? Qu'est-ce à dire, sinon que vous vous flattez de mieux voir que vos devanciers? Ce que vous dites d'eux, est-il démontré que vos successeurs ne le diront pas de vous, avec autant de raison et plus peutêtre ?
Quand on songe que, malgré le développement de vos études et la perfection de vos
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instniments, vous n'avez pas encore pu analyser un grain de raisin, assez parfaitement pour trouverions les éléments qui le composent et faire une goutte de vrai vin : quelle confiance méritent la plupart de vos démonstrations expérimentales?
De plus, afin qu'une démonstration, si expérimentale qu'on voudra, ait de la valeur, il ne suffit pas qu'elle soit donnée, ou acceptée par quelques individus, il faut qu'elle soit reçue et sanctionnée par tous les juges compétents, ou du moins par le plus grand nombre. Telle n'est pas, telle ne sera jamais la prétendue démonstration que vous nous objectez. La preuve en est belle : est-ce que vos livres, vos journaux, vos professeurs de philosophie, de chimie, de géologie, dephrénologie, de médecine, et d'autres encore, ne nous donnent pas chaque jour le pitoyable spectacle de contradictions, de variations, d'affirmations et de négations sans cesse renaissantes?
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2" Il est faux. Je veux que vos démonstrations expérimentales aient toute la valeur que vous leur supposez. Mais, par leur nature même, elles ne peuvent s'appliquer à tout. De quel droit éliminez-vous du nombre des vérités, et des vérités certaines, tout ce qui ne peut se voir ni se toucher? Combien de choses vous croyez vous-mêmes, et que vous seriez ridicules de ne pas croire, bien qu'elles ne soient pas et qu'elles ne puissent pas être, comme vous dites, expérimentalement démontrées !
Par exemple: Où est la démonstration expérimentale que deux et deux font quatre? qu'est-ce que le nombre? qu'estce que l'unité? Les avez-vous vus, palpés, disséqués, alambiqués?Et cependant vous croyez au nombre et à l'unité, autrement vous ne pourriez pas croire que deux et deux font quatre.
Autre exemple : Vous admettez le mouvement, qu'est-ce à dire? rien autre chose
sinon que vous voyez, que vous touchez des corps qui se meuvent. Mais le principe du mouvement l'avez- vous jamais vu, jamais touché?
Nouvel exemple : A chaque moment la science affirme les causes secondes. A-telle vu les causes secondes? les a-t-elle palpées? Ses cornues ou ses creusets lui en ont-ils révélé la nature, la forme, la couleur? Jamais. La pauvre science a vu, elle a touché des faits qui se succèdent l'un à l'autre, rien de plus. Demande-lui pourquoi elle nomme cause, le fait antécédent, et efj'et, le fait consécutif? A-t-elle jamais vu, ce qui s'appelle vu, le travail occulte de la causalité? Évidemment non.
Pourtant elle affirme l'incessante action de la cause intangible, invisible, la cause qu'elle n'a jamais vue, dont elle n'a senti nulle part le tressaillement. Sur quel témoignage l'affirme-t-elle? sur le témoignage d'une irrécusable croyance. Donc la science positiviste croit, elle aussi. Je n'en
demande pas davantage pour la mettre en contradiction avec elle-même et ruiner toutes ses négations, comme toutes ses affirmations anticatlioliques.
Un dernier exemple pris dans le domaine privilégié de la science matérialiste. Avec la même assurance que nous admettons les articles du symbole, cette science admet l'attraction, elle se fait un plaisir de la constater aux yeux mêmes des plus ignorants. Un morceau de fer rapproché d'un morceau d'aimant opère la démonstration. Le fer se dirige vers l'aimant et s'y joint. Qui produit le phénomène? L'attraction. Or, la science a-t-elle vu l'attraction?
Choisis entre mille, ces exemples prouvent qu'en dehors de toute démonstration expérimentale, il y a une foule de vérités tellement certaines, que la science la plus matérialiste est forcée de les admettre, comme la plus simple bonne femme. Tu peux donc dire h Vacher, avec prière de le
redire à ses pareils, que son raisonnement est faux, et que s'ils trouvent agréable de se rendre de plus en plus ridicules, ils n'ont qu'à continuer de nier Dieu et l'âme, sous prétexte qu'ils échappent à la démonstration expérimentale (i).
3° Il est impertinent. ^L'oreille, qu'on peut appeler le sens social, joue un grand rôle dans la perception de la vérité. De quel droit la science positiviste ou sensualiste lui refuse-t-elle l'infaillibilité, qu'elle accorde à l'œil et à la main? Ne laisser à l'homme d'autre moyen de connaître avec certitude la vérité, que la vue et le toucher, c'est le mutiler et le rabaisser audessous des animaux. En dernière analyse, c'est accuser d'incurable folie le genre hu-
(1) Laisse-moi te citer un beau mot qui vient d'être (lit par un homme qui a rempli chez nous un rôle considérable, et qui vient de mourir : « Quand on a longtemps vécu, beaucoup lu et beaucoup étudié, on recon naît, à l'approche de la mort, qu'il n'y a de vrai que le catéchisme. » M. Troplong.
main, qui a toujours cru, qui croit encore, et qui , malgré les grands et les petits Vacher, croira toujours à des vérités invisibles et intangibles. N'est-ce pas le sublime de l'impertinence? Voilà pour les négateurs directs de Dieu et de l'âme.
Tous ne s'arrâtent pas en si beau chemin . Tu le sais comme moi, cher ami, un bon nombre, aujourd'hui surtout, nient en bloc tout le surnaturel. Mais nier sans preuves est une niaiserie. Nier contre l'évidence est un orgueil insensé. Par ce double endroit se recommandent les négateurs auxquels nous avons à faire. Ces gens-là sont curieux. Ils commencent par dire : « Je n'admets pas telle chose, parce que je la juge impossible. » Cela fait, quand cette chose serait attestée par des milliers et des millions de témoins compétents; quand elle leur crèverait les yeux, ils refuseraient de croire qu'elle existe.
Appliquant au surnaturel cette manière de raisonner, ils disent : « Jejugelesurna-
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turel impossible; donc il n'existe pas. » Affaire réglée. Par conséquent, les faits les plus avérés deviennent faux, dès qu'ils témoignent du surnaturel. Pour eux, pas de miracles. Tu conviendras qu'il leur faut du front pour nier les miracles du Christianisme, en présence des miracles d'orgueil, d'ignorance et de folie dont ils nous rendent chaque jour témoins. Je le répète, etn'enrabats rien : oui, miracles d'orgueil, d'ignorance et de folie : voici le premier.
Après s'être délivré à eux-mêmes un brevet d'infaillibilité, ces thaumaturges de fabsurde ouvrent des bureaux où, de leur propre autorité, ils signent du matin au soir des billets de Charenton (i) pour quiconque croit au surnaturel. Or, ce quiconque, ce n'est pas seulement tel ou tel individu isolé, ce n'est pas seulement toute la grande nation catholique, félite de l'humanité: c'est tout le genre humain.
(1, Hospice des fous aux portes de Paris.
Qu'avec nous ces fiere raisonneurs fassent un voyage en ballon. D'un pôle à l'autre, que verront-ils? Depuis la Chine jusqu'à l'Australie, depuis les frontières les plus reculées de l'Europe, jusqu'aux extrémités de l'Afrique, ils verront toute la face de la terre couverte de villes et de \illages innombrables. Dominant toutes les habitations riches ou pauvres, ils apercevront des édifices remarquables par la grandeur de leurs proportions, par la richesse de leur architecture, par l'éclat des ornements qui les décorent.
Que sont tous ces édifices ? des temples.
Qu'est-ce qu'un temple? un irrécusable témoin du surnaturel . L'homme ne bâtit des temples, que pour prier et offrir des sacrifices. L'homme ne prie et n'offre des sacrifices, que parce qu'il croit au surnaturel. Puisque le monde actuel est couvert de temples, il en résulte que sur tous les points du globe, l'homme croit encore au surnaturel.
LA VIE n'est pas LA VIE. iCr^
Sa croyance d'aujourd'hui est sa croyance d'hiex, d'avant-hier, de toute antiquité. J'espère que Vacher et les siens, formés aux écoles de Rome et d'Athènes, n'auront pas oublié le remarquable passage d'un auteur païen : Nourri dans le sérail, fen connais les détours.
« Si vous parcourez la terre, dit Plutarque, vous pourrez trouver des villes sans murs, sans littérature, sans lois, sans palais, sans richesses, sans monnaies, sans gymnases et sans théâtres. Quant à une ville qui n'ait ni temples ni dieux, qui ne fasse point usage de prières et de serments, qui ne consulte point les oracles, qui n'offre point de sacrifices pour obtenir des biens du Ciel, ou détourner les fléaux dont on est menacé : c'est ce que personne n'a jamais vu (i). »
Des milliers de faits contemporains confirment le témoignage de Plutarque.
Comme la découverte inespérée des fos-
(I) Cmtr. Coîotem.
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siles justifie le récit mosaïque, les fouilles exécutées, de nos jours, dans les ruines de Ninive, de Babylone, de Thèbes, de Pompéi, d'Herculanum, ont mis en lumière la foi du monde païen au surnaturel ; les vieilles cités du Mexique, exhumées de leurs tombeaux, attestent le même fait.
Parmi les objets retrouvés en deçà et au delà de l'Océan, les plus nombreux sont des objets religieux ; et les débris les plus importants, souvent même les mieux consei^és, sont des débris de temples, d'autels et de statues de dieux ou de déesses. Rome montre encore ses temples de la Paix, de Vesta, de Vénus, de Faustine, que sais-je ? On trouverait à peine une de nos anciennes villes, qui ne conserve quelque preuve matérielle d'un culte quelconque en usage dans le paganisme.
Je reviendrai sur ce sujet : l'heure du courrier me presse, et je m'arrête.
Tout à toi.