III. — Paris intellectuel
Au milieu de cette instabilité, la vie intellectuelle a peu de chances de se développer. C'est un des plus pauvres chapitres de notre histoire littéraire que celui qui va de 1800 à 1804. Deux grands noms seulement, ceux de Mme de Staël et de Chateaubriand, émergent au-dessus des beaux esprits inconnus.
Il est remarquable qu'après la Révolution, qui avait profondément ébranlé la société en changeant complètement l'état d'âme de Paris, la littérature, elle, fût demeurée plus timorée, plus réactionnaire que jamais. Les licences d'André Chénier semblaient effroyables à ceux qbi appréciaient le poète, et ils étaient peu nombreux. Après avoir guillotiné un roi et fait table rase des traditions du passé, on n'osait pas toucher à la forme d'un vers. La fureur de destruction s'était contentée du bouleversement politique. Les farouches jacobins, impatients de toute autorité, s'arrêtaient respectueusement devant celle de Boileau. Bref, au temps de Bonaparte consul, on en était encore , malgré le renversement de l'ancien régime, à l'écriture de Grimm et aux audaces dramatiques de Crébillon père.
La poésie est celle du vieux Delille : longues descriptions, périphrases adroites, dont certaines sont restées fameuses, tournures usées à force de servir, élégances défraîchies, et, malgré tout, une telle habileté dans le choix des détails qu'on finit par comprendre l'enthousiasme de cette génération pour son ennuyeux contemporain.
La critique, représentée par Geoffroy, du JoutnuU des Débats, et par Suard, tous deux alors illustres, soutenait les purs principes classiques. Mais avec quel pédantisme et parfois quelle naïveté t N'est-ce pas un trait admirable et qui peint bien les aspirations littéraires du temps que cette phrase du directeur de l'École des sciences et belles-lettres, Thurot, sur une traduction de Vlliade : c L'Iliade
est le chef-d'œuvre d'Homère, et Homère le plus ancien écrivain que Ton connaisse, le plus grand des poètes qui aient jamais existé, t
Aussi ne doutait-on de rien. Les poètes ne s'effrayaient pas de bâtir des épopées. C'était l'époque où florissaient Esménard, qui écrivait ses derniers chants de la Navigation ; Chènedollé, à qui Mme de Staël disait sérieusement : « Vos vers sont hauts comme le cèdre du Liban », et qui en était persuadé; Parseval Grandmaison, qui travailla héroïquement pendant vingt ans à son poème sur Philippe- Auguste; quelques autres, maintenant totalement oubliés. Pourtant il faut le reconnaître : le doux Fontanes, le plaintif Millevoyc ont eu parfois de beaux accents.
Quant au théâtre, il a une vie très active, et assez brillante, à côté des productions indignes de la littérature enfantées par la Révolution. Cependant là non plus il n'y a pas de vraie tentative de rénovation. On se traîne dans Tornière classique. On a d'adroits, de très adroits dramaturges, comme Picard, que ses contemporains allaient jusqu'à nommer le second M ofiere, moins sans doute à cause de son génie que parce qu'il était acteur en même temps qu'auteur. Du val, Bouilly, Andrieux, Luce de Lancival, Népomucène Lemercier, Dupaty, obtiennent des succès, et Ducis fait applaudir ses infidèles ada]5tations de Shakespeare. Mais, en somme, aucune œuvre capitale. Les acteurs sont bien supérieurs à ceux dont ils interprètent les pièces. De là peut-être Téclat incomparable de la Comédie-Française avec la troupe de Talma.
Ce qui triomphe surtout, c'est le genre gai, facile, bien français, bien parisien : le vaudeville, une musique légère, des chansons que chacun sur le boulevard va fredonner.
Pour les arts, le Consulat offre une belle floraison : Gérard, Gros, Guérin, Prud'hon, Carie Vernet,Hennequin,Greuze,David,Boilly, Fragonard, Girodet, dans la peinture; Cartetlier,Chaudet,Do8io,danslasculpture;Duplessi- Bertaux, Desrais, Choffard, dans la gravure.
Les sciences agrandissent leur domaine. La Révolution ne les aimait point : elle compta au nombre de ses victimes Dailly et Lavoisier. Le Premier Consul agit différemment. Il est membre de Tlnstitut; en Egypte il avait fait une place glorieuse, au milieu de ses armées, aux savants. Kn possession de ta puissance dictatoriale, il s'en sert pour protéger les travaux scientifiques : on rend, en janvier i800, de magnifiques hommages au génie de Daubenton à qui succède Dolomieu, naguère prisonnier des Napolitains et mis en liberté par rintcrvention de Bonaparte. Plus tard on fa-
vorise l'introduction de la vaccine, on décerne une médaille d'or à Volta et le chef du pouvoir veut la lui remettre tui-méme, afin de prouver que « les nouvelles découvertes sont essentielles au bonheur des hommes. >