‹ La vie n'est pas la vieChapitre 16 sur 43 · TREIZIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

TREIZIÈME LETTRE

24 septembre.

Nouvelle preuve du surnaturel :1a création.— L'homrae ne vit que du surnaturel et dans le surnaturel. — Réfutation des objections. — D'où vient la négation du surnaturel.— 11 fait peur.— Pourquoi il fait peur. — Dernier mot de tous les incrédules et de toutes les philosophies antichrétieunes. — Post-Scriptum. 'j

Cher ami,

Que toujours et partout, n'importe le climat ou le degré de civilisation, le genre humain ait cru au surnaturel, pratiqué le surnaturel, réglé sa conduite sur le surnaturel, le fait n'est pas contestable. « Nous en convenons, répondent Vacher et son école ; mais nous soutenons qu'en cela le genre humain s'est trompé. »

Tu le vois, c'est toujours le même refrain et la même prétention. Ils accusent

tous les hommes d'hallucination et de démence, et se déclarent eux-mêmes seuls sages, seuls éclairés parmi les mortels. N'est-ce pas là, comme nous disions, un miracle d'orgueil, d'ignorance et de folie?

Ils en font un plus grand encore. Après avoir refusé au genre humain l'usage de la raison, ils se le refusent à eux-mêmes. La raison, ce n'est pas assez ; les yeux, les oreilles, tous les sens disent à chaque heure, à chaque seconde, non-seulement que le surnaturel existe, mais encore que l'homme ne vit que du surnaturel et dans le surnaturel. En sorte que rien n'est aussi vrai que le mot de saint Paul : « C'est en lui que nous avons l'être et le mouvement et la vie (i). » Un instant de réflexion suffit à le prouver.

Est-ce que l'homme ne vit pas de la création et dans la création? Or, se peut-il concevoir rien de plus surnaturel que la

(1) In ipso enim vivimus et movemur et sumus.(Ac<. xvii, 28.)

création, dans sonacte premier etdansson acte second ? Dans son acte premier, la création consiste à faire passer du néant à l'être. Entre ce qui est et ce qui n'est pas, la distance est infinie. La faire franchir n'appartient qu'à une puissance éminemment surnaturelle. Dans son acte second, la création consiste à conserver l'être une fois donné. Ce nouvel acte n'est pas moins surnaturel que le premier, attendu que la conservation des êtres n'est que la continuation de leur création.

Comme toi, cher Frédéric, comme moi, comme tous les hommes, nos petits mécréants vivent de la création et dans la création, c'est-à-dire du surnaturel et dans le surnaturel. S'ils n'avaient pas répudié leur raison, comme un mari libertin répudie une femme vertueuse; ou plutôt, s'ils ne lui avaient pas crevé les yeux, comme à ces empereurs du Bas-Empire, ils ne pourraient élever leurs regards au ciel, ni les abaisser vers la terre, ni les

porter autour d'eux, ni se regarder euxmêmes, sans apercevoir, sans bénir, sans adorer le surnaturel.

C'est même pour cela, uniquement pour cela, que tous les êtres ont été faits. La création tout entière est un immense miroir dans lequel l'homme peut et doit lire l'existence, la puissance, la sagesse, la bonté de l'Être surnaturel qui en est l'auteur. Malheur à lui s'il ne le fait pas (i) !

Pour se dispenser de ce devoir, d'ailleurssi consolant, ils disent: « Nous n'admettons pas la création. »

Vous n'admettez pas la création ! Vous admettez donc des effets sans cause, des rivières sans source, des maisons sans architecte, des horloges sans horloger, des tableaux sans peintre.

(1) Invisibilia enim ipsius, acreatura muiidi, per ea qiiae facta sunt intellecta conspiciuntur : sempitema quoqueejus virtus et divinitas, ita ut sint inexcusabiles, quia cum cognovisseut Deum.non sicut Deum glorificaverunt aut grati;is egeruot. {Ram., i, 20, 21.)

Us ajoutent : « Vous ne nous entendez pas. Quand nous disons que nous n'admettons pas la création, cela signifie que nous n'admettons pas l'acte créateur, par lequel une puissance infinie a fait toutes choses de rien. »

Vous admettez du moins que ces choses existent: le ciel, la terre, et tout ce qu'ils renferment, vous-mêmes compris. Pour expliquer leur existence, il n'y a que trois moyens : croire qu'elles sont l'ouvrage de Dieu ; dire que c'est l'homme qui les a faites ; prétendre qu'elles se sont faites ellesmêmes. Vous rejetez avec dédain la première explication. Restent la seconde et la troisième.

Quant à la seconde, vous n'y croyez pas plus que nous. Quoi ! ce serait l'homme qui aurait fait la terre et la mer, les animaux et les poissons ! Ce serait l'homme qui aurait fait le ciel, fabriqué et suspendu au firmament les milliers de globes immenses qui roulent au-dessus de nos têtes! D'où

vient qu'il ne fait plus rien de semblable? Quand a-t-il perdu sa puissance? Pourquoi s'est-il mis en grève?

Ce serait l'homme, cette petite fourmi, perchée sur notre petite motte deterrequi, ayant sous la main tousles éléments nécessaires, sue sang et eau pour se bâtir une maison ; ce serait ce petit insecte qui aurait fait le soleil, plusieurs millions de fois plus gros que notre globe, qui l'aurait lancé à trente millions de lieues de la terre et qui le soutiendrait dans le vide ! Pour en faire justice, il suffit d'exposer de pareilles prétentions : l'absurde ne se réfute pas.

Venons à la troisième explication. Elle consiste à prétendre que les créatures se sont faites elles-mêmes. En disant que les créatures se sont faites elles-mêmes, vous reconnaissez qu'elles ne sont pas éternelles, et vous avez raison. Elles n'ont aucune des qualités de l'être nécessaire, ni l'intelligence, ni la liberté, ni l'immutabiHté.

Toutes sont sujettes au changement, à la décomposition et à la mort.

Mais si elles ne sont pas éternelles, il fut donc un temps où elles n'existaient pas plus dans leurs éléments que dans leurs formes. Si elles n'existaient pas, elles n'étaient rien. Selon vous, le rien aurait donc fait quelque chose ; le néant, l'être. Selon moi, il n'y a que le gosier d'un matérialiste, assez large pour avaler une pareille couleuvre. Digérez-la si vous pouvez: je passe.

Voilà donc réduite à sa juste valeur la démonstration de ce pauvre Vacher et de son école, aujourd'hui si nombreuse, contre Dieu, contre l'âme, contre le surnaturel, contre la foi du genre humain à toutes ces vérités, et notamment à la vie future.

Tu me demandes d'où vient à ces hommes, baptisés comme nous, cette rage de négation, cette fièvre de l'absurde, ce besoin de dégrader l'homme au point d'en faire un tas de boue et l'être le plus malheureux de la création, sans récompense

pour ses vertus, sans compensation pour ses larmes, sans autre vie que la mort vivante d'ici-bas? La réponse est facile.

Le surnaturel les importune. A tout prix ils veulent s'en débarrasser .Et ils nient à outrance, ne reculant devant aucun sophisme, devant aucune absurdité, devant aucune évidence. Bien plus, tout ce qui parle du surnaturel les irrite: et, à défaut de raisons, ils ont recours aux injures, aux ricanements stupides et même à la violence.

De là, ce dont nous sommes témoins, surtout depuis quelques années, le rugissement de toutes les passions et des torrents d'outrages, sans exemple, contre le surnaturel, sous tel nom, telle forme, ou dans tel acte et telle personne qu'il se manifeste: dans le présent, la guerre acharnée faite à l'Église, et, pour l'avenir, des menaces à faire trembler.

Vains efforts ; ils ne peuvent arracher complètement la foi de leur cœur. Mal-

gré qu'ils en aient, ils sont condamnés à se dire, comme un de leurs chefs, à la vue de la création:

L'univers m'embarrasse, et je ne puis songer Que cette horloge existe et n'ait point d'horloger.

A plus forte raison, l'implacable évidence vient-elle les torturer à la vue de l'Église catholique, manifestation plus éloquente encore du surnaturel. Leurs blasphèmes mêmes sont la preuve de leur , foi : On ne hait que ce quon craint, et on ne craint que ce qu'on croit.

Mais enfin, me demandes-tu de nouveau : Pourquoi cette haine du surnaturel? Pour vivre au gré des passions. Dans tous les temps, dans tous les lieux, dans tous les hommes, l'incrédulité et la corruption se donnent la main. Il y a trois mille ans, l'Esprit de Dieu disait par la bouche de David : L'impie a dit : Dieu n'est pas, non est Deus : voilà l'horreur du surnaturel ou l'incrédulité.

Et il est devenu un homme de crimes, un cloaque d'abominations, corrupti sunt et abominabiles facti sunt : voilà la corruption. Rien n'a changé. « J'ai cru longtemps, disait Rousseau, qu'on pouvait être vertueux sans religion : c'est une erreur dont je suis bien revenu. » Son témoignage est irrécusable ; car toute sa conduite en prouve la vérité.

Or, n'être pas vertueux ou vivre au gré de ses passions, c'est la même chose. Vivre au gré de ses passions, c'est vivre de la vie des sens, de la vie des bêtes, et des bêtes immondes. Pour l'homme, être ange ou bête, adorer l'esprit ou la chair, le Dieu très-haut ou le Dieu très-bas : il n'y a pas de milieu possible.

La noblesse même de sa nature s'y oppose. A la hauteur de laquelle on tombe, se mesure la profondeur de la chute :

Corniptio opthni pessima. Croire que les ennemis du surnaturel se targuent d'incrédulité, uniquement pour le sot plaisir

de se dire incrédules, serait puéril. Un intérêt de cœur se cache sous leurs paroles: On nest libre penseur que pour être libre faiseur.

« J'ai vu de près, écrivait naguère un homme du monde, les mécréants de nos jours. Une expérience de quarante ans m'a permis de percer le voile qui cache les mystères de leurvie intime. Partout j'ai trouvé, comme la Bruyère, des sépulcres blanchis. Malgré des apparences trompeuses et des déguisements plus ou moins habiles, tous ont unlangagequi ne trompe pas : c'est le langage de leurs œuvres. Ce langage contient le dernier mot de ce qu'ils appellent leurs théories scientifiques, et que j'appelle, moi, leur haine de la vérité.

« J'ai interrogé ce langage dans tous les négateurs du surnaturel : Solidaires, positivistes, matérialistes, clubistes masculins et féminins, non-seulement en France et en Belgique, mais en Allemagne, en A ngleterre et en Italie . Leur secrète pro-

iessionde foi philosophique est invariablement la même : Vincrédulité n'est quun masque : la réalité est que nous voulons pouvoir nous rouler tout à notre aise dans le sensualisme, et ronfler dans la boue. »

C'est la traduction libre, mais exacte, de la demande des esprits impurs dans l'Évangile : Mitte nos in porcos.

Quand un adversaire se cache dans un pareil refuge, on ne le combat plus : on l'y laisse. Tout à toi.

Post-Scriptum. — On vient de m'apprendre une anecdote que je t'envoie comme bouquet de mes deux dernières lettres. L'autre jour, un des camarades de Vacher a été reçu docteur en médecine. Le soir même de son triomplie, il est venu dans un salon, et en présence de vingt personnes, il s'est permis de nier flèrement l'existence de l'âme et de faire profession de matérialisme.

Après l'avoir écouté quelques instants, un vieillard, élevant la voix, l'a interrompu en ces termes : a Vous dites, monsieur, que vous êtes docteur en médecine : vous vous trompez. — Comment ! j'ai mon diplôme dan ; ma poche. — Vous vous trompez ; ce n'est pas un diplôme de docteur en méde-

cinCj c'est un diplôme de vétérinaire. Puisque uous n'avons pas d'âme, il n'y a plus de docteurs en mé • decine, il n'y a que des vétérinaires ;et vous et vos pareils n'êtes pas autre chose. »

La foudre serait tombée à ses côtés, que le petit mécréant aurait été moins interdit. Aux rires de tout le salon, il a compris qu'il ne lui restait qu'un parti à prendre, se taire et se retirer. Il l'a fait, et il court encore.

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