‹ La vie n'est pas la vieChapitre 23 sur 43 · DIX-HUITIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

DIX-HUITIÈME LETTRE

3 octobre.

Quatrième objet de notre correspondance : Encourager. — La terre des Vivants. — Ce qu'elle est. — Pourquoi ce nom donné au .iel. — Belle philosophie du Symbole. — Dans la terre des vivants, triple plénitude de vie : Plénitiide d'universalité, plénitude de jouissance, plénitude de durée. — La tout vit —L'esprit vit : Connaissance du passé et du présent — CoiiDiiissaiice du monde matériel et du monde mor 1. — (^onnaissiinre inMantaiiée et sans fatigue. — Joies de l'esprit -^Dans la terre des > ivaiits tout est lumière.

Cher ami,

Nous avons étudié le côté triste et le côté sérieux de la vie.Pouracheveret remplir mes promesses, il reste à t'en montrer le côté consolant. La vie d'ici-bas a cela de consolant, qu'elle est le prix delà vraie vie. Donnez-moi un point d'appui, disait Archimède,et je soulèverai la terre. Le plus puissant moyen d'élever l'homme vers le

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ciel et de Vencouragerhne reculer devant rien pour en faire la conquête, consiste k lui montrer la vraie vie, la vie qui l'attend au delà du tombeau.

Ce spectacle lui rend tout possible, tout facile. Une fois qu'il l'a entrevu, il aime à le revoir. Son bonheur est de monter fréquemment dans la terre des Vivants, de courir familièrement par les places de la céleste Jérusalem, visitant les patriarches et les prophètes, saluant les apôtres, admirant l'armée des martyrset des confesseurs, contemplant les chœurs des vierges (i).

Entreprenons le même voyage. Déjà nous savons que la mort n'est pas l'ouverture d'un noir précipice, où nous tombons irrévocablement, après avoir végété

(1) Anima quae amat ascendit fréquenter et currit fanailiariter per plateas cœlestis Jérusalem, visitando patriarchas et prophelas, salutando apostolos, adniirando exercitus raartyrum et confessorura, chorosque virginum speculando. (S- Aug., Manual.^ cap. xxvi, n.3.)

quelques années dans la vallée des larmes, La mort est une puissance amie qui vient nous prendre dans ses bras, pour nous transporter au sommet de la montagne des lumières, des félicités et de la vie . La mort n'est pas une fin finale, c'est un commencement; ce n'est pas un couchant, c'est une aurore. Mourir, c'est naître. J'insistesurcettepensée,laplusencourageante de toutes et la plus consolante, pour ceux qui restent et pour ceux qui partent.

Ainsi, mourir n'est pas mourir, c'est simplement changer de domicile. En quittant la terre, le chrétien ne quitte pas la vie: au contraire. Où va-t-il?Dans la terre des Vivants: in terra Viventinm (i).

Dans la terre des Vivants! Toute la poésie, toute la philosophie, toute la rhétorique humaine pâlissent devant cette parole. Je n'en connais pas de plus riche ni de plus ravissante. Qu'est-ce que la

(1) Ps. CXLl.

lene des Vivants? C'est le ciel. Pourquoi le ciel est-il appelé la terre des Yivants?Pour plusieurs raisons également dignes de la bonté et de la sagesse éternelles.

La première, par opposition à ce bas monde, si justement nommé la vallée des larmes et la terre des mourants : Vallis lacrymarum et terra morientium. En effet, ici-bas tout meurt et rien ne vit. Le ciel, au contraire, est le pays fortuné, où tout vit et oîi rien ne meurt.

La seconde, parce que l'homme, étant fait pour la vie, l'aime passionnément.

Comme elle ne se trouve point ici-bas, Dieu a voulu exciter en nous un ardent désir du ciel, en nous le désignant sous le nom béni de la terre des Vivants.

La troisième, pour justifier la Providence, en promettant à l'homme de satisfaire éternellement et surabondamment l'impérissable désir de la vie qu'il a mis en lui.

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Par un nouveau traiî de sa paternelle tendresse, Dieu a voulu que cette promesse fût la première vérité enseignée à l'entant ; puis, répétée chaque jour, des millions de fois, par les hommes de tout âge et de tout pays. Telle est la belle philosophie de notre symbole catholique.

L'as-tu jamais remarquée? Des douze articles qui le composent, onze nous indiquent le travail du temps et les conditions de l'épreuve : le douzième en marque la récompense.

Dans ce travail décisif, Dieu se fait l'associé de l'homme. Le Père crée les anges, le ciel et la terre, les astres, les animaux, les plantes, les métaux, les conserve et les confie à l'homme, afin qu'il en tire son profit. Le Fils ennoblit et rachète toutes ces choses, imprudemmeut vendues par l'homme au démon. Pour cela, il descend du ciel, il naît, il vit, il travaille, il souffre, il meurt, il ressuscite; et, restaurateur universel, il remonte dans sa gloire,

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OÙ sa charité garde nos places. Le Saint- Esprit vient compléter l'œuvre du Fils.

Descendu sur le monde, il établit l'Église, la grande société dépositaire de la vie et de tous les moyens de la donner, de la défendre et de la perfectionner. Tels sont les sacrements, le culte public et privé, les temples, les fêtes, les ordres religieux, le sacerdoce tout entier.

Exploiter ces immenses richesses, est le devoir de l'homme. Il l'accomplit en disant Credo, et en conformant sa conduite à sa foi. Où conduit cette riche exploitation? Le dernier article du symbole répond : A la vie ; mais la vie éternelle, vitamœteniam. krrèions-nous à cette parole et essayons de la comprendre.

Je t'ai dit que le ciel est appelé la terre des Vivants, parce que tout y vit, que rien n'y meurt et ne peut y mourir. Pourquoi? parce que le ciel est le Royaume éternel de Dieu, la vie par essence. D'où il résulte que dans la terre des Vivants

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tout est vie, c'est-à-dire que la vie y règne dans sa triple plénitude : plénitude d'universalité, plénitude de jouissance, plénitude de durée.

Plénitude d'universalité. Dans le ciel tout vit : l'esprit vit, le cœur vit, le corps vit, chaque sens vit, l'homme tout entier vit; les créatures vivent.

L'esprit vit. Comme l'œil est fait pour voir, l'esprit est fait pour connaître : connaître est sa vie. Pour satisfaire cet impérissable besoin de son esprit, vois-tu l'homme passer les plus belles années de son enfance et de sa jeunesse h apprendre un art, un métier, une science? Plus tard, le vois-tu se creusant le cerveau, pour se perfectionner dans sa profession ? D'autres fois, entreprenant de longs voyages, traversant les mers, gravissant les montagnes, descendant jusque dans les entrailles de la terre, s'usant avant le temps, dans des fatigues ou des veilles prolongées?

Pourquoi tout cela? Afin d'augmenter la vie de son esprit par la possession de quelque vérité nouvelle; puis, s'estimant heureux lorsqu'il a entrevu, à travers un voile épais, certain secret du monde physique ou du monde moral.

Cependant, que sont toutes les vérités que nous pouvons découvrir ici-bas? des vestiges du Créateur, dit le prince de la théologie, vestigia Creatoris.DsiUslsL terre des Vivants, l'esprit, devenu déitbrme, verra, sans travail, par un simple regard, non quelques rayons de la vérité, mais la vérité tout entière : dans le passé, dans le présent et dans l'avenir, dans le monde physique et dans le monde moral, autant qu'il sera nécessaire à son bonheur; il la verra, non pas comme dans un miroir et à travers un voile, mais réellement et face à face. Il verra non les vestiges du Créateur, mais le Créateur lui-même. Dieu en personne ; et en Dieu toutes les œuvres de Dieu.

Dans l'ordre matériel, nous verrons les Faisons intimes pour lesquelles le monde a été créé ; nous connaîtrons la cause de toutes ces révolutions du globe,qui étonnent la science et la défient; pourquoi ont disparu les espèces gigantesques du règne animal et du règne végétal, dont les débris prodigieux attestent la magnificence du monde primitif.

Nous connaîtrons non-seulement la nature intime des êtres matériels, depuis l'infusoire jusqu'à l'éléphant, depuis l'aigle qui plane dans les hauteurs du ciel, jusqu'aux monstres marins cachés dans les profondeurs des mers; mais encore l'harmonie merveilleuse qui les unit dans la chaîne des êtres, la place que chacun occupe dans le plan de la création, et la l'onction providentielle qui lui est assignée.

Sans télescope, nous jouirons de la vue intuitive du firmament et de ses innombrables merveilles. Mille fois plus savant

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que tous les astronomes, le plus humble des saints connaîtra, sans étude, le nombre des astres, leur nature, leur volume, les lois qui président à leurs mouvements et leur raison d'être. Tels sont et mille autres encore, les secrets du monde matériel, dont la parfaite intelligence jettera l'esprit dans une délicieuse extase.

Non moins complète, mais plus ravissante sera la connaissance du monde moral. Telle est l'éblouissante beauté de l'ange, que nos yeux ne pourraient pas plus en soutenir l'éclat, qu'ils ne peuvent fixer le disque du soleil. Or, des yeux de l'esprit, bien autrement perçants que ceux du corps, nous verrons non pas un ange, mais tous les anges et toutes les perfections de leur nature : immense et splendide armée, dont la magnificence et le bel ordre ne peuvr>nt être comparés h rien de ce qui exislo ici-bas.

Après l'ange, la plus belle créature c'est

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lame humaine. Elle est la plus belle, parce que, comme l'ange, elle a été faite à l'image de Dieu. Si la beauté du corps, ombre grossière de la vraie beauté, attire le cœur le plus froid, le passionne et l'enivre : quel sera l'empire de la beauté de l'âme? Or, dans la terre des Vivants se verront toutes lésâmes qui, depuis le commencement du monde, se seront rendues semblables à Dieu, en réalisant en elles ses admirables perfections.

Elles seront vues, non-seulement à la surface ; mais, devenues transparentes, notre esprit les pénétrera, comme le rayon solaire pénètre le cristal. Quelles ineffables délices de voir intérieurement l'âme de Notre-Seigneur, l'âme de la sainte Vierge, l'âme d'Abraham et des Patriarches, l'âme des Apôtres et des Martyrs, l'âme des grands Solitaires et des Vierges, tant d'âmes dont les vertus héroïques brilleront comme autant de diamants à la couronne d'une reine !

Que te dirai-je, mon cher ami, des vicissitudes des temps, que l'esprit déifié aura toujours présentes et dont il connaîtra les causes et les effets? dans quel ravissement continuel le tiendra la vue intime de tant de mystères, dont la profondeur fait ici-bas tourner les têtes les plus fortes. Il verra la chute de Lucifer, et il en connaîtra les raisons; la chute d'Adam, et il en connaîtra les raisons; le triomphe m.omentané des méchants, et il en connaîtra les raisons ; les humiliations et les souffrances du juste, et il en connaîtra les raisons.

Il saura pourquoi,parmitantde nations, Dieu choisit pour son peuple les descendants d'Abraham, bien qu'il prévît leurs révoltes incessantes, leurs persécutions contre les prophètes et leur haine homicide contre son propre Fils, descendu du ciel pour les sauver. Initié à tous les secrets divins, il admirera les moyens, inconnus aujourd'hui, par lesquels le Père

LA VIE N EST PAS LA VIE. iW)

de tous les hommes a procuré, dans tous les temps et dans tous les lieux, au païen, aubarbare,au sauvage même,leslumières suffisantes pour connaître la vérité, les forces pour l'embrasser et arriver à la vie de l'éternité. Ravi de connaître les mystérieux conseils de la Providence, il dira: Seigneur, vous avez bien fait toutes choses.

Qu'ajouterai-je encore? Tranquille spectateur, l'esprit verra couler devant lui le fleuve impétueux qui réjouit la cité du Très-Haut (i). Par ce fleuve dont la source est au Paradis terrestre, le lit large comme le monde, le cours rapide comme le torrent tombant des montagnes, et l'embouchure dans la grande mer de l'éternité, il faut entendre la vie des nations et les nations elles-mêmes.

D'un coup d'œil, l'habitant bienheureux de la terre des Vivants embrassera toute

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