LA SOCIETE ET L OPINION
La rentrée de Louis XVIII à Paris ramena aux Tuileries l'étiquette de l'ancienne monarchie; mais la splendeur des réceptions impériales disparut. Le roi, infirme, n'aimait à s'entourer que de quelques fidèles comme M. de Blacas. La Cour était sans gaieté. La famille royale n'avait [)as de goiU pour le luxe et les fêles officielles. Louis XVIII ne se plaisait qu'à la causerie intime avec un tout petit nombre de lettrés, qui émaillaient, comme lui, la conversation de traits piquants ou de propos gaulois et libres. La duchesse d'Angoulôme, qui faisait les honneurs du château, éloignait les sympathies par la raideur de son maintien froid et hautain. Le comte d'Artois, malgré son sourire continuel, son caractère assez jovial, était compassé devant son frère. Le duc d'Angoulôme, cœur honnête et simple, passait, aux yeux de tous, pour un maniaque; le duc de Berry affichait des allures soldatesques; les Condé ne paraissaient que rarement dans les cérémonies et donnaient tout leur temps à la chasse. Dans les salons du palais, le plus souvent désert et toujours hanté par une sorte de tristesse, comme si les Bourbons étaient encore en exil, on ne rencontrait qu'un petit nombre de pairs de France en manteau d'honneur, presque tous d'ancienne noblesse, des cardinaux, des évêques, d'anciens généraux de l'empire, des chefs vendéens, des préfets, des magistrats, quelques gros financiers, des parvenus, les uns par leur fortune, les autres par leur mérite. La plupart de ces privilégiés étaient silencieux, contraints, réservés. Le mariage du duc de Berry vint apporter une diversion à cette monotonie, mais le deuil suivit de près la joie. D'ailleurs, à aucun moment, sous Louis XVIII, il n y eut d'invitations à la Cour que sur billets et après rigoureuse présentation, car le roi n'abdiqua jamais aucun des usages du cérémonial.
Il en était de même dans les grands hôtels de la noblesse que copiait la bourgeoisie opulente, les salons de la Chaussée d'Antin rivalisant avec ceux du faubourg Saint-Germain. Cependant l'aristocratie resta fermée. Elle n'admettait que les vieilles familles, dont
les parchemins dataient d'avant la Révolution, ou bien des membres du clergé. Très rigide sur ses principes, elle les observait jusque dans les moindres détails d'ameublement. Le style empire n'existait pas pour elle. A aucun prix elle n'aurait renoncé aux antiques dorures, aux meubles historiques, aux vieux bronzes, aux vieilles consoles, aux vieux candélabres, aux cheminées centenaires, même aux vieilles lectures, les souvenirs du passé lointain excluant toute autre faveur. Chez les banquiers, les agents de change, les manufacturiers, les ixros commerçants, au contraire, la fortune étalait avec profusion tout ce qui coûtait cher, chaises et canapés de Jacob, pendules de Havrio, vaisselle plate, glaces, tableaux, tapis et tapisseries rarissimes. La société y était plutôt mêlée, mais les artistes et les gens de lettres y avaient leur coin d'élection. Les hommes y trouvaient une salle de billard, les dames un piano de Pleyel ou d'un autre facteur en renom. Généralement on y jouait gros jeu, tandis que dans les soirées aristocratiques c'était la modeste partie de boston, de piquet ou de trictrac qui faisait les frais de la soirée avec les anecdotes du bon vieux temps.
«Une foule de maisons ouvertes permettaient à jour fixe, une fois par semaine, de retrouver les mêmes personnes, si souvent que la vie parisienne était alors une série d'entretiens agréables où se développaient et se discutaient les idées. » La phrase est de Mme Ancelot, qui fit de son hôtel de la Rochefoucauld un nouvel hôtel de Rambouillet. Là se réunissaient,comme sur un terrain neutre, classiques et romantiques. Parseval-Grandmaison, le poète de Philippe-Auguste, y tendait courtoisement la main à Victor-llugo, le poète des Odes et Ballades. La princesse de Vaudemont recevait l'hiver à Paris, l'été à Suresnes. Autour d'elle se groupaient les grandes dames de la société d'autrefois, dernières et souriantes images du xvnr siècle, qui pour toutes se terminait à 1789. Une seule fois par an, la*princesse faisait infidélité à ses amies pour ouvrir le bal des pauvres à la loge maçonnique de Sainte-Caroline, car l'illustre héritière de tant de nobles aïeux avait la singularité d'être affiliée à l'ordre, dont elle était une des grandes maîtresses, ce qui l'obligeait à présider cette fête. Sa confidente intime était la duchesse de Duras, à la fois aristocratique et libérale, sérieuse et affable, mariée au premier gentilhomme de la chambre, duc et pair, très recherchée pour son esprit, s'entourant de savants, d'hommes d'Ëtat, d'historiens,' Cuvier, Ilumboldt, Talleyrand, Mole, de Villèle,
PARIS OË 1800 A 1900.
de Barante, Chateaubriand, Villemain. En 1823, elle publia cette Ourika, VÀtala dessalons^ pour laquelle tout Paris se prit d'engouement, au point de donner le nom de la jeune Sénégalienne, héroïne du roman, aux robes, bonnets, chapeaux : châle Ourika, couleur Ourika, tout fut à rOurika. De Jouy, Termite de la chaussée d'Antin, disait de la poétique négresse, qui mettait tous les cœurs en feu : « C'est une noire qui de chagrin de n'être pas blanche s'est faite sœur grise. » Et les plus blanches parmi les plus jolies Parisiennes se désolaient de ne pas être noires et nées au Sénégal.
Les artistes célèbres, peintres, sculpteurs, musiciens, se rassemblaient aussi dans les salons de Mme de Vaudemont, où la fille de Garcia, Mme Malibran, inspirait à ses auditeurs un véritable fanatisme lorsqu'elle chantait la romance du ^aule. D'autres cercles du Paris mondain se formaient chez la comtesse de Rumfort, la comtesse Merlin, chez Mme de Mirbel, chez les ducs Pasquier et de Broglie, chez les peintres Isabey et Gérard et dans le modeste logis qu'occupait Casimir Delavigne au faubourg Poissonnière.
Toutes ces réunions empruntaient une partie de leur attrait à la mode dont les femmes surtout, dans tous les rangs, étaient les dociles esclaves. Ulpsiboé après VOurika leur imposa ses lois tyranniques, de même que toutes, sans en excepter les plus élégantes et les plus indépendantes, avaient, pendant l'occupation de Paris par les alliés, sacrifié aux extravagances anglaises, aux carrés de gaze verte en guise de voile, aux spencers qui étranglaient la taille et aux carricks qui engonçaient. Les robes blanches avec bas de jupe garni d'une guirlande de lys avaient eu leurs victorieuses journées de grande vogue avant et après les Cent-Jours, puis avaient paru les fleurs dans les cheveux aux petites boucles collées sur le front et aux tempes. Les bijoux précieux, les colHers de perles ou de grenat, les ceintures de couleur éclatante, les éventails de prix, les accessoires variés à l'infini, et d'autant plus recherchés qu'ils coûtaient plus cher, firent tour à tour ou simultanément fureur.
Quant aux hommes ils restèrent longtemps anglomanes, et l'habit « tête de nègre • à taille courte, à longues basques, demeura, presque sous tout le règne de Louis XVIII, le suprême bon ton. « Contemplez, écrit un auteur du temps, contemplez un élégant du jour. Tous les extrêmes sont réunis en lui : vous le verrez Prussien par l'estomac, Russe par la ceinture. Anglais par les basques et le collet de son habit, Cosaque ou sauvage par le sac qui lui sert de longue culotte et par sa fourrure. Joi-
gnez à cela les chapeaux à la Bolivar, voire les éperons et les moustaches des calicots : voilà le plus singulier Arlequin qui puisse se rencontrer sur toute la surface du globe. » L'excentricité domine. Les cravates à baleine des fashionables, les ailes de pigeon des ultras, les chapeaux à trois cornes et les catogans des émigrés, ces «voltigeurs de Louis XIV », comme les appelle en raillant le gamin de Paris, caractérisent l'époque, avec, en 1818, le chapeau à petits bords et la polonaise, en 1820, le chapeau à la Bergami; en 1823, l'habit de cheval et, non moins ridicule, en 1824, le balandras, qui, en s'entr'ouvrant, laisse apercevoir l'inénarrable pantalon collant.
Pourtant il y a, parmi tous ces travers, un certain sens, encore vague a vrai dire, de bon goût. On en trouverait par exemple un indice dans l'abandon complet du Chansonnier des Grâces et de V Almanach des Muses, derniers refuges des derniers élèves de M. de Fontanes et des dernières rimes du médiocre Campenon. On commence à préférer à ces vieillotes niaiseries la Mtise française fondée par Emile Deschamps avec la pléiade des jeunes — Victor Hugo, Alfred de Vigny, — dont Nodier est l'un des plus juvéniles, quoiqu'en 1818 il frise déjà la quarantaine.
Cette société de la Restauration n'est, comme celle de tous les régimes, pas exempte de défauts et elle en a même de graves, entre autres celui de n'afi'ecter qu'indifi'érence et mépris pour ce qui ne donne pas satisfaction aux ambitions et aux appétits égoïstes. Chacun vise à parvenir vite à l'opulence et la chasse à la fortune est le but de toute l'activité. Ceux qui ont perdu les positions officielles et avec les dignités les richesses, anciens partisans ou fonctionnaires de TEmpire, anciens jacobins, girondins ou babouvistes, font fréquemment litière de leurs convictions, — on pourrait les citer par centaines — pour recouvrer leur part des honneurs, et la jeune génération qui n'a encore rien à renier, surtout dans la classe bourgeoise^ professe ouvertement le culte exclusif de l'argent. Aussi la politique qui mène aux emplois et avec eux aux écus est-elle le thème accoutumé des conversations.
On suit avec ardeur les discussions en gagées dans les journaux, et ce sont ceux de l'opposition qui ont le plus d'abonnés. En tête le Constitutionnel avec 16,250, gros chiffre pour 1823, puis le Journal des Débats avec 13,000, et au-dessous de ces protagonistes, la Quotidienne (5800 abonnés) le Courrier français (2,975), le Journal du commerce (2,380), VAristarque (925). Contre cette puissance (en
PARIS SOUS LA RESTAURATION
tout 41 ,330 abonnés) les feuilles du gouvernement, quoiqu'elles mettent en œuvre tous leurs efforts, n'offrent que des résultats pâles et faibles : le Journal de Paris (4,175 abonnés), r Étoile (2,749), la Gazette (2,300) le Moniteur (2,250) le Drapeau blanc (1,900) le Pilote (900), au total 14,724. Ces journaux agitent avec une ténacité infatigable toutes les questions du temps jusqu'aux plus insignifiantes, et celles-ci ont aussitôt leur répercussion dans l'opinion et dans les Chambres. Les luttes sont vives et passionnées. Pendant que Guizot, Cousin et Villemain enthousiasment par leur brillant enseignement leur auditoire de la Sorbonne, Frayssinous, reprenant ses conférences à Saint- Sulpice, interrompues depuis 1809, est, suivant l'expression de Lamennais, « l'orateur suscité par la Providence, » et Lamennais lui-même attaque de front la bourgeoisie libérale, dont il dénonce les idées dans ce retentissant Essai que de Maistre appelle « un tremblement de terre sous un ciel de plomb ».
La bourgeoisie ne s'effraye pas de ce tremblement, elle en écoute les bruits avec attention, et, comme le dit Victor Hugo dans la Afuse française, la mode se môle du succès du livre. On prend goût à ces hautes considérationsphilosophiques et religieuses. Le Paris mondain se prépare ainsi inconsciemment à lire les Méditations de Lamartine, ce pendant du Génie du Christianisme, venant accomplir une révolution dans la poésie et aussi dans les dmes.
Ces tendances au sentimentalisme ne détournent pas toutefois les Parisiens de leurs plaisirs habituels, et les théâtres attirent chaque soir la foule dont les courants se dirigent, suivant les classes, les penchants et les moyens, vers les diverses scènes du centre ou des quartiers éloignés. L'aristocratie et la bourgeoisie riche vont entendre Talma et Mlle Mars à la Comédie-Française, Nourrit à l'Opéra, Bouffé à Madame, Arnal au Vaudeville, Brunet, Potier, Odry aux Variétés, Rubini, Tamburini, Lablache, Pasta, Grisi à la salle Favart. Le peuple se porte au boulevard du Temple et à la Porte-Saint-Martin qui refuse invariablement du monde. Chacun dépense aisément, parce que la population parisienne, en général, grands capitalistes, riches négociants, marchands rentes, employés bien payés; ouvriers de toute profession vivant largement de leur travail, peut se procurer le superflu sans compromettre le nécessaire. C'est que le commerce est prospère. L'inauguration de l'emploi des machines dans un grand nombre de manufactures fait baisser les prix des produ its fabriqués
et seconde par là même les transactions. L'exposition de 1819 montra les progrès que l'on avait faits dans toutes les branches et principalement dans colles des tissus de lin, de soie, de coton, de lain3, dans la métallurgie, la verrerie, etc. Elle permit aussi de constater le développement du travail et de la production dans Paris même. Dès le commencement de la Restauration, on vit s'ouvrir les magasins des grandes rues les plus fréquentées, des boulevards, où les étalages rivalisaient de luxe, en même temps que dans les faubourgs et à quelque distance des murs d'enceinte, on construisait de nombreuses usines. Une nouvelle vie s'inaugurait sous toutes les formes. Le xix" siècle entrait dans la voie où il devait accomplir tant de merveilles. Paris devenait la Ville Lumière.
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