IL — PARIS MONDAIN
Après les sans-culottides de la Bévolution et les plaisirs du Directoire, caractérisés par la répudiation de la morale, il y eut, sous le Consulat, une sorte de renaissance de la vie mondaine que les orages de la Terreur avaient presque entièrement changée en efl'roi et angoisse : les émigrés qui rentraient en France les uns après les autres, rappelés par le premier consul ou en possession d'un saufconduit, rapportaient un peu de ce bon goût, de cette galanterie exquise d'un temps si proche encore, mais qui paraissait déjà bien loin.
On en avait besoin, car rien n'égalait la grossièreté du monde d'alors : le langage courant était celui du Pcre Duc/iéne; les mœurs, le costume, tout tenait des parvenus, dont Mme Angot, qui ne peut bannir de sa conversation le catéchisme poissard, est la personnification.
Avec Bonaparte et la nouvelle cour qu'il s'empresse de former autour de lui, Paris mondain a enfin le centre, le point de cristallisation qui lui manquait. Mais le Consul soufl*re d'être entouré de tant de t madames sans gêne ». Ses généraux sont plus à leur aise sur le champ de bataille que dans les salons. Pour faire l'éducation de son entourage, il s'efl'orce de réorganiser aux Tuileries et à Saint-Cloud l'étiquette officielle et d'interdire à ceux qui l'approchent toute familiarité. Tout en ne voulant donner les premières places qu'à des plébéiens, pour ne pas être^prisonnierd'un t certain faubourg », il s'environne des débris de l'ancienne aristocratie. Dès les premiers temps du Consulat, rapporte Gourgaud, Sieyès lui disait : « Je ne vous verrai jamais d'aplomb que vos antichambres ne soient remplies des anciens nobles. Les femmes d'avocat, qui feraient à présent les dédaigneuses d'être les dames du palais, en mourraient d'envie, si elles voyaient
PARIS SOUS LE CONSULAT
hs grands noms rétre. > Et c'était vrai, f J'étais mieux servi, avoue Napoléon, par Mme de Montmorency et par Mme de Mortemart que ]>ar ces bourgeoises. Ces dernières craignaient de passer pour des femmes de chambre. »
On n'arriva toutefois qu'à être compassé, froid, solennel. Que de choses dans cette société choquaient les c revenants de Tancien régime > f Plus rien ne restait du suprême bon ton d'autrefois. Mme Vigée-Lebrun lut étonnée de voir les hommes, les £oirs de réception, c faire bande à part > et laisser les femmes causer ensemble. Dans les manières, dans les paroles, toute l'ancienne séduction : élégance, légèreté, naturel, avait disparu.
On comprend que, dans ces conditions, la société n'ofîrtt pas beaucoup d'attraits. « Mariez-vous et voyez du monde. Ayez un salon », disait le premier Consul à ses officiers. Mais ils trouvaient si peu de charmes à tout ce cérémonial qu'ils allaient chercher des distractions dans la rue. Les restaurants étaient le lieu de réunion ordinaire; ou bien l'on passait ses soirées à Frascati, on prenait des glaces an pavillon de Hanovre, on se rencontrait au théfttre. Un moment, ce furent les concerts de Garât qui firent fureur. Ensuite on préféra se promener le soir dans le Jardin de Tivoli, où l'on donnait de très beaux feux d'artifice. Quelqu'un mit à la mode d'emmener, après le dtner, ses invités au bois de Boulogne.
Tout cela, c'était la négation même de la vie de salon. Quelques femmes d'esprit, comme Mme de Staël, — d'ailleurs poursuivie par la haine de Bonaparte, — Mme de Beaumont et Mme Récamier, ne suffisaient pas à rendre à Paris son ancienne physionomie. Tout se ressentait de la dérogation au bel usage. On ne dînait plus ensemble pour converser, mais pour manger. On ne faisait plus de repas intimes, mais des banquets monstres de trois cents couverts. Jamais on ne vit tant de gourmands.
La mode subit ces influences. Elle sacrifie encore aux exagérations du Directoire. Une gravure du temps, due à un anonyme, nous montre l'élégante du Consulat allant au bal, oatrageusement décolletée, par opposition aux t émigrées revenues, » qui dédaigneuses de la société nouvelle, gardent la simplicité de bon aloi de la grande dame. Carie Yernet et Moreau le Jeune ont dessiné admirablement de leur crayon satirique ces femmes que la fortune a subitement élevées : elles conservent la robe collante et la taille courte de Tan VU et afOchent les étoffes transparentes. Elles portent des. plumes, qui jurent avec la coiffure à la TUuSy et leur manteau s'allonge en traîne.
Un luxe inouï, écrasant, de mauvais goût.
est le résultat de tout ce défaut d'éducation. Rien ne subsiste plus de la distinction et des grâces monarchiques. En attendant que l'Empire y revienne, on veut faire riche, et l'on fait lourd. On imite l'antiquité romaine et grecque, sans en retrouver la beauté. C'est le règne du massif dans le mobilier. Déjà les commodes prennent des airs d'autels, avec leurs épaisses tablettes de marbre et leurs peu délicates torsades d'or. Manie qui date, il est vrai, de la fin du Directoire, mais qui se continue, le Consulat n'étant, en définitive, au sens mondain comme au sens politique, qu'une époque de transition.