III. — LES LETTRES ET LES ARTS
Pas plus que le Consulat, TEmpire n'est une époque bien brillante au point de vue intellectuel. Est-ce qu*on a le temps d'ôtre de beaux esprits quand il faut conquérir l'Europe et défendre un immense et flottant ruban de frontières? La France impériale n'a qu'une vraie passion: le sabre. Les uns y croient, les autres y cèdent. C'est une grande caserne. A peine le soldat a-t-il le droit de mettre quelque volume dans le fond de son sac et de le lire au bivouac. Paul-Louis Courier qui allait faire des stations dans les bibliothèques et les musées des villes conquises, Stendhal, qui, sous-lieutenant de dragons, s'amusait à esquisser des romans, étaient aux yeux de Bonaparte — oublieux du Souper de Beaiicaire — de déplorables ofliciers. Des idéologues dans l'armée ! N'était-ce pas trop déjà que M. Destutt de Tracy fût à llDStitut?
Et pourtant ces « tratneurs de sabre » avaient souvent un encrier près de leur giberne. Conscients des grandes choses qu'ils faisaient, ils aimaient en manière de passetemps à les fixer sur le papier, écrivant, comme Junot, sous les balles. Et depuis le sergent Bourgogne et le commandant Parquin jusqu'au général Marbot, on tenait son journal de route, pendant que l'Empereur dictait des ordres du jour ou des bulletins de victoire.
Aussi la vraie littérature de l'Empire n'estelle ni dans la suave éloquence de Fontanes, ni dans la dolente élégie de Biillevoye, ni dans la fertilité épique de Parseval de Grandmaison, mais dans ces Mémoires de héros, qui ne nous sont révélés qu'aujourd'hui. Chateaubriand, suspect, Mme de Star>l et Joseph de Maistre proscrits,forment un groupe à part qui n'a rien à voir en réalité avec l'épopée napoléonienne. Us représentent ce que Ton a très exactement appelé la littérature in émigrés.
Cependant les auteurs ne chôment pas pour cela à Paris. De 1804 à 1814 la production littéraire — celle de Paris même et celle de province qu'il centralise — ne diminue pas tu instant. Les romans surtout paraissent en quantité prodigieuse, lus avidement alors, maintenant si oubliés qu'on n'en connaît plus que quelques titres : Matkilde et les Exilés de
Sibérie de Mme Cottin, Eugénie de Rothelin et Eugénie et Mathilde de la marquise de Souza, Léonie de Montbreuse de Mme Gay, Valérie de Mme de Krûdener, avec la suite qu'y donne le prince de Ligne en 1807, Bélisaire de Mme de Genlis, Jules ou le toit paternel et le Petit carillonneur de Ducray-Duminil , les Tablettes d'un suicidé de Nodier, etc.
C'est que jamais génération ne fut plus affective que celle qui vint après les journées révolutionnaires. Dans Paris baigné de sang poussa la plus pure fleur de sentimentalisme. La romance célèbre de la reine Ilortense : Partant pour la Syrie, exprime bien ces côtés de l'époque.
Et puis, bon gré, mal gré, il faut bien se réfugier dans le roman ou dans la romance, toute autre tendance, tout autre livre ou écrit pouvant attirer la foudre de la censure impériale dont l'inquisition est d'un zèle outré. Un jour elle alla jusqu'à se demander s'il fallait laisser imprimer une traduction de Sénèque. D'ailleurs les auteurs n'ont aucune garantie : un ouvrage autorisé la veille était saisi et mis au pilon le lendemain, si celui qui l'avait signé cessait de plaire. Il n'était pas rare qu'un libraire fût jeté en prison comme on fit de l'éditeur de la Napoléons; ou menacé d'être fusillé comme Jean Palm de Nuremberg, condamné par ordre de Napoléon à être passé par les armes pour avoir publié une simple brochure.
La liberté de la presse n'était qu'un vain mot, mais il y avait comme par dérision au Sénat une commission chargée de recevoir les plaintes des journalistes, de les examiner et d'y faire droit! Or, le Sénat était dans la main du maître et ne décidait que par ordre. Aussi toutes les feuilles de l'opposition succombèrent-elles l'une après l'autre. Le Journal des Débats^ devenu Journal de l'Empire, a pour ainsi dire le monopole d'orienter l'opinion. Dans les départements on no tolérait qu'une feuille politique par chef-lieu. Le décret de 1812 supprime du môme coup le Mercure^ le Publiciste, le Journal du soir^ le Courrier de r Europe ^ etc. Encore un pas, et il n*y aura plus que les bulletins de l'Empereur pour renseigner le public, après que la police les aura revisés, le public ne devant apprendre que ce qu'elle veut qu'il sache. Toutes les gazettes ont par suite le même ton. Elles sont officieuses quand elles ne peuvent être officielles. La même frayeur paralyse tous ceux qui y coopèrent.
Cette sévérité de la censure amène les journaux quotidiens à donner une grande place dans leurs colonnes à ce qui, jusqu'alors, avait constitué le privilège de certains périodiques
purement littéraires, comme la Décade philosophique changée en Reviie philosophique^ le dO vendémiaire an XIII, et, dernier asile de l'opposition, disparue en 1807. On fait chaque jour mainlenant, dans le Journal de r Empire, de la critique littéraire, musicale, dramatique; et les frères Bertin,qui dirigent adroitement leur barque, au milieu des écueils et des orages, parviennent ainsi à ne pas naufrager. Geoffroy tient le sceptre de la criticjue dra-
d'indépendance: le vaudeville et quelquefois le drame. Sous l'Empire ils « font florès ».
Toutefois la tragédie subit des entraves, parce qu'elle prête aux allusions contre la tyrannie : car les poètes, même les plus dévoués à César, ont l'habitude, empruntée aux rhéteurs romains, de tuer César on vers. Mérope est frappée d'interdiction. Corneille ne peut plus se jouer qu'expurgé. L'Empereur n'exempte de son veto que le Pierre le Gratid de
LES TUILKKIES SOUS L KMPIRK.
(D'après un tableau de Carie Vernet. — Musée Carnavalet.)
matique, Hoffmann celui de la critique littéraire. L'un et l'autre régentent le théâtre ou la librairie en classiques intransigeants. Suard leur fait écho dans le Publiciste, qui a pour collaborateurs Pauline de Meulan et Guizot dont les articles sur les Martyrs sont remarqués. La réserve, la gêne, la crainte de déplaire au tyran dictent toutes les phrases de ces recueils et de ces feuilles. La forte littérature, la philosophie, la pensée libre sont proscrites ou réduites à se cacher.
Un seul genre, que souvent protège sa vulgarité même, conserve une certaine allure
Carion-Nisas, et cette exception en faveur d'un ancien condisciple de Bonaparte est blâmée par la police, parce que le parterre siffle la pièce.
Les auteurs se réfugient dans le théâtre de circonstance. Toutes les victoires de l'Empire sont transportées sur la scène. Le mariage de Napoléon avec Marie-Louise, la naissance du roi de Rome fournissent, en vers et en prose, des scénarios d'opéras, où les ballets ont surtout du succès.
Bien que très productive, cette période décennale ne laissera, même dans la tragédie,
DEUXIÈME ËPOQUE.
lOS
rien qni doive survivre. Le Tibère de Chénier mourut en naissant, et la Comédie-Française n'osa le ressusciter — pour un jour— qu'en 1844.Leniercîer,qui avait marqué en 1801 avec Pinto la date de la rénovation scénique, n'écrit plus qu'un Baudouin empereur^ un Christophe Cofofiii;Raynouard, après un succès esctraordinoire avec ses Templiers^ ne reparait qu'à la chute de Napoléon avec les Etats de Blois. un échec. Seule la comédie, facile et vive, réussit ^vraiment, grâce à Désaugiers, Picard, Etienne, Andrieux. Collin dllarleviile. Mais toute cette facilité est bien ténue, celte gentillesse bien InaTve* On nsnt déjà que la littérature clas- [nique n'est plus dans son milieu.
Eu réalité beaucoup de pièces ne doivent
kur saint qu'à leurs interprètes, et ceux-ci
If Dût merveilleux. Rarement Paris vit à une
jniême époque si courte tant d'acteurs de grand
[in lent. Talma, Mars, Raucourt, Contât, Bap-
Iliste atné et Baptiste cadet, Jean Dugazon,
rE*itJu^lrrM>t dans les chefs-d'œuvre de Racine,
F Corneille, Molière; et sur la scène comique
brille Mme Dugazon, dont le nom restera
synonyme de la vraie finesse parisienne.
Les sciences et les arts trouvent dans Napoléon un protecteur plus libéral et moins intolérant que les lettres. Les comptes généraux du Trésor public de l'Empire offrent, sous ce rapport, un curieux témoignage. L'état sommaire des paiements faits pour subventionner , et encourager les travaux scientifiques et arhistiquQs s'élève chaque année à près d'un jleriiî-millian de francs, répartis entre diverses institutions ouvertes aux savants et aux artistes : Institut national, École de peinture, sculpture, architecture. École de Rome, Conservatoire de musique. Bureau des longitudes et Observatoire, Bibliothèques, Musées, cabinets de minéralogie, ateliers de gravures. Le budget impérial vient au secours des méritants, il seconde des publications comme les Liliacies de Redouté, les Monume/Us de Paris de • Baltard, les planches chalcographiques de
- Piranesi.
Forte de cet appui, la science française s'impose à l'admiration de TEurope. Monge dans les mathématiques transcendantes, Laplace dans la mécanique céleste, Lacépède etCuvier dans l'histoire naturelle, de Jussieu dans la
- botanique, Chaptal dans la chimie, Gay-Lussac dans la physique, Barthez, Corvisart, Broussais, Laênnec, Pinel, dans la médecine, Larrey, Sabatier, Desgenettes, Béclard, Lisfranc dans la chirurgie, rivalisent de génie.
Les arts, déjà si éclatants sous le Consulat, Toient les œuvres remarquables se multiplier également sous l'Empire. Le baron Denon est
leur Mécène éloquent. David, Mme Vigée Lebrun, les Vernet, Vien, Girodet, Prud'hon, Regnault, Guérin, Gérard, Lethière, Isabey, Gros, Géricault, Ingres, assurent à l'École française du commencement de ce siècle la suprématie indiscutable dans la peinture. Pajou, Houdon, Rude. Bosio, Moitte, Chaudet. Cartellier, Dupaty, conquièrent le même rang et les mêmes palmes dans la sculpture.
La musique, particulièrement dotée par Napoléon, nomme parmi ses maîtres Grétry, Méhul, Garât, Boïeldieu, Dalayrac, Spontini, Lesueur, Chérubini, Gossec, et déjà Ton prononce les noms de Hérold, qui fait applaudir en 18i2 sa cantate Mademoiselle de Lavallière^ et celui d'Auber, qui n'écrira la Muette de Portici qu'en 1818.