IV. — PARIS NOUVEAU
Pasquier rappelle dans ses Mémoires qu'en i8i0, à l'époque où il était préfet de police, chargé de la surveillance des travaux de la ville, les boulevards étaient remplis de pierres de taille, de poutres, de matériaux de construction, de telle sorte qu'à chaque instant se produisaient des embarras de voitures. C'était la mise à exécution du rêve de Napoléon, et il la confiait à ces infatigables démolisseurs et bâtisseurs que furent Percier, Fontaine, Chalgrin, Baltard, Brongniart.
De 1804 à 1814 s'édifie le Paris nouveau et sur tous les points de la capitale s'érigent les monuments : Colonne Vendôme, Arc de triomphe. Palais du Corps législatif, Bourse, lycées; pendant que s'achèvent les ponts, les percées de rues, les transformations des boulevards. Chose admirable, toutes ces merveilles ne coûtèrent rien au trésor public : il ne fallut pour les entreprendre, recourir ni à l'emprunt ni à la dette à charge de l'Etat ou de la Ville. Toutes les dépenses furent couvertes par la liste civile et le domaine extraordinaire.
Pasquier n'ajoute point que la police, placée sous sa direction, n'était pas aussi vigilante que l'aurait voulu Napoléon. Elle tracassait plus qu'elle n'agissait utilement. Aussi, malgré Tactivité et la volonté impériales, l'aspect de Paris n'est-il pas beaucoup différent de ce qu'il était sous le Consulat. Il y a un plus grand nombre de voitures, mais les chevaux vont tout aussi vite, comme s'ils avaient, dit Fiévée, à se disputer le prix aux jeux Olympiques. Heureux le passant qui n'est pas écrasé t Les piétons avaient autrefois pour refuges les bornes mises le long des maisons sans trottoirs. Avec la permission de la police, ou par son incurie, les boutiquiers étalent leurs mar-
chandises à rexlérieur de leurs devantures, et ces étalages gagnent peu à peu tant de terrain que les bornes sont entièrement cachées sous les vitrines. On compte par centaines le nombre des gens ne pouvant plus se garer des roues de cabriolets qui filent comme le vent. Sur les boulevards, Taspect n'est pas moins curieux. Ils sont noirs de foule, dès qu'il fait beau, nous raconte Gallais. Et quelle étrange promenade : une allée étroite, garnie de quatre
un homme de bon ton que de paraître le vendredi dans une loge à TOpéra et le mercredi à Bulîa, ou de sabler le Champagne chez Naudet. Robert ou Beauvilliers, en compagnie choisie.
Une autre mode qui rassemble en un môme point le tout Paris, c'est le turf du Champ de Mars ou le Salon de peinture ouvert au Louvre en novembre. En outre, une « personne en place », comme dit le mot à la vogue, une per-
LES cil AMPS-KLYSKKS SOIS L K Ml' IRE.
D'après uuc f^ravuro de Tépoque. — (Musée Carnavalet.)
Au xvii« siècle, remplacement des Champs-Elysées élait tout en culture et n'olFrait r\ et là que quelques niaisounetles ou des jardins. Kn 1670, on commença h y tracer des allées et des parcs. Cette promenade fut d abord nommée le Urand-Coars, jtour la distinguer du Cours-lO'Bcine qui est contigu. Dans la suite, lorsf|ue les arbres eurent donné plus de verdure et plus d'agrément, elle fut renommée Champs-Elysées et porte ce nom depuis Louis XIV. Eu 1770, les plantations furent presque entièrement rcnouvelt-es. Deux autres avenues, qui y aboutissent, celles de Marigny et de iNeuilIy, furent plantées sous le rè;>;ne de Louis .Wl (Dli.auhe).
rangs de chaises, au milieu de milliers de gens qui ne se pressentpas, parce qu'ils s'étoulVent; qui ne marchent pas parce qu'ils sont portés les uns sur les autres, et qui avancent à peu près de six pouces par minute, en parcourant une toise en deux heures. En entrant dans cette allée on se croirait dans une étuve, on ne respire plus. N'importe, on regarde, on écoute. Et l'on est dévalisé, car les voleurs à la lire exercent leur profession en toute impunité. Aux seuls gens distingués est réservé le Bois de Boulogne. Les élégants y vont galoper à l'anglaise. Gela est aussi indispensable pour
sonne du monde dérogerait évidemment si on ne la rencontrait pas aux premières représentations.
Telle était la vie de Paris sous l'Empire. Les catastrophes dei8i4eti8i5 bouleversenl tout cela pour substituer une autre société à celle fondée par Bonaparte. Dès la première rentrée des Bourbons, on brise les statues de Napoléon, on renverse celles que l'on ne peul pas détruire. Mais il y a une chose que Von ne parviendra pas à effacer, à faire disparaître : son nom et sa gloire.
Charles Simond.
PIE VII VISITANT l/l.\STITL'TIÛ.\ I) K S SO l H DS- M V K TS, LK SAMEDI tl\ FKVRIKH 1805.
D'après une gravure du temps. — (Musée Carnavalet.)
L'École ou Inslitution des sourds-muets fui < née par labbé de rKpéc vers 17Ù7, avec les r« ssources modiquo de son fondateur et quelques dons de personnes charitables, coniiiu' le duc de reiitliicvre. (A>lte école devint iiisliiulioii royale on 178:3 et fut Iriinsférée dans l'ancien couvent des Céleslins, puis, sous la Kr-volution, d.ins les biUinients de l'ancien séminaire de M-Magioire I/aiibé i^icnrd en devint directeur, après la mort de labbé de ri-pée, le i'A décembre 17s'.), «t lit faire de grands proj^Tcs .'i rétablissement. Terîsécuté sou.^ la Révolution, déporté à Caxenne, d'où il sévada, il ne put reprendre son «innre de bienfaisance «|u'aprè> le IH brumaire.
PARIS SOUS LE PREMIER EMPIRE
C'est Ja première année — cl rannée héroïque — du règne do Napoléon. I']lle commence par une formidable lii'ue contre la France et se termine par l'écrasement de l'Kurope. Cha<]ue jour presciuc est marqué par une victoire. L'éclat dune gloire
l>ARADE PASSÉE PAR L*EMPEREIR SUR LA PLACE DU CARII
D'après une estampe du temps.
(Bibliothèque nationale )
militaire qui, à aucune époque, dans aucun pays, ne sera égalée, domine tout, même les plaintes des mères, remplace tout, même la liberté.
Kn grand apparat, ehamarrés d'or el d'argent, les hauts fonctionnaires, les membres des assemblées viennent, le I*' janvier, saluer rEinpereur, el. par leurs attitudes obséquieuses el leurs emphatiques discours, eest l'adoration de la France, celle de Paris, qu'ils expriment. Elle est si sincère, si unanime, (pie (raus>i médiocres interprètes n'en peuvent diminuer la grandeur.
L'instinrt populaire semble prévoir que cette année sera glorieuse entre toutes, et il la remplit d'innombrables iètes qui sont des apothéoses de Napoléon, de ses généraux et de son armée.
Murât |)asse sur le Champ de Mars la revue de la garnison, et il plaît à la foule parce qu'il lui ressemble. Tout ce qu'elle a d'héroïque, de chevaleresque et de théâtral, il l'incarne.
Quelques mois plus tard, sous le soleil de vendémiaire, la ville entière se porte dans les rues, sur les boulevards, où passent les conscrits de la Uoër, et leurs chansons patriotiques éveillent dans toutes les Ames l'amour de la guerre, Taniour de la gloire. Le 24 octobre, des aiTiches annoncent la ca[)itulalion d'Uhu, et le lendemain on trouve dans son cachot du Temple, avec un numéro du Moniteur posé sur sa table et dans la main droite un rasoir fermé, l'Anglais John Wesley Wright qui. dans sa haine
supprime les haltes, brûle les routes à fond de train, jour et nuit, mais la nouvelle qu'il apporte, à force de l'espérer et de Tattendre, on l'avait devinée... el avant môme que le messager de gloire ait dit un seul mot, Paris, fou de joie et d'(»rgueil, acclame la victoire incomparable, celle qui suflirait à Timmortalité d'un homme et d'un peuple, Austerlitz î L'enthousiasme saisit toutes les occasions, prend toutes les formes, épuise toutes les formules. In tribun demande la formation
FH A se ATI.
D'après l'cfuvie originale de Debucourt. — (Musée Carnavalet.)
britannique, espérait pour nous un revers et meurt d'une victoire.
Alors commence la longue série des fôtes et des Te Deum. La voix puissante des cloches se mêle au bruit des tambours et, sans trêve, sans lassitude, fait entendre son appel triomphal.
Puis, tout à coup, Paris frémit sous une influence mystérieuse. L'air est plus léger et le soleil plus lumineux. Le vent semble apporter des bruits d'acclamations. L'angoisse qui élreignait les cœurs se change en une joie subite, universelle, immense.
En six jours, un courrier a traversé la moitié de l'Europe. Dans sa fièvre de patriotisme, il ne s'est reposé (]ue pour changer de cheval, il
d'une place Napoléon le (irand et, chez les coiffeurs, les bustes de cire, étalés dans les vitrines, reproduisent les traits de l'Empereur.
C'est son image qu'on cherche partout, ou les souvenirs de ses victoires, ou le reflet de son génie. Tout ce (fui n'est pas lui n'existe pas. Le pape Pie VII, au milieu de l'indifférence publique, va de l'hôtel des Monnaies, où on frappe une médaille en son honneur, à l'hospice des Quinze-Vingts, de l'hospice des Quinze-Vingts à rétablissement des Sourds- Muets, où l'abbé Sicard exhibe, avec un orgueil ingénu, son meilleur élève, Massieu. Le chef spirituel de la chrétienté quitte Paris,
PARIS SOUS LE PREMIER EMPIRE
et les journaux annoncent ce fait-divers par quelques lignes banales. Claude Chappe, à qui Bréguet et Béthancourt disputent son invention, meurt de misère et de dégoût, et son suicide, si navrant, passe inaperçu.
Seul, un gros personnage réussit à occuper Tattention du public, et sa popularité, au moins pendant une journée, égale prescjue celle de Napoléon : c'est le bœuf gras qui. après quinze années d'interrègne, fait sa rentrée
geable. Les expériences de Napoléon sur les armées d'Autriche et de Ilubsie présentent un plus vif intérêt.
Cependant les attractions ne furent jamais plus nombreuses ni le Palais du Tribunat — jadis Palais-Royal — ])lus animé. Les boutiques y abondent, et chacune est occupée par un artiste : artiste coifl'eur, artiste en miniatures ou en cheveux, arti^te cordonnier. Pour justifier un titre (|ui étonnerait les sceptiques.
«/aurait' UN CONCERT ATX C H A M PS-K L Y S K ES .
D'après une gravure do Duplessi-Bertaux, épreuve avant la lettre. — (Collection G. Hartmann.) Celle gravure fait allusion à un fuit du 5 messidor an X (1802). Pradère, Pcrsuis, Klleviou et .Mme EUeviou rencontrent sur le boulevard de la Madeleine un aveugle jouant du piano. Aussitôt ils organisent une scène de bienfaisance iiigt'uieuse : IVadère s'assied au clavier et il exécute des morceaux en vogue; EUeviou, appuyé sur sa canne, et Persuis, de l'autre côté du piano, chantent de leur voix merveilleuse, et Mme LiUeviuu fait la collecte dont le produit fut de 30 francs placés dans le chapeau du pauvre artiste, tenant son chien en laisse.
dans sa bonne ville de Paris. D'ailleurs, le Carnaval ressuscité se croit obligé, pour suivre la mode, détre chauvin, el il s'aifuble de défroques militaires.
Comme le Marsouin qui vient s'ébattre dans la Seine, comme Chateaubriand qui publie Rmé^ Paveugle François Bellanger, assassin par amour, choisit mal son moment, pour occuper l'attention des Parisiens. C'est en vain que des esprits — acquittés par les tribunaux — hantent une maison de la rue Notre -Dame -de -Nazareth et qu'à Tivoli, Lemoyne fait des expériences de ballon diri-
les artistes décrotteurs inscrivent sur leur devanture une poétique enseigne que Delille aurait pu signer :
0 vous (|ui redoutez les taches et la crotte, Amateurs de journaux, de propreté, de vers,
Kiilrez ici, souffrez qu'on vous décrotte Et livrez à nos soins la botte et le revers.
Près des ombres chinoises de Séraphin, un industriel avisé, pour llalter la manie archaïque du temps, vient de fonder le Café Egyptien où l'on admire — si Ton n'a pas de plus sérieuses préoccupations — des pylônes
^^^^^^^^^^^^^^^^^^^uHOH
LES MAIRES DE I»AH1S REÇOIVENT AU CHATEAU DE SCHdîXBRUNN DES MAINS DE L EMPEREUR LES DRAPEAUX PRIS A AUSTERLITZ (13 DÉCEMBRE iSOo).
(Collection du prince Roland Bonaparte.)
d'hiérati(iues statues, des ihis, (|ui rappellent — vaguement — les palais de Meiuphis.
Des (listracllons __
très variées s'offrent aux oisifs et aux pronneneurs dans l'intervalle des victoires et des Te DeiiîH : les puces savantes et les conférences (le r Athénée^ V orchestre d e xM . Fo u I leau et les mouches qui se battent en duel.
Ceuxqui apprécient surtout, en fait de satisfactions, celle que donne un bon repas, peuvent aller chez les Frères Provençaux pour y manger le plat en vogue, le riz au safran. Ils ne le paieront que quatre ou cinq fois ce qu'il vaut. Gastronomes ou badauds, habitués de la promenade de Coblentz, ou lidèles du Palais-Royal, tous se
LA LÉGENDE NAPOLÉONIENNE DANS l'iNOUSTHIE PARISIENNE
La bataille des Trois Empereurs.
Boile en bois avec dessus sculpté. — (Collcclion Paul Le Roux.)
signalent, dans le cours de cette année qui se passe en fôtes et en réceptions, par une tenue
moins négligée. Il n'est plus à la mode d'avoir le gilet mal boutonné, les bas mal tirés, de laisser sortir hors do la poche de Thabit un l)Out de mouchoir ou de se présenter avec une main enfoncée dans lapoche de la culotte. On dirait que les Parisiens n'osent plus quitter les costumes de cérémonie qu'ils ont revêtus à lafinde l'année précédente, pour le Sacre. Les femmes elles-mêmes semblent iimpressionnéesparlagrandeur de cette merveilleuse époque, et leurs toilettes « analogues aux circonstances » sont d'une élégance plus simple et plus noble. 11. dWlmèr.vs.
N A P 0 L É O > H K (.: O I ï L ES KK 1. 1 C l T A T 1 0 .\ S A L O C C A S I O X D K SON CM U H U N .T E M E N T .
Tableau de Seuaxgeli. — (Musée de Versailles.)
Ce tableau, commencé en 1805, ne fui achevé '|ue Irois ai. s «près. Il lit u:i des priinipau.x ornemeiils du c Icbrc Salon de 1^08.
LES ECHOS DE PARIS
Une soirée de gala à l'Opéra.
(9 janvier.)
LA salle de l'Opéra était disposée coinine pour les jours de bal, mais elle était d'ailleurs peu reconnaissable. Toutes les loges étaient magnifiquement drapées, et, à chaque rang, d'une maniéie différente. D'élégantes colonnades, de riches candélabres formaient leur séparation. A chacune d'elles, une couronne de fleurs descendait sur la tète des femmes qui devaient y paraître; des guirlandes et des festons unissaient les couronnes entr'elles : ici, ladraperie était semée d'étoiles; là, l'aigle impérial déplovait ses ailes sur un vaste cordon; sur un autre rang, des casques, des boucliers, des drapeaux décoraient le devant des loges ; partout les chiffres de Napoléon et de Joséphine s'offraient aux regards. Un ciel étoile remplaçait le plafond. L'éclat éblouissant des lustres et des diamants des femmes se réfléchissait dans des glaces disposées avec art dans la plupart des loges. Au bas de l'orchestre, régnaient des glaces de plain-picd, qui prolongeaient à perte de vue les lignes des femmes assises. Toutes les loges étaient occupées par les personnes étrangères ou françaises, nominativement appelées à s'y placer. Deux fauteuils étaient préparés pour LL. MM., ix. l'extrémité supérieure de la salle. Prés et derrière