‹ La vie parisienne à travers le XIXe siècle (volume 2)Chapitre 200 sur 455 · FONTAINE DE LA RIE CENSIEK · texte numérisé non relu

FONTAINE DE LA RIE CENSIEK

(Colleclion C. Harlmann )

L'esprit parisien.

QUELLE fut la note dominante de l'esprit parisien sous le premier empire? Quelle était l'atmosphère psychique des badauds et des bourgeois et des femmes sensibles, en ces années de début du siècle ?

Oh! C'est bien simple! Rudement formée et secouée et éduquée par les misères, par les souffrances de la période révolutionnaire, l'aristocratie est devenue peuple.

Les anciennes marquises, qui avaient été forcément besoigneuses et vagabondes et aventurières pendant dix ans, une fois retransformées en grandes dames sous le régime impérial, voisinèrent très bien, en 1804 ou 1805, dans les salons enfln rouverts, avec les lourdes maritornes, femmes de financiers véreux ou de tripoteurs ou de vivriers des armées, qui viennent d'être anoblis par Napoléon.

D'ailleurs, ce mélange de comtesses déchues et de grotesques parvenues faisant des pataquès, n'était pas banal : on y voit éclore une masse de caractères de femmes très singuliers, très primesautiers. Ces madame Sans-Gêne ont de l'esprit, qui

est peut-être parfois celui des Halles, mais très amusant néanmoins, et rappelant celui de ces marchandes de poisson ou de ces effrontées commères parisiennes que Ton voit défiler dans les Mazarinades

Au coin de la rue de Provence et de la rue Chauchat, était le fameux pavillon rond où la ravissante créole Mme Hamelin, vraie reine du Paris élégant d'alors, tenait école de coquetterie et de médisance spirituelle et d'espionnage politique, à la grande admiration des femmes de fournisseurs enrichis ou d'anciens palefreniers devenus généraux qui composaient la société de cette étrange époque si hétéroclite, si incohérente. C'est là que, grâce à des alcôves sonores et à dos lits à double fond cachant des policiers écouteurs, sont interceptés les secrets ressorts de la conspiration Malet. Mme Hamelin est pour Napoléon ce que fut Marion Delorme pour Richelieu : elle séduit par ses sourires les fomenteurs de complots et leur extirpe de précieux renseignements, entre deux scènes de jalousie amoureuse.

De quoi parlent-elles donc, dans le dangereux salon de Mme Hamelin, ces anciennes blanchisseuses changées en baronnes de l'empire? Elles s'entretiennent de littérature romantique, de spectres, de vampires, de beaux ténébreux. Elles suivent passionnément les conférences des Lycées. Leur principal engouement est pour Ossian et pour ses bardes, ces héros gigantesques, coiffés de casques de pompiers et errant demi-nus dans les nuages. L'excellente traduction versifiée par Baour-Lormian leur permet de suivre les aventures de Fingal. de Malvina, d'Oscar; Girodet met les bardes ossianesques en ses tableaux, tandis que Lesueur et Joly en font des opéras qui ont un succès énorme. Le nom de ce prestigieux Oscar, qui est comme le Parsifal ou le Lohengrin du premier empire, est donné à tous les nouveaux nés du monde aristocratique.

Les exaltées ossianomanes raffolent aussi des terribles romans d'Anne Radcliffe (les mystères du château d'L'dolphe; l'Italien ou le confessionnal des pénitents noirs) tout pleins de brigands ténébreux, et de ceux de l'allemand Vulpius {Rinaldo, chef de voleurs; Lomelli, le hardi brigand; la Reine des pirates), et de l'émouvant Miralba, chef de bandits, de Mme de Bournon-Malarme, académicienne; mais les bourgeoises à l'àme tendre préfèrent les doux récits pleurards et sentimentaux de Ducray-Duminil ou de ce bon Bouilly qui, en guise d'entraînement au mélodrame et au style pathétique, guette quotidiennement les voitures funéraires à la sortie des églises et se fait conduire au cimetière avec les deuillants étonnés de voir cet inconnu les arroser ainsi de ses larmes.

Les caverneux mélodrames, noirs comme la suie, que composent Caignez et Pixérécourt, et Victor Ducange et Pelletier -Volmérange : les ruines de Babylone, la Citerne, V Aigle des Py^'énées, Tékéli, VHomme aux trois visages font la fortune de leurs auteurs et enfièvrent les spectateurs.

Toute cette génération violente a l'âme romanesque. Lui-même, le fougueux général Lasalle,

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entre deux chevauchées à travers l'Europe, s'amuse à composer des histoires sentimentales : Andronica ou l'épouse fugitive (3 volumes), C Anneau de Salomon (4 volumes), Sopftie de Franconr : bien plus : il fait des traductions de l'anglais, comme un laborieux bohème de mansarde.

Et l'on continue à vénérer la poésie didactique, les grands poèmes sur les charmes des bois ou de la nature. Pour les bucoliques et rêveurs jouvenceaux du début du siècle, Delille est un dieu. Quand il meurt, en i8i3, un de ses fanatiques trouve le mojen de s'introduire dans la salle où opère l'embaumeur du cadavre et dérobe quelques morceaux de la peau du Virgile français, dont il fait pieusement des reliures.

Le jour des obsèques, les jeunes gens du monde des écoles tiennent à honneur de porter, chacun leur tour, pendant quelques instants, le précieux fardeau du cercueil.

Infiniment populaire est aussi Pigault- Lebrun, le romancier gaillard, l'auleur de M. Botte, de la Folie espagnole, de Mon oncle Thomas, de l'Enfant du Carnaval, et des Hussards de Fclsheim, ces joviales histoires de griseltes.

Un autre joyeux luron de cette époque du premier empire, c'est de M. de Jouy, qui conquiert une réputation européenne avec son si spirituel ouvrage, V Ermite de la Chaussée d'Antin, charmant recueil de chroniques parisiennes présentant un complet tableau de Paris, de ses rues et de ses mœurs, de ses plaisirs et de ses ridicules. Ce Jouy est ironiste et, au besoin, se moque de lui-même ou de ses propres œuvres : auteur du livret de l'opéra la Vestale, qui réussit avec éclat, il s'amuse à parodier son poème tragique en une petite comè«lie narquoise intitulée la Marchande de modes qu'il fait représenter au Vaudeville et qui divertit beaucoup le public ; la gentille ouvrière parisienne Minette imite de façon fort drôle les attitudes de Mme Branchu en son rôle de la vestale de l'Opéra, et toute la salle éclate d'un fou rire quand la rieuse grisette, condamnée au pain et à l'eau en punition de ses escapades, chante :

Trempe ton pain, Marie,

Trempe ton pain dons l'eau claire !

Mais, dans ce genre de la littérature vaudevil- Jesque, Jouy est bien dépassé par le fameux Désaugiers, cet incomparable créateur de tant de types populaires qui resteront immortels, mon- Meuv et madame Denis les vieux époux idylliques: M. Dumollet partant en voyage; Cadet-Buteux le joyeux batelier de la Grenouillière ; M. Vautour le riche propriétaire; M. Sournois, le gargotier des Petites Danaldes; l'extraordinaire Pinson, le commis de boutique en goguette faisant ses farces à la fête de Sceaux, et cette admirable servante qui, dans le Dîner de Madelon, incarne si bien l'âme naïve et excellente des humbles, des prolétaires, du petit peuple...

Ce Désaugiers, perpétuel rieur, bonhomme ingénu, allant partout, répandant libéralement ses grosses plaisanteries sans fiel, est bien la perfionniOcation de toute cette innombrable série de

vaudevillistes dits f/ri cois, c'est-à-dire franchement populaciers ou démocratiques, qui composèrent, de 1800 ù 1815, ces cinq ou six cents petites comédies si pétillantes, écrites en langage de la rue et mettant fidèlement en scène les savetiers, les ouvriers, les tout petits boutiquiers en leur échoppe, les marchandes de quatre saisons, les humbles et les travailleurs de toute sorte. Les auteurs comiques de ce temps-là aiment et connaissent foncièrement le bas peuple; aussi leurs œuvres ontelles une saveur de réalisme profond, une jovialité à la bonne franquette, qu'on ne retrouvera plus au même degré dans les comédies ou vaudevilles du reste du siècle.

C'est dans ce répertoire de piécettes argotiques et de vaudevilles du ruisseau, que le fameux acteur Brunet acquiert son immense réputation. Il est tout [Kirticulièrement su]>erbe de naïveté colossale et d'ahurissement, dans les personnages de Jocrisse ou de Cadet-Roussel De plus, comme il a beaucoup d'esprit, il ajoute à son rôle une foule de bons mots, qui, recueillis aussitôt en volumes par le fécond compilateur Kagueneau, font la joie des provinces Bruuet rst merveilleusement secondé, dans tous ces vaudevilles, par Tiercelin, l'incomparable savetier de Chartres, qui joue avec un véritable génie les sct-nes d'ivresse.

Quant au théâtre sérieux, il est très médiocre, sous l'empire; et cela, pour une bonne raison : la censure arrête et tue dans l'œuf toutes les pièces intéressantes Mais en vain le pouvoir interdit la représentation de toute œuvre h idées : les spectateurs malins s'obstinent à chercher et à trouver, dans les |»hrases les plus inofTensives «les comédies ou drames les plus banals, des doubles-sçns, des traits de satire dissimulée, puis se mettent aussitôt à applaudir furieusement cette prétendue attaque contre Napoléon. C'est d'ailleurs là ce qui se passe journellement pendant dix ans.

Et cela suffit à expliquer combien tout le petit monde des publicistes et écrivains de tout ordre attend avec impatience la chute d'un gouvernement aussi oppressif.

En 1814, dès que Napoléon commence à être malheureux à la guerre, le théâtre devient agressif et attaque de front le colosse ébranlé : les Variétés s'empressent de jouer M. et Mme Joliveau ou la manie des campagnes. Ici, l'allusion est assez claire. Sous prétexte de conter les mésaventures d'un ménage de rentiers du Marais en quête de villégiatures suburbaines, l'on y raille subrepticement le grand tueur d'hommes.

Enfin, quand l'empire a disparu, le spirituel Désaugiers se charge de faire le bilan de celle période peu regrettée, dans un fort amusant opuscule, le Terme d'un règne ou le Règne d'un ternie^ où le narquois Cadet-Buteux, l'enfant de Paris, exprime très éloquemment l'universelle allégresse, en son plaisant langage reproduisant si bien la charmante bonhomie de l'ouvrier, du petit bourgeois parisien vers 1814 ou 1815.

Raoul Deberdt.

La Mode.

CETTE fin de Directoire a été un peu folle. On y a vu tant de billevesées, de pantalonnades en tout, un si complet dédain du qu'en dirat-on, et de si particulières cabrioles que la mode

est en vérité bien ù son aise et ne se gène plus. Ce sont choses communes et très naturelles que les dévètements d'en haut ou d'en bas. les robes en tarlatane transparente, les échanerures impertinentes. Le beau monde d'alors, frais émoulu, né d'agiols, de jeu, n'a ni tact ni mesure. Pour les femmes, celles qui donneraient le ton, Mlle Lange, Mme Tallien. éprouvent le besoin d'étonner. Il leur est venu par le citoven David quelques esthétiques étranges, de lointaines et fort inattendues réminiscences de l'antique. C'est curiosité d'apercevoir Thérésia Cabarus, aux dîners de Barras, affublée d'une tunique flottante laissant les bras nus, et si légère que les formes y sont plaquées comme d'un linge mouillé, s'imaginer naïvement ressembler aux Grecques de Tanagra ou aux Romaines de Pompéi Le nouveau jeu est tel; ce n'est ni le luxe ni l'élégance, c'est le travestissement. Joséphine de Heauharnais qui arbore les plus extraordinaires toilettes, n'a pour dessous que des chemises élimées et de pauvres frusques. Tout ce qui caractérise l'élégance de race, la recherche du détail, la concordance entre les éléments d'une parure, ce que la longue pratique du luxe enseigne, les incroyables l'ignorent. Elles sont des parvenues qui s'expriment à la façon des peuplades naïves, qui se couvrent de gris-gris, de colifichets minables, sans valeur, mais tirant l'œil.

C'est la mascarade, le carnaval installé, si bien que le brave Anglais venu à Paris et qui a pris à un marchand des rues les images de Carie Vernet sur ce monde, ces charges que nous pensons outrées â plaisir, est obligé de reconnaître que rien n'est plus vrai. De ces fringantes fanfreluches admises sous la Terreur, et qui étaient un dérivé galant des fantaisies du xviii* siècle, ces jolies robes aperçues dans les tableautins de Doilly, ont cédé le pas aux pires caprices. Tout à coup les tailles se sont haussées r pour être du bon ton elles doivent remonter à l'aisselle et laisser les seins découverts. A la première année du siècle, hommes et femmes se garotleut d'une cravate bridant le menton, et envolée à droite et à gauche en deux pointes provocantes. Pour coiffure tout ce qu'on imaginerait de plus fou, capes, tocjues, capotes im-

menses, rubans, sur des cheveux tombant, raidis et torturés de mille sortes. A ces choses tarabiscotées et saugrenues, on applique les noms les plus fantastiques ; comme sf la turlutaine morale, dont cette société souffrait, eût trouvé en ces histoires un décours naturel, un mode d'impression pour se définir et se décrire.

C'est tout proche 1801, et dès cette année un changement brusque. A la fête donnée par Berthier, les femmes qui ne sont point encore duchesses, mais dont quelques-unes ont de la qualité, ont fait montre de coquetterie plus mesurée et d'allures meilleures. Ce sont des élégantes ces personnes que nous a conservées le graveur Piranesi en des estampes célèbres, longues, fuselées, pareilles aux figures distinguées et souples de Germain Pilon ou de Jean Goujon. Voilà qui n'a point été dit et qui cependant mérite une remarque. Tout à l'heure, ce que David imaginera pour les costumes masculins du Sacre, il l'aura inconsciemment emprunté aux tuniques de François V'. Les prétendus Romains de Piranesi sont à leur tour des statues de l'école de Fontainebleau. Mais qu'on les regarde bien, telles elles sont à la fête de Berthier, telles elles seront tout à l'heure aux cérémonies du Sacre, telles on les verra, sauf les variations obligées du couturier ou du modiste, à la chute de l'Empire et aux Cent jours. Le thème admis dès les premières années du Consulat restera immuable, comme tant d'autres choses sous l'Empire. Les tailles sous le bras, les bouffants des manches, la jupe tombante, souple, plaquant les formes; les coiffures petites, diminuées et simples, le cothurne pointu, consacreront la parure officielle.

Et pour conduire ces éléments h l'élégance suprême, à ce qu'on nommera peu après l'extrême bon ton, c'est affaire de repos, de gloire, d'opulence. De ces femmes du peuple ou de la bourgeoisie subitement élevées aux plus hauts échelons des grades sociaux, pas une qui apporte une note discordante , peu qui ne se soient en dix ans grandies assez et éduquées pour imposer leurs canons de coquetterie à l'Europp. entière. A leur tète marchera l'impératrice-reine, Joséphine , dont les prétentions d'autrefois se sont réalisées, qui s'est trouvée, juste à propos, la coquette, la prodigue qu'il fallait, avec, en surcroît et par chance, une distinction naturelle indéniable, beaucoup de grâce, ce charme des créoles alangui et tendre tout à fiiit recherché alors Elle qu'on avait vue si pauvrement raccrochée à ses oripeaux

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du Directoire, si habile à ne rien laisser deviner de ses gènes, et qui adorait la parure, les belles choses, le clinquant un peu aussi, en bonne fille des Iles qu'elle était, elle surtout qui, toute citoyenne Beauharnais qu'elle se proclamât, gardait au fond de soi une Ame d'aristocrate , aboutissait à son rêve, un rèvc de contes de fées. Pour toutes choses sérieuses, la politique, la majesté impériale, le souci des affaires , Joséphine comptait ix peine : mais elle était la poupée merveilleuse,la coijuette raffinée que deux ou trois années de puissance et d'autorité mettront d'égalité avec les filles de r«»is, Elle a, pour son sacre, rencontré le prêtre indispensable à cette religion païenne, Lerov le couturier, ci devant associé d'une pauvre femme qu'il aura vite expulsée de la maison, et comme il a d'excellence la souplesse d'échine, l'intelligence de son époque, qu'il sait prendre l'Impératrice par ses faiblesses, la louer convenablement, il est le maître. Un maître que, de temps k autre, l'Empereur rabroue, qu'il tient à l'œil pour ses tendances anglomanes, sa facilité à ouvrir des crédits illimités. Mais Leroy a chez lui Auguste Garnerav. et Garneray, disciple de David, dessinateur émérite, très malin singe, a la confiance de la Cour. N'at-il point persuadé à mesdames les générales, — elles seront maréchales et duchesses tantôt, — que les costumes qu'il a dessinés pour elles ont été empruntés aux statues du Louvre, aux fresques nouvellement trouvées à Pompeï, que vêtues par lui, elles seront au plus prés semblables aux « déités » de la belle époque romaine. A ces théories, Leroy donne la forme pratique. C'est osé parfois que sur ces tuni<|ues de l'antiquité, les tulles lamés, les broderies de Fizelier ou de Muje Honjour. C'est donner une entorse aussi ù toutes les vraisemblances que les toques à la Béarnaise, les chapeaux de paille en nid d'hirondelles, et plus tard en 1806 ces abominables capotes à l'invisible qui mettent un abat-jour sur les plus jolis visages. Dans le principe, sous le Consulat, lorsque Brutus et Cornélie jouissaient <le quelque renom dans la société, l'idée de se costumer en romaine plaisait encore. Ultérieurement, les accrocs au thème historique s'accentuèrent, on admit très bien que le goût antique devait, sous nos climats, souffrir quelques diversions. Et ce ne

fut point mal qu'aux châles drapés, aux cachemires chauds l'été, froids l'hiver, on adjoignit les witchouras, les pelisses capitonnées, les délicieux

carricks étages aux épaules, les redingotes ouatées, plus en rapport à nos températures. Pourtant, si bien qu'on s'arrangeât, qu'on s'ingéniât à modifier les détails, le costume féminin restait, en ses grandes lignes, celui du Directoire, avec juste ce qu'il avait été décent de gazer un peu, et les pruderies maintenant imposées par une société guindée et aristocratique. Ceci, Leroy le comprenait mieux que personne: cet homme, ce faiseur, possédait une philosophie géniale que les plus grands esprits de l'époque eussent enviée. Il avait suivi pas à pas les duchesses dans leurs évolutions de chrysalide, leur fournissant à leurs débuts les parures brillantes, excentriques, voyantes, et peu à peu, sentant les nuances venir, l'éducation se faire, apaisant les tons de ses étoffes, éteignant les éclats trop vifs, remplaçant les extravagances par le cossu, le rare, le très cher. Même on le devine poète, élégiaque s'il faut; quant à Fizelier, il ordonne la broderie de fleurs dont le langage plait aux inoccupées, les althéas, les rhododendrons, les œillets. les épis ou les giroflées. Lui et Garneray, l'un complétant l'autre, tous deux plus glorieux dans leurs résultats que nuls grands artistes ne le furent jamais, s'attachaient à contenter Joséphine, parce <iue d'elle maintenant aux dames de la cour, et par celles-ci à l'Europe entière, leur art très spécial s'envolait, courait le monde, jusqu'à troubler en son exil la maison de France elle-même, la duchesse d'Angoulême , jusqu'à se faire pâmer d'admiration les grandes duchesses de Russie, la reine de Prusse, les Autrichiennes ou les Anglaises aussi Et ne cherchons pas la représentation de ces chefs-d'œu-

vres aux albums de La Mésangère, où vont d'ordinaire les quérir ceux qui parlent de ces choses. Pour s'en donner l'idée juste, comprendre le charme à la fois et le raffinement de la grande parure de l'Empire ou de la simple toilette, il faut interroger les portraits de style, les belles de Gé-

rard, celles de Prud'hon ou de Robert Lefèvre. La Mésangére est la vignette de magasin avec ses exagérations et ses fanfreluches bourgeoises, candides et niaises ; le portrait des vrais peintres expose la note élégante, la svnthèse vraie, la vie vécue, on en a des étonnements sincères Mme de la Borde. Mme Visconti , Mme Martinetti. Mme Uegnaull de St-Jean-d'Angély. si Ion veut encore la duchesse de Bassano valent en beauté, en ton.

en distinction tous les plus délicieux minois et les plus gentils « paniers* de Mme Vigéc.

Cependant ce que la plupart de ces femmes dépensent pour leurs atours semblerait aujourd'hui plutôt maigre.

A part Josépbine qui , non contente de Lcrov, jette l'argent de la cassette un peu dans toutes les officines de luxe, pour les dentelles chez Mme Narrey, chez lieuvry, chez les sœurs Lolive, pour ses chaussures chez Bourbon, Cassagnes ou Legrand, pour ses corsets chez Coûtant, qui a, outre Leroy, des couturiers spéciaux pour les mousselines ou les tulles, qui prend ses fourrures à l'un et ses cachemires à l'autre, et bon an mal an dépense le demi-million en fournitures, c'est pour les autres, même les très riches, infiniment moins Par le livre de Leroy retrouvé par nous à la Bibliothèque nationale, on suit pas à pas leurs fantaisies; peu dépassent les limites raisonnables. Le grand luxe, ce sont les chapeaux ou les broderies de jupes, les habits de cour, « les grands habits » comme on dit, encore n'est-ce jamais très gros. Mme de Luçay, peut-être, enfle ses factures et s'affirme une des plus coquettes, elle y a tous les droits, étant jolie, riche, très libre. En revanche, c'est assez peu pour la maréchale Ney, médiocre pour la maréchale Uavoust, assez réservée pour Mme Walewska. La duchesse de Bassano, par contre, ou Mme de Hovigo, ont meilleure posture dans les registres de Leroy. Toutefois, lorsque les plus huppées ont payé i8 fr. la façon d'une robe simple, 40 ou 50 francs un chapeau habillé, 4 à 500 Ir. une broderie de luxe ou 1,500 fr. un cachemire de i'inde, c'est l'extrême.

En règle générale et si l'on voulait préciser en quelques mots les lignes générales des costumes féminins sous l'Empire, ce serait à Torigine la jupe longue, tombante, assez ample, la taille très pe-

tite, très remontée, la tète diminuée, rapetissée, jusqu'à rompre l'équilibre. Ultérieurement, la robe se raccourcit, se plaque davantage, la coiffure prend un peu plus d'importance. Sur la fin du règne de l'Empereur, aux Cent jours surtout, les chapeaux Paméla dominent. Ce sont des haut de forme à visière, à capote si l'on veut, chargés de rubans et de fleurs. A ce naoment la jupe laisse le pied visible, elle se hausse au-dessus de la cheville, la taille a plus d'ampleur et les châles se portent en pointe.

Chez les hommes, trois tendances diverses. D'abord les grands élégant*, petits maîtres, incroyables, merveilleux, qui ont été sous le Directoire et le Consulat affublés de mille sortes, qui ont gardé le bicorne, porté le pantalon serré à la cheville, les perruques à queue, des lunettes énormes à la Chardin. Comme ce sont là des inoccupés, ils frondent; ils ont été collets noirs sous la Uépubli(iue, ils sont anglomanes quand Napoléon déteste les Anglais. Anglomanes par leurs bottes de cheval, leur riding-coot, leurs longs gilets, les chapeaux haut de forme dont ils se coiffent. Tout naturellement ce sont les anti-militaires, les beaux fils que leurs pères rachètent et qui restent dans les rues pour la figuration. Sans eux, Paris n'aurait guère que les enfants au berceau ou les vieillards caducs. Leur snobisme s'allirme en des coupes extraordinaires, dans la démarche fatiguée qu'ils veulent être un signe d'aristocratie, dans la façon de porter la canne ou de marcher en maître à danser. En levanche, tout ceux qui, de prés ou de loin, tiennent à l'État dans le civil, fonctionnaires, magistrats, employés de divers genres, tendent au militaire. Ceux-là portent le carrick en hiver, les bottes à l'écuyère, le chapeau bicorne; dans leur habit officiel, membres de l'Institut , parfaits notaires mêmes, arborent l'habit à la française, très voisin de celui de général en tenue, différant seulement parles broderies ou la couleur. Et sauf les modifications de détail apportées dans le courant du siècle, robes de femmes, chapeaux, châles, habits ou pantalons d'hommes aperçus au début du XIX' siècle reverront le xx'. Une seule chose marquera un énorme progrès, c'est de nos jours la femme en culotte. Revenus chez nous, Garneray et Leroy en auraient toutes les stupeurs du monde.

Henri Bolchot.

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