‹ La vie parisienne à travers le XIXe siècle (volume 2)Chapitre 134 sur 455 · LE 1" AVRIL · texte numérisé non relu

LE 1" AVRIL

(Musée Carnavalet.)

depuis deux heures le palais, les cours, la ville et les faubourgs; car le vent faisait une guerre acharnée aux lampions.

Tout Compiégne se précipita dans les cours, et surtout dans la cour d'honneur; point de consigne contre l'emjiressement des habilanfs.

\\ en fut de même dans le château, où les galeries, indé]»endamment de nos grandeurs, se remplirent de toutes celles de la ville et de la Picardie.

Knfin à dix heures, par une pluie battante, le canon annonça l'entrée dans la ville de l'auguste C'.)U|)le.

A l'instant toutes nos rovautés des deux sexes vinrent sétager sur les marches d,u perron et se trouvèrent à la descente de la voiture impériale.

1/Kmpereur en sortit, donnant la main à l'Impératrice, et lui présenta rapidement toute sa famille.

Ainsi fit-il dans la galerie, comme au pas de course : il craignait les harangues; il préférait les vivats en plein air (jui depuis l'arrivée au faubourg n'avaient cessé de saluer son bonheur et sa jeune épouse, de toutes les fenêtres et sous les voiUes mobiles des parapluies. Napoléon avait abrégé son cérémonial; mais tout en abrégeant le programme des tentes, après avoir manqué le diner de Soissons, il avait pensé au souper, qui fut servi dans l'appartement de Marie-Louise.

Il n'y eut en tiers que la reine de Naples, qui, mourant de sommeil, se congédia en sortant de table.

Mémorial m: Nohvins.

Les fêtes du mariage.

(1" avril.)

E îi9 mars, la cour partit de Compiégne pour Saint-Cloud, où devait être célébré le mariage civil. Le mariage religieux était fixé au 2 avril à Paris. Le mariage civil, auquel assistèrent vingt-cinq cardinaux, fut célébré avec la pompe convenable et suivi d'une fête magique dans les jardins et le i)arc de Saint-Cloud. Les cascades furent illuminées avec tant d'art et de

PARIS SOUS LE PREMIER EMPIRE

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CKIIKMOME Dr MARIAt.E RF.MC.IErX DE NAPOLEON ET DE MARIE-LOUISE DANS LA CHAPELLE DV LOUVRE.

Dessiné par Percier et Fontaine, gravé par Pauquet et C. Normand. — (Calcographie du Louvre.)

profusion qu'elles paraissaient retomber en nnppes de feu. Les grilles restèrent ouvertes toute la nuit à rimmense population qui, malgré la^pluie, afflua de toutes parts, et la joie populaire eut son cours. Mais au palais, une scène d'intérieur, dont à Compiègne j'avais vu ou plutôt entendu se préparer l'orage, réunissait dans son cabinet l'Empereur et ses sœurs. Le sujet était grave, car il s'agissait de les décider, ainsi que les reines de Hollande et deWestphalie, à porter îY elles cinq la queue du manteau deTImpératrice à la solennité du mariage religieux. Je dois dire que la rési.stance venait des deux qui n'étaient pas reines, des princesses Élisa et Pauline, simples ducbesses souveraines (jui, par conséquent, avaient à faire un sacrifice de dignité bien inférieur à celui de leur sœur la reine de Naples. La prinresse Rorghèse semblait vouloir défendre encore une autre royauté, celle de la beauté. (|u'aucune de ses sœurs ni des reines ne pouvait lui disputer : « Jamais, jamais, m'avait-elle dit à Compiègne,

LES ARMES (nihliolhcque de

je n'v consentirai! j'aimerais mieux mourir. » I/Einpereur. qui connaissait bien le caractère de ses sciMirs. s'v était pris de loin pour les amener à remplir cette condition du programme invariablement arrêté par lui; il était, toutefois, parti de Compiègne sans l'avoir obtenue. Finalement,

elles ne cédèrent à Saint- Clou d qu'à un ordre souverain, tel que Napoléon savait au besoin en donner pour que sa volonté fat faite sur la terre ; Jupiter avait dil tonner.

Le 2 avril, le plus beau soleil, celui qui, de tout temps, était au service de Napoléon quand il ne pouvait s'en passer, le plus beau soleil avait éclairé la magnifique et scdennelle entrée de l'Empereur et de l'Impératrice par les Champs-Élvsèes entre deux arcs de triomphe dont l'un improvisa la représentation fidèle de celui de l'Étoile tel qu'il devait être plus tard, et l'autre s'élevait au pont tournant.

Le cortège traversa le jardin des Tuileries. Certainement on peut évaluer à deux ou trois millions

r»E L EMPIRE.

la Villo (le Paris.)

le nombre des spectateurs que la pompe et la nouveauté des ft^'tes parisiciiues attirèrent de toutes les provinces et firent sortir de leurs maisons dans cette journée vraiment monumentale. Le cortège arriva par [intérieur du palais à la grande galerie, qui oflVit à la jeune Impérah'ice un coup (I'umI tout à fait nouveau. Kilo était littéralement taiûssée de deux «ùtés, sur Inds rangs de gradins, des dames les plus distinguées de la cour et de la ville, dont les hrillanles toilettes avaient fait gagner, sans doule, quelques millions au commerce parisien. Elles étaient étineelantes de broderies, de perles, de d i a m a n t s ; maiselleseurent affaire à forte partie, et il leur fallut baisser |»avillon devant l'éclat des parures iuqiériales, royales et ducales «lont

le joaillier de la couronne pourrait seul rendre compte, sauf de cet éclat inconnu qu'elles recevaient des rayons du soleil, dont cbaque diamant semblait être une étincelle Le matin, les six princesses étaient des déesses; le soir, elles furent des astres Nous suivions avec nos graiuls rostumes c bac un notre souveraine, et j'éprouvai un plaisir infini àvoiravecquelle mauvaise grâce affectée la princesse Pauline portait ou laissait vaguer la portion qui lui revenait de la queue du manteau de sa bclle-so'ur. Klle était rouge <le dépit, et elle riait d'bumeur. en laissant voir, toutefois, que si la plus grande marcbait devant elle, elle était suivie par la plus belle. La princesse Borgbèse était asservie et non domptée; jamais elle n'oublia cette humiliation; jamais elle ne la pardonna à Marie-Louise, qui n'en était (jue l'occasion, et depuis il fallut toute l'autorité de l'Empereur pour la décider à paraître de temps en temps au cercle de l'imjiératrice.

Le grand salon d'Apollon, où se termine la galerie, avait été converti en chapelle d'une grande magnificence.

NAPOLEON REÇOIT LES CLEFS HE LA VILLE DE PARIS* Dnprès une eslainpe de Tépoque. — (Musée Carnavalet.)

On y avait élevé tout autour des tribunes pour les rois et princes étrangers, le corps diplomatique, les ministres, les cardinaux et tout ce que Paris renfermait de [dus considérable en personnages des deux sexes. Au fond de celte chapelle était l'autel.

L(M'ardinal Fescb, Grand Aumônier de France, donna la bénédiction nuptiale aux deux époux, et tout fut consommé.

Mémorial de J. dk Norvins.

Edition de La.nzac de Laborik (Paris, Pion).

Le feu d'artifice.

(2 avril.)

LA ville de Paris présenta le soir un spectacle unique, et tel que l'imagination la pi us romanesque pourrait à peine s'en former une idée îles maisons bourgeoises brillaient de feux de toutes les couleurs; jamais l'art de l'illumination n'avait été porté plus loin. Jamais on n'avait vu, ni plus de niagniiicence dans les jeux de théâtre, ni plus de goQt «laiis les décorations; les tours deséglises étaient presciue toutes surmontées de pots de feu, de comètes, d'étoiles II am boy antes (|ui se montraient suspendues dans les airs. Les bùtels des grands dignitaires de l'empire, des ministres, des ambassadeurs d'Autriche, de Russie, du gouverneur de Paris. et«\, étaient décorés avec un goût parfait Mais rien n'égalait le coup d'd'il de la place de la Concorde, entourée d'orangers en feu. les caisses en rouge, le feuillage en vert, les fruits en jaune, et terminée sur tous les ]»oints par les superbes «lécorations des Tuileries, des ("^hamps-Ehsées, du palais du Corps législatif, du Garde-Meuble, de l'iiolel de la Marine et du temple de la Gloire (l'église de la Magdeleine). Le palais du Corps législatif figurait le temple de l'Hymen. Les bas-reliefs du fronton représentaient la Paix unissant les deux époux ; à leurs côtés étaient deux génies portant sur leurs bou-

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cliers les armes des deux empires. Derrière les Les statues de Sullj, de Colhert, Daguesseau et deux ôpoux. les peuples, fi^'urés par des groupes l'Hôpital, ainsi que |celles de Minerve et de Théde magistrats, do guerriers et de femmes, s'em- mis, étaient éclairées par des verres de couleur.

CKRKMOXIK nu M A H I A (î K CIVIL l) K XAI'OLKON KT HE M A H l E- LO U 1 SE DANS L\ GALKUIE I>E S A I N T -(. LU l" D •

Dossia de Pf^iuiiEh et Normaxi), gravé par Pau-juet et G. Noumaxh. — (Calcograpliiu du Louvre.)

pressaient d»» leur offrir des eouronnes Aux deux extrémit«'s du tvmpnu étaient représentés les fleuves de la Seine et du Danube, autour de3i|uels se groupaient des enfants, emblème de la fécondité. Les duuzes colonnes du péristvle étaient illuminées ainsi «lue le grand perron au-dessous. Onze lustres étaient suspendus entre les colonnes.

L'illumination du pont de la Concorde formait une sorte d avenue au temple de rHvmen. Les socles des extrémités de ce pont portaient chacun un obélisque. Des uns aux autres s'élevaient des deux côtés "quatre-vingts colonnes surmontées cbacuue d'une étoile et entourées en si)irale d'une guirlande de verres de couleur. Des ^sommets

F K T E s DU MARIAGE DE NAPOLÉON ET DE M A R I E - L O U I S E .

Di'coration de l'entrée des Tuileries. — (ColIectionfcG. Hartmann.)

d'une colonne h Tautre, s'étendait une autre guirllande embrasée, qui les liait ensemble. Le trmple

PROMENADE DE NAPOLEON ET DE MARIE-LOUISE. D'aprèa une gravure du jemps. — (Musée Carnavalet.)

de la Gloire était dessiné en feux variés dans toute sa façade, élevée sur les mêmes proportions

l'industrie parisienne sous l'empire.

Eliquclle de la Liqueur des braves. — (Collet tion Paul Le Roux.)

que l'on voit maintenant. La rue Royale resplendissait aussi, et on ne pouvait se lasser d'admirer le Garde-Meuble et l'hôtel de la Marine : on eût dit deux palais d'or enrichis de pierres précieuses et ciselés avec autant de goût et de délicatesse qu'une pièce d'orfèvrerie. La place de la Concorde, h part les orangers dont j'ai parlé, était environnée d'un portique qui commençait au rond-point des Champs-Elysées; chaque arbre portait trois lampions attachés à des hauteurs inégales. Les allées latérales à la grande route étaient dessinées par des festons lumineux Tout cet espace était embrasé L'arc de triomphe du pont tournant, avec sa coupole rose, blanc et or, son îiutel de l'Hymen par-dessus et la colonnade en marbre lapis-lazuli qui l'accompagnait, avait été dessiné dans toute sa longueur par des verres de couleur variés; des colonnes garnies de guirlandes radieuses, des orangers enflammés ornaient les terrasses et les parterres dont les contours étaient renfermés dans le portique.

L'hôtel de la Monnaie, après celui de la Marine, était un des plus brillants ; toute l'architecture de l'avant-corps, répétée par des btltis de menuiserie couverts de lampions très serrés: l'entablement, décoré de guirlandes couronnées d'étoiles; chaque entre-colonnement avait un lustre colossal; les arcades, les croisées, les balcons et les corniches, vivement dessinés en feux coloriés. Le devant était orné de grands ifs; cet ensemble formait un spectacle qu'on ne pouvait se lasser de contempler du quai de l'École. Tous les points jusqu'à la surface des eaux, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur, le cordon des quais et les sinuosités des bords de la rivière avaient leurs pots à feu, leurs lampions variés, qui se réfléchissaient dans l'eau, y for-

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iTiaient des ondulations et des flots de la plus vive qui laissait très artisteinent les colonnes se <léta- Juniiére. Le dôme du Panthéon était éclairé dune cher en hrun sur un fond très brillant. Les sou

l'industrie parisienne sous NAPOLÉON I**'.

Tapisserie des Gobelios exécutée d'après les cartoQS de Bosio et Van Pool. — (Collection Charles Siinond.)

manière très ingénieuse, toutes les côtes étaient bassements, corniches et entablements étaient

prononcées sur les arêtes par un double rang de bordés de cordons de .terrines très serrés,

terrines. Entre ces côtes, des aigles, et au-dessus. On avait établi entre les tours de Notre-Dame

des chiffres de feu ; le péristyle du dôme, éclairé et sur un plancher posé à leur hauteur un temple

par des lustres dans les entre-colonnements, ce grec, toujours celui de l'Hymen, car on ne pouvait

guère varier; il était orné, brillante, diamanté comme tous les autres édifices que je décris Leur magnificence et l'effet qu'ils produisaient au milieu de la nuit étaient véritablement bors de toute expression.

Les animaux du Jardin des Plantes, représentés dans des proportions gigantesques, formaient par leurs figures illuminées la décoration de cet établissement; c'était un coup d'œil bizarre.

L'ordre public ne fut pas troublé pendant cette nuit lumineuse. On ne pouvait circuler qu'à pied. Cependant un seul équipage, sans armoiries, sans livrée, roulait dans Paris d'un mouvement lent; il

quelque cbose qu'on pût distinguer parmi les féeries del*épo<|ue, et pour cela, afin d'agrandir l'espace, il fit construire en plein air une salle en bois, couverte en toile cirée peinte à latérébentbine et garnie d'étofl'es légères, de mousselines, de gazes, de fleurs artificielles, toutes matières enfin plus inflammables les unes que les autres. Peu de précautions avaient été prises. Nul n'aurait osé douter de l'étoile de l'Empereur, on ne soupçonnait pas qu'une catastropbe se préparait (jui rappellerait par ses suites celle si fatale du mariage de Marie- Antoinelte avec Louis \\\.

Dans le jardin de l'ambassadeur se multipliaient

L E M I' K H E r R ET L IMPERATRICE R E C E V A N ï SU R L E l' R T R O N E LES HOMMAGES ET LES FÉLICITATIONS L) E TOUS LES CORPS OFFICIELS LE LENDEMAIN DE LEUR MARIAGE.

Dessiné par Percier et Fontalne, gravé par C. Normand. — (Calcographie du Louvre.)

parcourait la jdace de la Concorde et les quais; il renfermait l'Empereur et l'impératrice, le roi et la reine de Naples. Eb bien, tant de magnificence ne put émouvoir Marie-Louise, elle ne vit que du feu et de la foule, et lorsiiu'elle rentra aux Tuileries elle se plaignit de la fatigue et des mauvaises odeurs.

(Mémoires d'une femme de qualité.)

Le bal du prince de Schwartzenberg.

LE prince de Scbwarlzenberg, ambassadeur d' Autriche, logeait dans la rue du Mont- Blanc. Il voulut profiter de raYaa..age des localités pour donner dans l'intérieur de Paris

les perspectives obligées des fêtes du jour : les palais du Luxembourg et ceux de Schœnbrunn, souvenirs d'enfance de l'Impératrice. L'illumination était brillante, la salle de bal ornée de glaces, de tapisseries, de gazes d'or et d'argent, de lustres en cristal, attachés par des guirlandes de fleurs ou par de ricbes écbarpes. Au fond, un trône en velours cramoisi, chargé de broderies, de franges, de cordons et de glands en or. Luxe, élégance, somptuosité, foule immense et choisie, l'élite de Paris, l'élite de la province, des parures éblouissantes, plus d'un beau visage, rien n'v manquait.

L'Empereur et l'Impératrice arrivèrent sur les dix heures. Ils étaient riants. L'Empereur s'amusa à j)oursuivre les auditeurs au Conseil d'Etat qui ne dansaient pas, et accorda à la jolie et spirituelle

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Mlle Zoé de Bonchamp la permission de porter je ne sais quelle croix de chanoinesse donnée par le prince primat.

La reine de Naples ouvrit le bal avec le prince d'Eslerhaz^^'.et le vice-roi d'Italie avec la princesse Pauline de Scliwarlzenberg, femme du frère aîné de l'ambassadeur. Celte malheureuse princesse était aux anges. Elle ne se doutait pas ({ue tandis qu'un de ses pieds s'avançait au son des instruments, l'autre était déjii dans la tombe.

Après les quadrilles on dansa une écossaise. Leurs Majestés prirent ce temps pour faire le tour

Brûlée par le milieu, elle servit d'aliment à la flamme de deux côtés. Le feu se communiquait aux gfizes voisines et à tous les autres objets aussi inflammables; en deux minutes le péril fut imminent, l'incendie gagna diverses parties de l'édifice avec une ra])idité effrn^yanle. Alors un cri général d'épouvante et d'horreur retentit dans la salle. L'impératrice vit le danger et, pour le braver sans doute, monta sur le trône et s'y assit; elle n'y resta pas longtemps, l'Empereur accourut, suivi de l'ambassacleur et de ses ofllciers, on l'entraîna de force, laissant de côté les égards res[>e('tueux:

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