‹ La vie parisienne à travers le XIXe siècle (volume 2)Chapitre 363 sur 455 · REGNE DE CHARLES X · texte numérisé non relu

REGNE DE CHARLES X

DÈS les premiers jours de Tannée 4825, le Drapeau blanc, cet organe attitré de la réaction... quand même, constate « le tableau vivant et animé que présente la Capitale », les merveilles enfantées par l'industrie, Tempressement des promeneurs « assiégeait les somptueux bazars » , le concours «immense d'une foule inaccoutumée autour du palais habité par un monarque et par des princes chéris. » Et le Drapeau blanc s'écrie, dans un accès de lyrisme et de loyalisme :

« Ce peuple passionné attend avec émoi, un regard, un sourire de Charles... Les traits révérés et chéris du roi sont reproduits sous toutes les formes; chaque lieu public a son

V 0 I T U U E l)V SACRE DE CHARLES

(Musée du Grand Trianon.^

buste, chaque salon son tableau, chaque

chaumière son image .. »

Le Drapeau blanc s'illusionne étrangement

sur ces manifestations de la curiosité parisienne. Déjà ladésaffectioii commence pour Charles X, dont les libéraux euxmêmes avaient salué avec enthousiasme l'avènement.

C'est l'adoption de la loi sur le sacrilège qui déchaîne la tempête.

La conversion du 5 pour 100 en 3 pour 400,

proposée par Villèle et votée par les deux

Chambres, n'est guère mieux accueillie. Elle

exerce une influence désastreuse sur les fonds

publics.

Le Roi est resté cependant le protecteur

et Tami des lettres, des sciences et des arts.

-KS OlJSKOUKS DU (IKNKMAL KO Y. .E PEIPLK ASSEMIiLK DEVANT LA MAISON MOnTl'AlUE.

D'apit S une gravure de l'époque. — (Musée Carnavalet.)

Il visite , avant la distribution des récompenses, « le Musée )» c'est-à-dire le Salon, ouvert en 1824. 11 admire le portrait du maréchal Soult par Gérard, une marine de Gudin et un tableau de la .nuerre d'Espagne... celle de 182ÎÎ, par Carie Vernet. Il a un mot aimable pour chacun et une pensée délicate pour tous.

Par raison politique et... par goût personnel, la duchesse de IJerry se prodigue, elle aussi, un peu partout. Elle va applaudir liobin des JUois^ à l'Odéon. Le lendemain elle visite un panorama nouvellement ouvert dans le passage de l'Opéra, Galerie du Baromètre, VEuroporama, qui fait défiler sous les yeux des spectateurs les plus belles vues de l'Europe, et manœuvrer un vaisseau de ligne de 80 canons.

Soudain une sinistre nouvelle met tout Paris en émoi. Un de ces * somptueux bazars > dont parlait le Drapeau blanc, le Grand Bazar du boulevard des Italiens, à côté des Bains Chinois, n'est plus qu'un monceau de cendres. Des souscriptions publiques s'ouvrent de toutes parts au profit des incendiés. L'entraînement est général. Les élèves du Lycée Louis-

le-Grand abandonnent pour cette bonne œuvre le traditionnel Champagne de la Saint- Charlemagne. El comme, à Paris, la charité semble puiser de nouvelles forces dans le j)laisir, tous les théAtres organisent des représentations au bénéfice des sinistrés. L'Ujjéra donne un grand concert suivi du ballet de Cendrillon. Les élégantes y produisent leurs coiffures les plus sensationnelles : celle-ci, — une grande dame — un béret de velours noir avec torsades d'or; celle-là, — une fort jolie femme — un bolivar rose, en l'honneur du libérateur de la Colombie . Toutes applaudissent, de leurs fines mains gantées de blanc, la virtuosité de la Pasta, les vocalises de Mlle Cinti. la maestria du violoniste Baillot, du fiûliste Tulou et surtout les tours de force du « jeune Liszt » le pianiste à la mode.

Dans les théâtres, les nouveautés et les reprises se succèdent avec des alternatives de revers et de succès.

A l'Académie royale de musique, dont la direction, entre les mains de Lubbert, coûtera plus d'un million, le Don Sanche de Liszt est peut être le seul opéra qui trouve grâce de-

PARIS SOUS LA RESTAURATION

.ES () Il S K n V K S IJ IT (i K N K 11 A L F (> V . — LE l» K V V L E PORT A N T I. E <: E R C U E I L

D'apri'S une gravure de l'époque. — (Musée Carnavalet.)

vant un public indifférent ou dédaigneux.

La saison des Italiens est des plus brillantes, grâce à l'incomparable Pasta. Mais, de môme qu'à l'Opéra, où la reprise de VAIceste de (îluck, à l'ancien diapason, est aprement critiquée, de même aux Italiens, les classiques ont tort : La Clemenza de Tito de Mozart paraît froide, et le Nozzc di Fifjaropàlissent (ievantle/i^n7H>;Y/6*S^'rj7/<'.G'estqu*aussi le Dieu Rossini est plus adoré que jamais.

Au Tbéàtre-Français, la rentrée, tant de fois annoncée, de Mlle Mars dans le Philosophe sans le savoir, fait une recette inespérée. L'exquise comédienne, accueillie par trois salves d'applaudissements, ne peut retenir ses larmes. Les débuts de Lafon dans le Misanthrope font admirer sa gn\ce et la souplesse de ce jeune talent. La vieille gloire de Talma brille encore du plus vif éclat dans la Chjtemnestre de Soumet où Mlle Duchesnois lui donne la réplique.

A rOpéra-Comique, le Maçon, d'Auber, chanté parPonchard, Mmes Pradher et Boulanger, va aile stelle. Dans les foyers et dans les couloirs le public répète à satiété le fameux chœur : « .1 rouvrage! »

Le grand succès de la saison est encore pour Mazurier, le Jocko, l'homme singe de la Porte-Saint-Martin. Les grimaces et les cul-

lustrés de singes... roses.

butes de ce clown prestigieux font dérouler autour du théâtre une queue sur laquelle le journal satirique, le Corsaire^ exécute les plus plaisantes variations. Tous les soirs on refuse cinq cents personnes. La i;endarmerie à pied et à cheval est oblii;ée de charger la foule qui veut prendre d'assaut le théâtre. La mode s'enmcMe. Des tabalières, des éventails, des mouchoirs sont le rose Jocko.

Les spectacles de la rue ne sont pas moins suggestifs. Paris, dit un journaliste, « s'accroît en étendue et en épaisseur. » Les jardins de la chaussée d'Antin diminuent et Tivoli va faire place à de magnifiques constructions. La Nouvelle- Athènes s'élève sur la pente de Montmartre. « Un jour peut-être, écrit un philosophe, la ville ira se terminer d'un côté à Saint-Cloud, et de l'autre à Saint-Maur-les- Fossés. » Seuls les chantiers de la Place de l'Étoile sont prescjue déserts. Des demi-soldes s'arrêtent, le poing tendu vers l'espace béant: l'administration n'a-t-elle pas décidé que le futur Arc de Triomphe serait consacré à la mémoire de l'expédition d'Espagne et à la gloire de son chef le duc d'Angoulême ?

D'aventureux projets ouvrent à l'industrie et au commerce de magiques perspectives : * On assure, dit le Journal des Débats, que deux Com-

L IMMORTALITK.

Gravure allégorique i>ublice lors de la mort du général Foy.

DcKument do l'époque. — (Musée Carnavalet.)

pagnies se présentent pour construire une route de fer du Havre à Paris. * Le journal de Toulouse écrit : « On annonce qu'il paraîtra incessamment une ordonnance royale portant l'autorisation accordée à une Compagnie pour la construction d'un canal de Paris au Havre. Ce canal, dont le devis s'élève à 180 millions, aurait 27 à 'AO pieds de profondeur et une largeur considérable. Le port serait situé derrière le Champ-de-Mars dans la plaine de Grenelle : il pourrait recevoir des petits bâtiments et des frégates désarmées. Ainsi serait réalisé le projet depuis si longtemps conçu de faire de la capitale de la France un port de mer. »

Kn attendant, un petit bateau à vapeur, le Parisien, part trois fois par jour du quai d'Orsay pour porter à Saint-Cloud, moyennant quinze et vingt sous, les amateurs de villégiature.

Les fêtes officielles du Sacre, si brillantes à Reims, auront à Paris un aspect autrement pittoresque. A la barrière du Trône et aux Champs-Elysées, les distributions de comestibles et les fontaines de vin, les mdts de cocagne, les huit orchestres de danse, d'har-

monie et de chant, les Ihéûtres de pantomime, la pièce à grand spectacle qui représente les principales scènes de la vie d'Henri IV, portent juscpi'au délire l'allégresse populaire.

Mais un événementcapitalva fournir de nouvelles armes à l'opposition. Vers les derniers jours de l'année, le général Foy, cet intrépide tribun, a succombé sous le poids de la lutte politique. Paris lui fait de grandioses funérailles. Plus de cinquante mille personnes suivent le convoi. Des bourgeois et des hommes du peuple se disputent l'honneur de porter le cercueil.

— La France, s'écrie Casimir Périer au cimetière devant la tombe, adoptera la famille du défenseur de ses libertés î

En moins d'un mois , une souscription ouverte à Paris dépasse un million.

Cette année, qui finit dans le deuil, s'éclaircit cependant, sur les derniers jours, de lueurs moins sombres : l'Opéra-Comique donne la première représentation de la Dame Blanche^ l'œuvre immortelle deBoïeldieu.

Paul d'EsTRÉE.

I- A V(HTri{i: i»r sa<:iii: tu a ni: h si: I'auis avkc lk cniirr.i.i: umAi, n'après une litho^Tapliie de Vicion Ai>am. — (Mus»'C (.!arn;ivalel.)

LES ÉCHOS DE PARIS

MEDAILLE FRAPPÉE A l'ocCASION

DE L'lNAUGL'IATI07f DE LA PORTE DU TRAnE.

(Musée de la Monnaie.)

Les magasins de nouveautés en 1825.

L'KPOgiE OÙ «OS sortps rl'élablissoments ont cniiiiiKînrt' à fixer l'atlentioii |nil»liijue est assez iMMi renilée : elle ne reumule <:uère à plus (le viii«it ans. Leur nombre ôlait d'ahonJ peu consi<i«'M"al)le: il dépasse aujounTInii tuule pro- |)orliun. et rhacpie semaine en fait éclure de nouveaux. On a longtemps jiarlé des inairasins de la Petite Nnuettr: nous avons eu. par la suite, la Fille irHouneiiv, le l*etit tHuiiwron i^>^///p, la Veslnlp: on reinanpie aujourd'hui la fAnupe inerreilleuae et le Pdije inconsttnit. Le inairasin d«'s .l/m/o/s dans le faubourg Sainl-(Jerniain est. dit-on. un de eeux où l'on vend le plus : le rhoix cpi'a fait du noble (juarlier le propriétaire du niapasin des Maijnts a prcscjue l'air d'une épiirraniine: on cite, après lui. le Panne Dinhle et le (Àtiii de Hue. et les dames n'ont pas loul ii fait p«'rdu de vu(» ïo Mn^fjin' de fer.

Le [»ro|»riélaire de re dernier ma.iiasin est, je «•rois, le seul marrliand de répoque actuelle qui n'ait pas choisi pour ensei^rne le litre d'une pièce de théîUre. Il n'est pas facile de saisir, au premier aperçu, quels rapports existent entre une coméilie. un opéra ou un vaudeville et l'enseigne d'un magasin d'étotîes, de soieries el de rai'hemires. La mode seule explique une foule d'usages parisiens.

Les propriétaires des magasins de nouveautés luttent entre eux d'adresse et d'élégance : il vaudrait peut-éire mieux qu'ils chen-hassent à se surpasser en délicatesse, et surtout on bonne foi

l'arrangement des marchandisss de la montre est fait avec un goût, une recherche, un tact, une con-

naissance de l'harmonie des roiileurs (lu'on ne retrouve en aucun pavs. Mais les piojïos nond)reux, et en apparence innocents, qu'on tend î\ In coquetterie du sexe, ont les résultais les plus funestes pour la morale publique. Tout s'eiicliaîne ici-bas d'une curieuse mani«'^re. et ces résultats peuvent très bien échapper à des veux inatlentil's : si tel cachemire, au lieu d'étaler ses brillantes couleurs et ses dessins bi/arres, était prudemment condanuié à l'obscurité des cartons; si ces b a r é ii c s é b 1 o u i ssants, ces élolîes vaporeuses où l'or se mêle à la soie, étaient < achcsà Ions les ycu\ pmii' ne paraître qu'à la réquisitions (le ( ui-jciix opulents, tant de personnes qui ont suceombé à 1.1 teiitatifui du vol. ne seraient-elb's jias encore estimées '^ (^est par la vanité le {dus souvent que ces malheureuses ont été poussées au mal. SilesmajLiasins n'invitaient pas en quehiue sorte <à s'emparer furtivement de ees objets constamment exi)0sês aux rep:ards et dont la fascination est peut-être irrésistible pour celles qui espèrent ne pas être découvertes en les dérobant, il est presque certaintjue, n'ayant pas l'occasion de voler, elles n'y songeraient jamais.

L'étalage extérieur d'un magasin de nouveautés, est avec l'enseigne, le but des soins constants d'un marchand qui sait les choses: d'immenses l)andes d'étolTe d'une couleur éclatante occupent toute la devanture de la maison ; d'abord ces bandes tombaient des croisées du premier étage : à présent elles tombent des combles et descendent jusqu'à terre. 11 faut (ju'on lise en gros caractères, au-dessus de la porte d'entrée : prix fixe: c'est une petite phrase d'usage, absolument sans conséquence, et (lui n'engage à rien. Cela ne doit pas empêcher les commis de surfaire de moitié sur certaines marchandises dont le prix est susceptible de variations.

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