C1)PS XLV
l'histoire du genre humain, dans son ensemble et dans ses détails. Il assistera à l'élévation et à la chute des empires ; il en connaîtra les causes. Il verra comment toutes les monarchies de l'ancien et du nouveau monde auront contribué, le sachant ou ne le sachant pas, le voulant ou ne le voulant pas, à l'établissement et au maintien du règne immortel du Rédempteur. Telle sera son extase en face de tant de vérités, qu'il en mourrait d'admiration, s'il n'était revêtu d'une force surhumaine.
Un seul mot t'exprimera toute ma pensée : Dans la terre des Vivants tout sera lumière : lumière intellectuelle et lumière physique, lumière immense, lumière sans ombre, lumière sans intermittence, lumière mille fois plus éclatante que celle du soleil et de tous les astres réunis. Le foyer de cette lumière sera Dieu lui-même; et Notre-Seigneur, le puissant réflecteur qui la projettera à flots dans toute l'éten-
due de la cité bienheureuse (i).
Ainsi, dans la terre des Vivants, plénitudedevie pour l'esprit : plénitude instantanée et toujours nouvelle ; car, dans cet océan sans limites et sans fond de lumières et des vérités, l'esprit découvrira toujours, sans pouvoir jamais arriver à la dernière, des lumières nouvelles et des vérités nouvelles : De claritate in claritate (2).
En nous qui, depuis l'enfance jusqu'à la vieillesse, luttons avec tant de peine et si peu de succès contre les ténèbres de l'ignorance et de l'erreur, nous ne dési-
(1) Et civitas non egelsole, neque luna ; njm claritas Dci illuminavit eam, et lucerna ejiis est Agnus. (Apoc, xxr, 23.)— ClaritasDei est ipse Oeus, qui, est increala claritas, et sol radialissiraus cœlestis Jérusalem .. Ha ut claritas Del sit ipse sol divinitatis ex qua lucerna huraanilatis Christi suiim lumen mutuatur... Sicut enira 'laritas Dei est so!, sic claritas Agni est quasi luna cœti empyrei. (Corn, a Lap., in hune loc.)
(2) IF ror., m, 18.
rerions pas d'aller dans le pays de la lumière, et nous plaindrions ceux qui nous y précèdent!
A demain la vie du cœur.
Tout à toi.
DlX-NEUVIÉME LETTRE.
s octobre.
Dans la terre des Vivants le cœur vit. — Aimer et être aimé : vie du cœur.— Ce que le cœur aimera et Ce dont il sera aimé. — Dieu. — La sainte Vierge, les anges, les saints, nos pyrenis et nos amis. — Puissance et délices (le cetamoui'. — Dans la terre des Vivants, le corps vit. — Qualités des corps glorieux : impassibilité, subtilité, agilité, clarté.— Explication des deux premières qualités. — Bonheur ou vie qui en résultera.
Cher ami,
Dans la teri^e des Vivants, le cœur, comme l'espiit, vit de la plénitude de la vie. Vivre pour le cœur, c'est aimer et être aimé. Aimer le vrai, le beau, le bon, Dieu et tout ce qui est digne de Dieu, l'aimer comme il doit être aimé, l'aimer et en être aimé, sans crainte de voir diminuer l'amour réciproque : telle est la vie du cœur.
*t4 u vie n*est pas la vie.
Qui dira ce que fait l'homme pour contenter cet impérieux besoin de son être? Veilles, sacrifices, travaux, dangers, privations, la vie même ; rien ne lui coûte. Que dis-je? tout lui paraît doux, pourvu qu'il soit aimé. A tout ce qui se présente il offre son amour : à l'or, à l'argent, à ses semblables, aux animaux eux-mêmes ; heureux quand on veut bien l'accepter et lui rendre cœur pour cœur.
Le seuil de la cité bienheureuse est à peine franchi, que le cœur se trouve en face de la vérité vivante, de la beauté vivante, de la bonté vivante, source inépuisable de toute vérité, de toute beauté, de toute bonté. Aussitôt s'accomplit un mystère d'ineffables voluptés : le cœur de l'homme se perd dans le cœur de Dieu, et le cœur de Dieu se verse dans le cœur de fhomme. Tous deux obéissent à cette attraction mystérieuse qui est le charme de l'amitié, et dont la puissance, même ici-bas, est telle sur certains cœurs,
qu'ils semblent faire effort pour briser leurs liens et aller se joindre l'un à l'autre.
Dans le ciel, cette sympathie sera plus forte encore et plus délicieuse. Elle ira, pour ainsi dire, jusqu'à nous transformer en Dieu, tellement que nous serons, suivant l'expression de saint Jean, consommés en lui, semblables à lui {\). Consommés dans le Père, qui est la puissance infinie ; consommés dans le Fils, qui est la sagesse infinie ; consommés dans le Saint- Esprit, qui est l'amour infini ! Conçois-tu un pareil bonheur, une pareille vie?
Non-seulement nous aimerons Dieu et nous serons aimés de lui, mais nous aimerons tout ce qu'il y a de plus aimable après Dieu, et nous en serons aimés.
Nous aimerons la plus belle, la plus douce, la plus aimante des créatures, Marie, notre mère et notre sœur, et nous serons
\,ljJvaîi., xvn, 23.
aimés d'elle d'un amour plus tendre que celui de toutes les mères.
Nous aimeronsles anges, les archanges, tous les espritsbienheureux, chefs-d'œuvre éblouissantsdebeauté et de bonté, et nous serons aimés d'eux d'un amour supérieur à tous les amours, celui de la sainte Vierge excepté.
Nousaimerons tous lessaints, lespatriarches, les prophètes, les apôtres, les martyrs, tous ces héros et ces héroïnesde la foi, revêtus de toutes les grâces et de toutes les qualités qui peuvent captiver le cœur.
Parmi eux, nous aimerons nos parents, notre père, notre mère, nos frères, nos sœurs, nos amis, que nous reconnaîtrons tous etqui nous aimeront eux-mêmes d'un amour dont leurtendresse, pendant la vie d'ici-bas, ne saurait nous donner même une faible idée.
Les voluptés, résultant de cet amour mutuel, atteindront une douceur et une force incalculables. Dans cet océan d'à-
mour, il se fera comme un flux et un reflux, qui porteraincessamment l'amour de tous dans le cœur de chacun, et l'amour de r,hacun dans le cœur de tous. Ainsi, le cœur vivra de la vie élevée à sa plus haute puissance: vie avec toutes les jouissances qui lui donnent du prix, avec la pleine sécurité qui fait le charme de la jouissance, et près de laquelle toutes les vies les plus heureuses d'ici-bas ne sont qu'une mort dévorante.
La vie du corps ne sera pas moins parfaite, en son genre, que la vie de l'âme. Vivre pour le corps, c'est agir à volonté, pleinement, sans obstacle et sans fatigue : telle sera, et mieux encore, la vie du corps dans la terre des Vivants. Compagnon des travaux de l'âme et instrument de ses bonnes œuvres, il partagera sa récompense. Reformé sur le modèle du corps du second Adam, il en aura les admirables perfections. Laisse-moi, cher ami, te parler d'un bonheur d'autant plus
grand, que nous le désirons plus vivement et que nous le connaissons moins.
ïu le sais comme moi, et tous leshommes le savent comme nous, dans notre corps, nous ne sommes que des ruines.
Les pères de notre race, Adam et Eve, étaient les plus magnifiques créatures du monde visible. Nous devions leur ressembler, être beaux et magnifiques comme eux. Ils sont tombés, et nous portons dans notre corps, aussi bien que dans notre âme, les traces de la foudre qui les a frappés et défigurés en les frappant. Ce n'est pas tout ; le peu de vie corporelle qui nous est resté, nous le perdons sans cesse, par tous les pores : Quotidie morior.
Or, dans la terre des Vivants tout sera vie; plus de mort, ni totale ni partielle; plus de souffrance, plus de faiblesse, plus de déperditions, plus d'influences extérieures contraires h la pleine jouissance. Plus de nuit, plus d'orages, plus de neige, plus de pluie, plus de vents désagréables.
LA VIE N EST V\S LA ViE. -110
Notre corps, possédant touteson intégrité, sera doué de quatre qualités qui lui assureront à jamais la plénitude de la vie : V impassibilité ^ la subtilité, X agilité, la clarté (i).
Ceciestdefoi. «Nous attendons du ciel, dit saint Paul, le Sauveur, Notre Seigneur Jésus-Christ, qui reformera notre corps misérable sur le modèle de son corps glorieux (2). » Or, il est de foi qu'après la résurrection, le corps de Notre-Seigneur était îw/mssîè/e, mais non insensible; suhliU mais palpable; agile etlumineux; visible et invisible à volonté. De plus. Notre-Seigneur parlait, mangeait et faisait usage de tous ses sens (3).
(i) Seminatur in corriiplione, surget in incorruptioiie: seminatur in ignobilitate, surgrt in gloria : scniinatur in infirmitate, surgpt in viriute : seminatur corpus animale, surget corpus spiritale. (l Cor., xv, 42, Ai.)
[%AdPhilijyp., m, 20, 21.
(3) Voir Torn. a Lapid., in Luc , xxix, 59, et in I Cor., XV, 49.
230 LA TIË n'est* PAS LA VIE.
«Eh quoi! s'écrie là-dessus saint Jean Chrysostome, à ce corps qui est assis à la droite du Père, notre corps sera semblable! A ce corps que les anges adorent pénétrés de respect; à ce corps élevé audessus de toutes les Principautés, de toutes les Puissances et de toutes les Vertus, notre corps sera semblable ! Si le globe entier se fondait en larmes, y en auraitil assez pour pleurer le malheur de ceux qui abdiquent une pareille espérance (i)?»
Impassible. Telle sera donc, mon cher ami, la première qualité de notre corps glorieusement ressuscité. Dépouillé par le travail de la tombe de toutes les imperfections et de toutes les infirmités, tristes effets du péché, rendu à la vie dans l'âge de la force et de la beauté, notre corps jouira d'une jeunesse éternelle et d'une santé inaltérable.
(• ) Si ergo tntiis orbis lacrymis suraptis eos defleret, qui abista spe dcciderunt ; nura digne collacrymaretur? JnPfdlipp., m, 21.
Pauvres malades qui voudriez acheter au poids de l'or la santé qui vous manque; et vous, mondains et mondaines, qui désirez si ardemment la beauté; à qui les difformités corporelles sont quelquefois aussi insupportables que la mort ; qui portez envie à la beauté et, pour vous consoler, aimez à vous en attribuer quelque reflet ; vous enfin qui prenez tant de soins pour conserver cette ombre de beauté, pour la réparer et suspendre, s'il était possible, les ravages du temps: rendez-vous dignes d'habiter un jour la terre des Vivants, et vous avez la certitude de jouir éternellement d'une santé parfaite, et de posséder une beauté supérieure à toutes les beautés visibles.
J'ai dit la certitude ; car, outre la ressemblance promise de notre corps avec celui du nouvel Adam, l'impassibilité sera l'effet nécessaire de la glorification. Dans les choses corruptibles, le principe vital
ne domine pas assez parfaitement la maie.
28i LA VIE M EST l'AS LA VIE.
tière, pour la préserver de toute atteinte contraire à sa volonté. Mais, après la résurrection, l'âme des saints sera complètement maîtresse du corps.
Cet empire sera immuable, puisque l'âme elle-même sera immuablement sous l'empire de Dieu. Usera parfait, puisque l'àme elle-même sera parfaite, et, conséquemment, douée du pouvoir et de la volonté d'empêcher tout ce qui pourrait nuire au corps. De plus, dans le ciel, le bonheur de l'homme sera complet: il ne le serait pas si le corps demeurait sujet à la souffrance ou à quelque difformité.
Au reste, mon cher ami, je m'empresse d'ajouter que l'impassibilité ne détruira pas la sensibilité. Tout en conservant dans son intégrité la nature des corps, la puissance divine peut lui ôter certaines qualités. Ainsi, au feu de la fournaise de Babylone, elle ôta la vertu de brûler certaines choses, puisque les corps des jeunes Hébreux demeurèrent intacts; mais elle
lui laissa la vertu de brûler certaines autres choses, puisque le bois fut consumé.
Il en sera de même pour les corps glorieux. Dieu ôtera la passibilité et conservera la sensibilité. D'ailleurs, si les corps glorieux n'étaient pas sensibles, la vie des saints, après la résurrection, ne serait ni la vie dans sa plénitude, ni même la vie ordinaire, ni même le sommeil qui est une demi-vie ; mais une espèce d'engourdissement incompatible avec le bonheur complet (i).
Subtil. Semé animal, le corps ressuscitera spirituel ; donc subtil. Tout le monde sait que la subtilité est une des principales qualités des esprits, et que la subtilité des êtres spirituels surpasse infiniment la subtilité des êtres corporels. Les corps glorieux, étant spiritualisés, seront donc trèssubtils. La subtilité d'un corps consiste à pouvoir pénétrer au travers d'un autre
(J/S. Th., Siipp!., q.82, yil 2à4.
corps, à peu près comme le rayon lumineux pénètre le verre, sans le déranger ni l'altérer. C'est ainsi qu'après sa résurrection, le nouvel Adam entra, les portes fermées, dans le lieu où étaient ses disciples (i).
Deux causes naturelles la rendent possible : la première, la ténuité du corps pénétrant ; la seconde, l'existence des pores ou espaces laissés vides entre les parties du corps pénétré. Mais le vrai principe de la subtilité des corps glorieux sera leur parfaite dépendance de l'âme glorifiée. Le premier effet de cette soumission sera de faire, dans les limites du possible, participer le corps à la nature de l'âme, et par conséquent aux opérations de l'âme elle-même. Ainsi, nul obstacle aux communications les plus intimes des saints entre eux et avec toutes les parties de la terre des Vivants {-ï).
[l) Joan.. xx,2ti.
(2 S. Th., id.,q. 85, art 1, cor. — A la tsUbtihlé
LA VIE N EST PAS LA VIE. '28o
Néanmoins, les corps glorieux resteront palpables. Reformés, comme la foi nous l'apprend, sur le modèle du corps du Verbe ressuscité, ils en auront les qualités. Or, le corps du Verbe ressuscité était palpable. « Palpez et voyez, disait le bon Maître à ses disciples étonnés ; un esprit n'a ni chair ni os, comme vous voyez que j'en ai (i). » C'est d'ailleurs, tu ne l'ignores pas, un article de foi sanctionné par l'Église dans la condamnation d'Eutychès, patriarche de Constantinople, qui soutenait l'impalpabilité des corps glorieux.
Être dégagé et éternellement dégagé du pesant fardeau de la matière, être jeune et éternellement jeune, être beau d'une beauté ravissante et éternellement beau : telles sont les deux premières qua-
des corps, ce qu'on appelle la science ne peut opposer aucune objection solide, attendu qu'elle ne sait pas même ce que c'est que la matière.
^1) Luc., XXIV, 59.
286 LA Vlii K EST l'AS l.A ML.
lités réservées au corps de l'homme dans la terre des Vivants. Les autres à demain.
Tout k toi.