QUINZIÈME LETTRE
29 septembre.
La mort n'est qu'un semblant de mort. — Immense consolation des mourants. — La mort joyeuse due au christianisme. — Exemples. — Saint Louis. — Bercbraans. — Alphonse-François, duc de Modène.
Cher AMI,
Puisque la \ie d'ici-bas n'est pas la vie, mais un semblant de vie, la mort n'est pas la mort, mais un semblant de mort. Dans la foi à cette double vérité, aussi ancienne que le monde, aussi étendue que le genre humain, rejetée seulement, dans les temps anciens et dans les temps modernes, par les gros et les petits porcs du troupeau d'Épicure, Epicuri de grege porcus ; mais sans cesse affirmée pay la plus grande autorité qu'il y ait sous le ciel, notre in-
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faillible Mère, l'Église Catholique : dans cette foi, dis-je, est toute la consolation de la pauvre humanité. Consolation pour ceux qui survivent à leurs morts les plus chers, nous l'avons vu ; consolation pour les mourants, nous allons le voir.
En élevant jusqu'à l'évidence la certitude de cette vérité, que la mort n'est qu'un semblant de mort, le Christianisme a fait naître un genre de mort, inconnu de tout ce qui n'est pas chrétien : La mort joyeuse.
Tandis que le païen d'aujourd'hui, comme le païen d'autrefois, frissonne de tous ses membres à la pensée de la mort ; se tord de désespoir dans les bras de la mort ; reçoit le coup de la mort avec la stupide imprévoyance du bœuf qu'on égorge à l'abattoir : le chrétien voit venir la mort sans crainte, il la désire, il meurt gaiement. Jf 'défaut d'autres preuves, ce simple^ contraster; suffirait pour démontrer la divinité du christianisme.
Allons, cher ami, visiter quelques-uns des chrétiens sur le lit de la douleur, où ils attendent la fin prochaine de leur pèlerinage. Que le spectacle dont tu vas être témoin ne te jette dans aucun étonnement.
Tu sais que le nouvel Adam, le chef de l'humanité régénérée, Notre Seigneur Jésus-Christ, soupirait après sa mort, qu'il appelait son baptême (i). Vainqueurdela mort et père du siècle futur, il a légué son esprit à ses disciples. Personne n'ignore, excepté peut-être les bacheliers modernes, que le plus ardent désir de saint Paul, revenu du troisième ciel, était de voir briser les liens qui le retenaient sur la terre (2).
Mais ne remontons ni aux apôtres, ni
fl)Baptismo aiitem habeo baplizari, et quomodo coarctor usquedum perficiatur. 'Luc, xii, 50.)
(2) Coarctor autem e duobiis : desiderium habens dissolviet esse cura Ghristo, raulto magis melius.(P/iîttpp., 1,23)
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aux martyrs, ni aux chrétiens des premiers âges : je veux chercher nos exemples plus près de nous. Ils n'en seront pas moins éloquents. Si je n'en cite qu'un petit nombre, garde-toi d'en conclure que ces morts, pleines de confiance et de joie, soient très-rares, même aujourd'hui. Sur les quatre cent mille prêtres cathohques, il en est peu, si même il en est, à qui il n'ait été donné, dans le cours de leur ministère, d'en être plusieurs fois les heureux témoins.
Dans ma dernière lettre, nous avons admiré la sublime résignation de saint Louis, en apprenant le départ pour l'éternité de sa sainte et douce mère. Voyons-le lui-même en présence de la mort.
Le saint roi était arrivé devant Tunis, où il voulait établir l'empire de Jésus-Christ, lorsqu'il fut atteint de l'épidémie qui ravageait son armée. Dès qu'il sentit sa fin approcher, il se hâta de mettre ordre aux affaires de son royaume et ne s'occupa
plus que des choses de Dieu. Après avoir reçu les Sacrements avec une grande dévotion et une liberté d'esprit si entière, qu'il répondait lui-même aux prières de l'Église, il continua, malgré l'affaiblissement de ses forces, à invoquer les saints à qui il avait le plus de confiance, principalement saint Denis et sainte Geneviève.
Afin d'imiter le Roi des rois, mourant sur une croix, il se fit mettre sur un petit lit couvert de cendres, où, les bras croisés sur la poitrine, les yeux levés au ciel, et plus occupé des autres que de lui-même, il répétait souvent ces paroles : Soyez, Seigneur, le Sanctificateur et le gardien de votre peuple. « Il regardait les gens moult débonnairement, dit l'évêque de Tunis, témoin oculaire, et faisait moult de fois le signe de la croix. Entre l'heure de tierce et de midi, il fit comme semblant de dormir l'espace de demi-heure et plus. »
Après s'être assuré dans ce mystérieux
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recueillement que tout était prêt pour son départ, le saint roi ouvrit les yeux, regarda le ciel et dit : Je vais entrer dans la maison du Seigneur. « Et oncques depuis ne dit mot ni ne parla. Entour l'heure de none il trépassa, le lundi So*" jour d'août de l'an du Seigneur 1270. Il était aussi bel et aussi vermeil, comme il était en sa pleine santé, et il semblait à moult de gens, qu'il se voulait rire (i). »
Tu le vois, point de trouble, point de terreur ; tout se passe avec le calme, la confiance et la présence d'esprit, qui accompagneraient les préparatifs d'un voyage ordinaire. En cela rien de surprenant, le chrétien sait ce qu'il est, d'où il vient, où il va.
Traversons rapidement le moyen âge, où nous trouverions, dans tous les rangs de la société, des milliers de morts, semblables
^^)Hist. univ.de VÉglise, tom. XVIIF, pag. 695, 3* édit.
à celle de saint Louis. Nous voici au commencement du dix-septième siècle. Entrons au noviciat des Jésuites de Rome et pénétrons jusqu'à l'infirmerie. Là, sur un pauvre lit est étendu un jeune homme de vingt-deux ans, atteint d'une maladie mortelle. 11 est né dans les Pays-Bas, qu'il a quittés pour suivre Notre-Seigneur, et il s'appelle Berchmans.
Au moment où nous entrons, arrive le père Recteur qui lui dit avec bonté : «Mon Frère, s'il plaisait à Notre-Seigneur de vous appeler à lui, y aurait-il quelque chose qui vous donnât de la crainte ? — Rien du tout, lui répond avec une humble confiance, l'aimable jeune homme. J'ai à faire à un Dieu trop bon, pour appréhender sa présence. Je suis dévoué à toutes ses volontés. S'il veut que je meure, me voici tout prêt, c'est là tout mon désir ; et si la décision de mon sort dépendait de moi, je ne différerais pas un moment. »
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A chaque instant, le saint malade exprimait les mêmes sentiments. Le religieux qui le veillait, le voyant s'affaiblir de plus en plus, lui avoua que sa fin était prochaine. A cette nouvelle Berchmans tressaillit de joie, et se jetant au cou de l'infirmier : « Oh ! la bonne nouvelle ! s'écria-t-il ; c'est la plus douce et la plus consolante que j'ai reçue de ma vie. »
Le Frère, ne répondant à ses transports que par des larmes : « Pourquoi pleurezvous, reprit Berchmans? Vous m'aimez et vous pleurez mon bonheur ! «Puis, prenant en main son crucifix, d'un air qui respirait la plus tendre dévotion et la plus vive confiance: « Mon Seigneur et mon Dieu, disait-il, vous le savez, je n'ai jamais rien aimé, rien désiré, rien possédé au monde que vous seul. Grâce à vos miséricordes, je n'aime encore aujourd'hui, et je ne désire que vous. »
Comme il avançait rapidement vers le terme de son pèlerinage, l'infirmier lui
toucha le pouls et lui dit : « Nous nous en allons, mon Frère Berchmans, nous nous en allons. » A cette annonce, le saint malade prit le crucifix qu'il entrelaça de son chapelet, et, joignant à ces deux objets de son amour, le livre de ses règles : « Voilà, dit-il, ce que j'ai de plus cher au monde, et avec quoi je mourrai volontiers. »
Cependant les médecins se consultaient sur l'emploi de nouveaux remèdes. « Vous prenez trop de peine pour moi, leur ditil avec sa grâce ordinaire, le grand maître m'appelle. — Et où vous appelle-til! demanda l'un d'eux: — Au ciel. Monsieur, au ciel. »
En effet, on commença pour lui les prières des agonisants, et, quand on en vint k ces mots : Agneau de Dieu, qui effacez les péchés du monde, pardonnez-lui, il fit suspendre la récitation, et avec le sentiment d'une ineffable tendresse il répéta trente fois : Agneau de Dieu, qui
effacez Jes péchés du monde, pardonnez-moi. A cette invocation il ajouta, la sérénité sur le front et le sourire sur les lèvres, les saints noms de Jésus et de Marie et s'endormit doucement du sommeil des justes, le 13 août 1621 (i).
Puisque tout être répugne essentiellement à sa destruction, tu conviendras, cher ami, et tout le monde avec toi, que le jeune voyageur au départ de qui nous venons d'assister, ne regardait pas la mort comme la mort, ni la vie d'ici-bas comme la vie. La même manière d'envisager l'une et l'autre se trouve dans tous les vrais chrétiens. En voici un nouvel exemple. Je le choisis de préférence, parce qu'il montre que, dans les pénitents sincères, le souvenir de leurs fautes ne diminue, à la dernière heure, ni le désir de la vraie vie, ni la confiance de l'obtenir.
Alphonse-François, duc de Modène,
(1) Extrait de sa Vie.
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manifesta de bonne heure les brillantes qualités, qui devaient faire de lui un prince accompli. Pendant les premières années de son règne, il fut Fidole de son peuple. Malheureusement des courtisans perfides, jaloux d'être lespremiei-s dans ses bonnes grâces, lui pei^uadèrent qu'il devait régner par la crainte plutôt que par la douceur.
Le jeune prince donna dans le piège et devint cruel. Sa tyrannie lui enleva bientôt l'affection de son peuple et jeta le désespoir dans un grand nombre de familles. Les conseils de sa vertueuse épouse le faisaient bien, il est vrai, rentrer en lui-même, et il avait honte de ses emportements ; mais la nature reprenait bientôt le dessus.
Dans cette alternative de repentirs et de rechutes, sa pieuse femme lui fut enlevée à la fleur de l'âge. Les regrets que lui causa cette mort prématurée lui inspirèi-ent de si sérieuses réflexions, qu'il ne
soupira plus qu'après une vie de retraite et de pénitence. Ayant mis ordre aux affaires de l'État, il se retira chez les Franciscains de Miran, petite ville du Tyrol, où il prononça ses vœux et reçut le nom de Frère Jean-Baptiste. Avec ce nom, on peut ajouter qu'il reçut dans sa plénitude l'esprit de saint François.
Spectacle digne des anges! Cet Alphonse, naguère prince souverain, et commandant avec tant de fierté, se soumet avec la simplicité d'un enfant k la parole et au moindre signe, non-seulement de son supérieur, mais du moindre de ses frères en religion. Cet Alphonse, naguère servi par tant d'officiers, se fait honneur de balayer le couvent, de laver la vaisselle, de rendre aux malades les services les plus pénibles à la nature. Fidèle à s'accuser publiquement tous les jours de ses moindres fautes, et non moins tidèle à accomplir avec joie les pénitences qui lui étaient imposées, jamais il ne lui
échappa un seul mot qui pût rappeler son ancienne dignité.
Devenu prêtre, il fut destiné à la prédication par le général de l'ordre. Ses talents, son zèle et plus encore son exemple opérèrent des prodiges de grâce; mais ses forces succombèrent bientôt aux fatigues de l'aposlolat. Une fièvre ardente le prit et la maladie se déclara en peu de jours avec des caractères alarmants.
Il fit une confession générale et demanda quel jour on célébrerait la fête du Bienheureux Félix. La réponse obtenue, il s'écria : « Dieu soit loué et son saint nom béni! Ce jour-là sera le terme de mes peines, et je dormirai et me reposerai dans le Seigneur. » Jusque-là les médecins avaient conservé quelque espoir ; mais une crise inattendue le fit évanouir.
Instruit de Fon état, l'admirable mourant pria le père Gardien de réunir la communauté dans sa cellule. Recueillant
alors le peu de forces qui lui restaient, il dit à ses frères: « Je vous ai fait appeler pour vous faire part de la bonne nouvelle qu'on vient de me donner. On m'a annoncé, et je le savais déjà, que mon départ approche, et j'espère aller bientôt dans la maison du Seigneur, pour y jouir du dernier effet de ses miséricordes. La joie que j'en ai est si grande, que je ne puis la retenir dans mon cœur, et je me sens si puissamment obligé envers mon Dieu, que je vous prie de m'aider à lui rendre mes actions de grâces. Récitons donc le cantique de la sainte Vierge. » Il commença avec une ferveur céleste le Magnificat, que les religieux continuèrent: puis, le cantique de Zacliarie.
Reprenant la parole, le saint moribond exhorta ses frères à la persévérance, puis il ajouta; «Je meurs, et je meurs content. Si j'ai quelque regret, c'est de n'avoir pas connu et embrassé plutôt une vie qui dépouille les possesseurs des .biens de la
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terre, pour les enrichir de vertus. Oh ! que cette pauvreté est riche qui mérite le royaume des deux, la possession de Dieu lui-même! Elle est tout mon trésor, et je déclare que je n'ai jamais cru que ce dont j'ai l'usage fût à ma disposition. C'est pourquoi, père Gardien, je vous supplie, dépouillez-moi de cet habit que je porte. Accordez-moi, par charité, l'habit le plus mauvais qui soit dans le couvent, pour couvrir ce misérable corps. »
Le père Gardien cédant k ses instances, il baisa la vieille robe de bure qu'on lui avait apportée. Comme on voulait la découdre, afin de lui épargner la peine de s'en couvrir, il s'y opposa en disant qu'il ne fallait rien gâter pour le soulagement de son corps. Puis il se dépouilla en prononçant les paroles de Job: « Je suis sorti nu du sein de ma mère et j'y rentrerai nu. Il est juste que j'imite mon père saint François et Jésus-Christ, notre souverain martre, »
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Il reçut les derniers sacrements avec une piété et une joie qui ravit d'admiration tous les assistants. Après avoir demandé pardon à tous ses frères, il fit approcher le prince Philibert son fils, accouru au bruit de sa maladie. Il le bénit avec une tendresse qui prouve que la grâce ne détruit pas la nature, mais la perfectionne, et le chargea de porter cette bénédiction à ses autres enfants.
L'heureux voyageur, ayant fait toutes ses dispositions pour quitter la vallée des larmes, tourna toutes ses pensées vers la patrie où il allait entrer. Les yeux fixés sur Celle qui en est la douce Reine, il lui dit : « Marie, mère de grâce, mère de miséricorde , protégez-moi contre l'ennemi, et recevez-moi à l'heure de la mort. »
Comme il finissait cette invocation filiale, il s'endormit doucement et alla se réveiller dans l'éternité bienheureuse : ce
fut au couvent de Castel-Novo, le 24 mai 1664 (i).
Qu'en penses-tu, cher ami? Est-ce là mourir, dans le sens désolant que le monde attache à ce mot ? Une pareille mort n'est-elle pas pleine de vie et de vie immortelle ? N'ai-je pas eu raison de te dire que, pour le chrétien, la mort n'est qu'un semblant de mort, et le passage à la vraie vie ? Puisse-t-elle être la nôtre ! Tout à toi.
(1) Vte des Jmtet, etc., par l'abbé Caron.