‹ La vie n'est pas la vieChapitre 18 sur 43 · MORT · texte numérisé non relu

MORT

La mort n'est pas la mort: quel cauchemar de moins ! La certitude de la mort qui pèse sur l'homme, dès le jour où il s'éveille à la raison ; qui, le matin, l'empêche de se promettre à lui-même de voir le soir ; et qui, le soir, lui rend incertain le réveil du lendemain, cette pensée que tout ce qu'il voit, tout ce qu'il entend lui

rappelle malgré lui, est pour les incrédules eux-mêmes une source intarissable de frayeurs, de tristesses et d'ennuis. C'est, je le répète, le cauchemar de l'humanité.

La mort n'est pas la mort : l'homme qui meurt ne cesse pas de vivre. Quelle immense consolation ! Nous voici dans une chambre mortuaire. Sur un lit funèbre gît expiré un père, une mère, une sœur, un frère tendrement aimé. Une épouse, des frères, des sœurs, de jeunes enfants, désormais orphelins, plongés dans la douleur, pleurent celui qu'ils viennent de perdre et qui laisse après lui un vide affreux.

Tout à coup, le bruit des sanglots est suspendu. Le Dieu de la vie fait entendre sa voix. Il dit : « Ne vous attristez pas, comme si vous n'aviez plus d'espérance.

La mort n'est pas la fin de la vie. Le père que vous pleurez n'est pas mort : il dort. La mère que vous pleurez n'est pas morte : elle dort. Le frère que vous pieu-

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rez n'est pas mort : il dort. La sœur que vous pleurez n'est pas morte : elle dort : Non est mortua puella, sed dormit.

« Ouvriers du père de famille, ils ont fini leur journée, et ils se reposent de leurs travaux. De mortels, ils sont devenus immortels. Ils vous attendent : vous les reverrez. Ils étaient à moi dans la vie, ils sont à moi dans la mort. J'ai tout créé et je n'anéantis rien. Je ne suis pas seulement la création, je suis la résurrection et la vie (i). »

(1) Nolumus autem vos ignorare, fratres, de dormieutibus, ut uon contristemini sicut et caeteri qui spein non habent. Si enim crodimus qiiod Jésus mortuus est et resurrexit, ita et Deus eos qui dorraierunt per Jesumadducet ciiin eo. Hocenirnvobisdicimus in verbo Domini, etc. (l Thess., iv, 12, 15, U. — Visi suntoculis insipienliumraori; et aestiraata est alïlictio exitus illoriira.Et quod a nobis est iter,>*xterininium: illi auleffl sunt iu pace. (Sep., m, 2, 3.) — Araodo jam dicit Spiritus ut requiescant a laboiibus suis : opéra enimillorum sequunlur illos. {Apoc.,\.iv, 15.) — Sive erço vivimus, sive morimur, Doraini sumus. iRom. XIV, 8.)— Ego sum resurrectio et vita. {Joan. ii, 2S.)

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La mort n'est pas la mort : cette parole, tom}3ée du ciel, était trop précieuse pour que l'Église catholique ne l'ait pas recueillie avec un soin jaloux. Personne ne laredit plus souvent, avec une éloquence plus touchante, avec une autorité plus haute.

Dans nos dernières lettres nous avons entendu les sophistes et leurs désolantes doctrines : nous avons plaint les ■ uns et fait justice des autres. Écoutons maintenant notre admirable mère, cette mère qui ne trompe jamais et qui console toujours. Combien de fois dans le cours de la vie elle nous répète : Mes enfants, la terre n'est pas votre pays ; vous n'êtes icibas que des étrangers et des voyageurs ! Vous n'êtes pas chez vous : votre chez vous est ailleurs (i).

Mais c'est à l'heure des grandes tristesses, parce que c'est l'heure des grandes

(1) Non haberaus hic manentem civitatem, sed futurara inquirimus. {Hebr., xiii, 14.)

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séparations, qu'elle verse à pleine coupe le baume de cette consolante parole dans le cœur déchiré de ses enfants. As-tu jamais réfléchi k ce que fait l'Église dans les derniers moments de leur pèlerinage, et pour ceux qui partent et pour ceux qui restent? Viens avec moi contempler ce spectacle tout plein d'immortalité.

Aux yeux de l'Église, le chrétien qui meurt n'.est pas un être éphémère qui retourne au néant, c'est un voyageur bien aimé qui se met en route. Avec la plus prévoyante sollicitude, elle fait pour lui ce que la mère la plus attentive fait pour l'enfant de sa tendresse, qui entreprend une course lointaine. Plusieurs choses sont nécessaires au voyageur : un passe-port, une bonne santé, un viatique, et, s'il doit travereer des pays inconnus ou dangereux, des guides et une escorte. Admire comme l'Église pourvoit à tout cela !

Auprès de son fils mourant, elle appelle l'ambassadeur du Dieu de l'éternité, vers

qui il doit se rendre. En effaçant ses péchés, l'absolution rétablit en lui l'image auguste, dont la vue le fera reconnaître pour ui> membre de la grande famille catholique, qui rentre dans sa patrie ; et les autorités invisibles, échelonnées sur sa route, s'empresseront de lui prêter aide et protection.

L'Église ne s'en tient pas là. Elle veut que son fils parte en bonne santé. Par le sacrement des malades, elle purifie son âme et rend l'intégrité à tous ses sens ; puis, afin qu'ils demeurent inviolables, elle les cacheté avec le sceau du rédempteur, dont la seule présence met en fuite les légions ennemies.

Mais le voyageur a besoin de nourriture : l'Église lui apporte son viatique. Ce viatique est le pain des forts qui le soutiendra dans ses défaillances, c'est l'aliment de l'immortalité qui, lui communiquant ses propriétés divines, le rendra tel qu'il doit être, pour voir s'ouvrir de-

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vant lui les portes de la bienheureuse patrie ; en un mot, c'est son divin frère, Jésus-Christ en personne, qui, se faisant le compagnon de son voyage, le tiendra par la main, pour lui faire franchir sans danger le passage décisif du temps à l'éternité.

Les préparatifs du voyage sont complets. 11 ne reste plus qu'à donner le signal du départ et à placer le voyageur sous la conduite de guides fidèles et sous la garde d'une invincible escorte. Avec une assurance de foi, une tendresse de sentiments et une solennité de langage, à jamais inimitables, l'Église va s'acquitter de ce double soin,

S'approchant de son fils, elle lui dit : « Partez de ce monde, âme chrétienne, au nom de Dieu, le Père tout-puissant, qui vous a créée; au nom de Jésus-Christ, le Fils du Dieu vivant, qui a souffert pour vous; au nom du Saint-Esprit, qui a été répandu en vous ; au nom des Anges et

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des Archanges ; au nom des Trônes et des Dominations ; au nom des Principautés et des Puissances ; au nom des Chérubins et des Séraphins ; au nom des Patriarches et des Prophètes ; au nom des saints Apôtres et Evangélistes ; au nom des saints Martyrs et Confesseurs ; au nom des saints Solitaires et Ermites ; au nom des saintes Vierges et de tous les Saints. Que les légions infernales soient couvertes de confusion et que les ministres de Satan n'aient pas l'audace de s'opposer à votre passage. Qu'aujourd'hui même vous arriviez au pays de la paix, et que la sainte Sion soit votre demeure : parlemêmeJésus-ChristNotre-Seigneur.»

Quand on songe que tout cela est une réalité, on se demande quelle est la dignité de l'âmeetquelmonarque a jamais voyagé, défendu par une pareille garde, environné d'un si brillant cortège?

Le voyageur est parti. Rien n'a été oublié pour assurer le succès de son voyage

et préparer son entrée triomphante dans la terre des Vivants. Reste à consoler ses amis et ses proches ; car, pour l'Église, la plus tendre des mères, les douleurs de tous ses enfants sont ses propres douleurs.

A sa voix, ils suivent dans le temple la dépouille mortelle de celui qui vient de les quitter. Là, que fait l'Église? Elle chante. Oui, mon cher Frédéric, tandis qu'on n'aperçoit dans le temple que des images lugubres et qu'on n'entend que le bruit des larmes et des sanglots, l'Église chante, elle chante toujours! Quel est ce contraste?

Une mère peut-elle chanter à la mort de ses enfants? Et de toutes les mères, l'Église n'est-elle pas la plus aimante? Encore un coup, quel est ce mystère?

Les soins dont elle nous environne depuis le berceau , ne permettent pas d'en douter : l'Église nous aime, et son amour est d'autant plus vif qu'il est plus noble. Dépositaire des promesses d'immortalité, elle les proclame hautement en présence de la

mort. S'il y a quelques larmes dans sa voix, il y a aussi de la joie. Plus heureuse que Rachel, elle se console et nous console, parce qu'elle sait que ses fils lui seront rendus. Ainsi, dans les larmes des parents, la nature ; dans les chants de l'Église, la foi. L'une s'attriste en disant: Mort; l'autre se réjouit en répondant : Résurrection. Entends-tu la mélodie si suave au cœur et si douce à l'oreille qui, au milieu du profond silence des divins mystères, retentit tout à coup sous les voûtes du temple? interprète du Dieu de l'éternité, dont l'homme est l'immortelle image, le prêtre chante : « En haut les cœure. {lien de plus digne, rien de plus juste, rien de plus salutaire, que de vous rendre partout et toujours des actions de grâces. Seigneur saint, Père tout-puissant. Dieu éternel, par Jésus-Christ Notre-Seigneur; en qui vous nous avez donné l'espérance de la bienheureuse résurrection, afin qu'au moment, où la certitude de mourir attriste la

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nature, la promesse de l'immortalité future console la foi. Car à vos fidèles, Seigneur, la vie est changée, non ôtée, vita mutatur, non tollitur ; et, à la place de leur maison terrestre tombée en ruines, une demeure éternelle leur est préparée dans lescieux (i). »

Qu'en penses-tu? L'Église peut-elle affirmer d'une manière plus solennelle que la vie d'ici-bas n'est pas la vie? Elle l'affirme encore par un mot, qu'elle a introduit dans la langue de toutes les nations civilisées. Les cérémonies du temple étant achevées, elle conduit son enfant au lieu de son repos. Ce lieu s'appelle cimetière; et cimetière veut dire dortoir : mot divin, mot révélateur, mot digne d'éternelles bénédictions.

« Nous appelons le cimetière, dortoir, dit la Bouche d'or de l'Orient, afin que

(i) Le fond de cette admirable préface est de s^int Grégoire.

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VOUS sachiez que les morts ne sont pas morts, mais seulement endormis. Quelle consolation dans ce mot et quelle profonde philosophie ! Quand donc vous conduisez un mort au cimetière, ne vous désolez pas. Ce n'est pas à la mort que vous le conduisez, c'est au sommeil. Ce mot vous suffit pour adoucir toutes les douleurs (i). »

Le grand orateur a mille fois raison. Ce mot, non-seulement console la nature, il donne encore k la douleur une dignité qui commande le respect et attire les sympathies. Connais-tu, cher ami, quelque chose de plus touchant et k la fois de plus

(1) Ob id, ipse eiiam locus cœmeteriiim nomioatu^i est : ut (liscas niorluos... non morluos, scd sorano consopitns essect dormire... Utile enim hoc noraen est, et philosopliife muUae plénum. Quando igitur hue mortuum ducis, ne ip^e te concidas. Non enim ipsuni ad n)orlem. sed ad somnuh» ducis: sufficit tibi noraen hoc ad caJHinitatis soblium et levanien. (S. Clirys., Homil.in Cœtncfer.^u. 1, opp.. toni. Il, pag. 467, édit. Gauiue.)

noble, que la conduite de saint Augustin, à la mort de sa mère bien-aimée?

« Nous étions arrivés à Ostie, où nous devions nous embarquer pour l'Afrique, lorsque ma tendre mère, votre digne servante, Seigneur, fut prise de la fièvre. Ayant le pressentiment de sa mort, elle nous dit : Vous déposerez ici mon corps, et vous vous souviendrez de prier pour moi à l'autel du Seigneur. Le neuvième jour de sa maladie, âgée de cinquantesix ans et moi de trente-trois, cette âme si religieuse et si bonne fut délivrée des liens du corps.

« Je pressais mes paupières pour retenir mes larmes ; mais ma douleur, douleur immense, refluait au fond de mon cœur ; puis, s'échappait en larmes abondantes que mes yeux s'efforçaientd'absorber. Cette lutte m'était très-pénible. Le petit Adéodat pleurait tout haut.

« Nous le fîmes taire; car il ne nous paraissait pas convenable d'horiorer cette

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mort par des gémissements et par des cris, attendu que c'est ainsi qu'on a coutume de déplorer la misère des mourants et en quelque sorte leur anéantissement. Or, ma mère ne mourait pas misérablement, ni elle ne mourait pas tout entière. Ses exemples, sa foi, des preuves certaines nous en donnaient l'assurance.

« L'enfant calmé, Évodius prit le psautier et commença à chanter le psaume :

Je chanterai la miséricorde du Seigneur. Tous ensemble nous y répondions. Vos paroles, Seigneur, adoucirent ma douleur et me donnèrent la force de la concentrer, tellement qu'on ne s'en aperçut ni à mes larmes ni à l'altération de nion visage. Le moment de la sépulture étant venu, nous portâmes le corps et nous le rendîmes à la terre, sans larmes. Il en fut de même pendant l'offrande du sacrifice de notre rédemption. Je ne pleurai pas; mais intérieurement j'étais navré de douleur.

« Je me souvenais, Seigneur, de votre servante, je repassais dans ma mémoire sa vie, envers vous si pieuse et si sainte, et envers nous si douce et si exemplaire : et je m'en voyais subitement privé; et seul je pleurai en votre présence sur elle et sur moi. Je donnai à mes larmes un libre cours,mon cœur s'y noya et y trouva le repos.

« Et maintenant, Seigneur, je vous le confesse dans cet écrit. Le lira qui voudra, et l'interprétera comme il voudra : S'il me trouve répréhensibled'avoirpleuré ma mère, pendant une petite partie d'une heure; ma mère, que je voyais morte sous mes yeux, elle qui tant d'années m'avait pleuré pour me faire vivre à vos yeux, qu'il ne se moque pas de moi ; mais plutôt, s'il a une grande charité, qu'il pleure sur mes péchés devant vous. Père de tous les frères de votre Christ (i). »

(1) Et si peccatum invenerit, flevisse me matrem

Tous les siècles chrétiens, toutes les familles chrétiennes nous offrent d'innombrables exeaiples de cette noble douleur, dans laquelle brille l'accord vraiment sublime de la nature qui s'afflige, et de la foi qui console. Pourquoi subhme? Parce que, sur les ruines même de l'homme, il proclame hautement que, la vie n'étant pas la vie, la mort n'est pas la mort. Ces exemples sont si instructifs et si souvent utiles dans le cours de notre existence, que je vais t'en citer un nouveau.

Tu sais combien le plus grand de nos rois, saint Louis, aimait sa mère. Jamais tendresse filiale ne fut mieux justifiée. Aux exemples et aux leçons de sa pieuse mère, Louis devait la conservation de son

exigua parte horae, matrcm oculis raeis intérim mortuam, qiiae me niultos annos Oeverat ut oculis luis vivereni, non irridont; sed potius, si est grandi charitate , pro pecca! s meis fleat ipse ad te Patrem omnium friilruni Ciiisti lui. {Confcss., lib. IX, cap.

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