‹ La vie parisienne à travers le XIXe siècleChapitre 2 sur 441 · LE TRAVAIL · texte numérisé non relu

LE TRAVAIL

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elle se maintint aussi régulièrement et aussi pacifiquement qu'il était possible d'en établir et tliriger le fonctionnement.

Il faut se rappeler ces jours et surtout les avoir vécus pourcomprendre combien on dut

mettre en œuvre de prudence administrative et d'action réfléchie afin d'éviler des conflits pénibles à chaque instant avec la population. La faim, conseillère des révoltes, augmentait à mesure que le blocus de Paris se prolongeait.

Les vivres s'épuisaient.

On était obligé de rationner la viande, de donner du cheval, de substituera la farine de froment des mélanges qui rendaient la nourriture indigeste. Les Parisiens supportaient patiemment ce régime, mais peu ù peu la terreur s'emparait d'eux lorsqu'ils apprenaient — et il était impossible de le leur cacher — que la mortalité faisait des progrès effrayants.

Ajoutez que ceux qui avaient assez d'argent à leur disposition pouvaient, en payant très cher, se procurer des aliments sains en quantité suffisante. C'étaient les riches, et leur bienêtre relatif au milieu de la misère atroce ne faisait qu'exciter l'envie et la haine Ouoi d'étonnant alors d'entendre maudire les privilégiés de la fortune restés à Paris ? Devant leur» hôtels passaient les malheureux privés de tout, les femmes îles petits employés, des petits bourgeois, des ouvriers, obligées d'aller faire la queue pendant des heures dans la boue, sous la pluie ou le vent, pour attendre la distribution des vivres. Sans doute il y en avait beaucoup de résignées — c'était le plusgrand nombre — qui ne faisaient jamais entendre une plainte, quoiqu'elles eussent la

mort dans l'âme, sachant leurs enfants malades ou moribonds chez elles, leur mari au combat ou sur les remparts sous la grêle des obus. Celles là faisaient acte d'héroïsme, maisd'autres, moins soumises au sort, criaient qu'il était temps d'en finir et que si l'on souffrait, c'était parce que à l'Hôtel de Ville on ne s'inquiétait pas des souffrances de Paris.

Oe jour en jour la fermentation des esprits, le nervosisme, l'exaltation maladive, la « folie obsidionale », comme écrivaient quelques journalistes, croissaient et devenaient plus mentants. Chaque nouvelle reçue du dehors, tantôt confit mant une espérance, tantôt exacerbant déception , fais renaître avec re crudescence celte lièvre du siège et rendait la tâche administrative extrêmènent co m p I i quée. I^es maires des arrondisse ments, quoique courageux, résolus, et sympathique à la majorité de I population, n> p vaient pas loup. u diuuer l'exaspér; blique quand arrivaient de* dépêches fatales comme celle de la capitulation de Metz, ou quand à l'avantage obtenu succédait, le lendemain, une perte désespérante comme celle du Bourget.

L'administration de Paris était du reste presque confondue avec le gouvernement de la Défense, l'Hôtel de Ville étant leur centre commun de réunion et leurs pouvoirs se trouvant fort souvent dans le cas d'empiéter réciproquement sur les limites légales de leur ressort. C'est ainsi qu'au SI octobre, pendant que les membres de la Défense nationale étaient, dans un coin de la salle des délibérations, prisonniers des gardes nationaux de Floiirens. le maire de Paris et ses adjoints, à quelques pas de là, rédigèrent, sans en avoir le droit, l'aflichc fixant au i" novembre les élections municipales. La convocation n'eut pas lieu par suite de l'é-

MÉIiAII.LK MAVftR PAU r. LCVILLAlK-jj Maté? du I uirniboun- >

chec de l'émeute et de la victoire du gouvernement. Jules Ferry, pour éviter le retour de celte usurpation, prit lui-même, en remplacement d'Fticnne Arago, la mairie de Paris, tout en conservant la préfecture de la Seine, et le gouvernement, pour être mieux à l'abri de toute autre tentative d'un coup de main, alla siéger au Louvre, renonçant ainsi à se réunir à l'Hôtel de Ville.

Le surlendemain du piéhisrite du 3 novembre, qui permitàï'rochu et à ses collègues de compter lrurs partisans — un peu plus d'un demi-million, — sans ajouter toutefois à leur prestige, li s élections municipales i* se prononcèrent dans le- vingt arrondissements, sauf deux le XlX'etleX.V) en faveur de l'opinion républicaine moyenne et modérée. Pa- ; ris. blâmant, par cette démonstration, les violents, aflirmnit sa v o I o n lé de garder le calme en face de l'ennemi. Cependant, en dépit de cette affirmation, les têtes s'échauli lient, les agitateurs travaillaient Le préfet de police, M. Cie>son, qui avait succédé a L'dmond Adam, était un homme a. poigne. Malheureusement il se trouvait, quoique chargé de maintenir l'ordre, dans l'impossibilité d'agir à l'égard des meneurs de la démagogie comme il en avait l'intention. Le général Trochu ne cessait de dire que l'on était sur le radeau de fa .Wirihisf et qu'il ne fallait pas se manger les uns les autres. Kl) attendant, on pérorait et on excitait dans les clubs : une partie de la presse encourageait la sédition, et personne ne prenait les mesures commandées par la situation. Il en résulta que l'émeute, inspirée par Flnurens. Delescluze, Sérizier, Félix Pyat, lllanqui. redoubla d'audace, força les portes de Ma/as. où étaient détenus quelquesuns des chefs du parti démagogique, et les délivra. L'Hôtel de Ville serait tombé au

pouvoir des insurgés, sans le général Vinoy, nouveau gouverneur de Paris, et sans le préfet de police, qui. à la tête d'un détachement de la garde municipale, enleva une barricade construite sur le quai. Cette insurrection, qui eut lieu dans la nuit du 21 au 22 janvier, fut ainsi réprimée, et M. Cresson, usant, avec le consentement du gouverneur de Taris, des droits conférés par l'état de siège, tint les clubistes et les nouveaux jacobins en respect avec une indomptable persévérance. Huit jours après, dans la nuit du 28 au 29 janvier, Jules Favre télégraphiait à (iambetta qu'il avait signé un armistice avec Bismarck.

C'était le prélude de la capitulation. Paris cédait à la fatalité inéluctable.

Fatalité terrible, qui pesa sur la ville pendant plusieurs mois encore, quand, après la période de la guerre et du siège, sévit presque sans transition le fléau de la lutte civile. Du 18 mars au 21 mai 1871, il y eut deux gouvernements : l'un siégeant à Versailles, sous la présidence de Thiers, et s'appu.vant sur larmée de Sedan, mise en liberté par les Allemands et revenue en France, grâce au traité de Francfort; l'autre, aux mains des fédérés, qui installèrent leur Comité central à l'Ilùtel de Ville de Paris et cédèrent la place à la Commune après la proclamation du résultat des élections dans les vingt arrondissements (28 mars). Vingt et un conseillers sur quatre-vingt-cinq ayant le jour même donné leur démission, Paris demeura pendant soixante-huit jours sous l'arbitraire de la révolution, dont on connaît les actes. Le dernier fut l'incendie de l'Hôtel de Ville.

Nous avons dit comment les administrations préfectorale et municipale réparèrent ces désastres. L'Hôtel de Ville est le foyer de la vie administrative de Paris. Ce foyer détruit, brûlé, la première pensée, une fois l'insurrection vaincue, devait être de rebâtir celte maison qui. depuis des siècles, avait à la fois été le gage et le symbole de la personnalité parisienne à travers l'histoire, en dépit des disparitions de dynasties et des orales politiques. Il était indispensable, pour que Paris revécût dans Paris, de réédifier sans tarder ce monument, témoin d'un passé si glorieux pour la Ville, et, afin de faire disparaître le souvenir des jours néfastes, de donner à cette reconstruction l'aspect primitif, avec des modifications de détail seulement. Les commissions chargées de l'étude de ce projet, soumis au conseil municipal de Paris dès le 6 septembre 1871, présentèrent leurs rapports avant latin de l'année La discussion en

fut longue et aboutit à une délibération par laquelle on mettait au concours les plans du nouvel édifice, lin arrêté préfectoral du 25 mai 1872 ouvrit ce concours public, qui fut clos le 31 janvier 1873. Un jury de trente membres, dont dix élus par le conseil municipal, dix nommés par le préfet de la Seine et dix choisis parmi les concurrents, fut chargé de l'examen des projets, et. dans sa séance du 25 mars 1873, confia l'exécution des travaux aux architectes Hallu et Perlhes. Les démolitions commencèrent le 11 août IH73 : la construction ne s'acheva qu'au bout de neuf ans. Trente et un millions de francs, somme ronde, y furent dépensés. L'inauguration eut lieu le 13 juillet 1882. La maison paternelle de la cité, connue l'appelait le Président de la République. Jules C-révy, sortait de ses ruines avec une nouvelle splendeur.

La municipalité parisienne, dès 1871, avait compris qu'il lui incombait une œuvre sociale considérable, et que l'accomplissement de celle-ci, poursuivie patiemment, chaque année apportant ses résultats, devait avoir pour but en même temps l'essor intellectuel et moral de la ville et l'amélioration de sa vie matérielle. Il était, en oulre, utile et juste que, dansles transformations ainsi réalisées, chaque arrondissement eût sa part; que ce mouvement de transfiguration ne se bornât point à offrir aux visiteurs de Paris des merveilles arrêtant la vue, mais que tous les services fussent réorganisés de manière à ne négliger aucun des intérêts de la capitale.

Les conseils municipaux de Paris et les administrateurs de la Ville, les élus du peuple et les fonctionnaires chargés par le gouvernement de collaborer à celte tâche, sont, il faut leur rendre cette justice, restés fidèles à leur mission pendant la période dont il s'agit ici 1 1N70-HKX)). Ils ont développé renseignement sous toutes ses formes, institué l'inspection médicale des écoles, les classes de garde, les cantines scolaires; créé renseignement professionnel . organisé l'enseignement primaire de jeunes filles, fondé l'enseignement populaire, installé des bibliothèques municipales, facilité l'élude de l'histoire de Paris par la création de la bibliothèque et du musée Carnavalet, encouragé les beaux-arts par des achats, par l'érection de nombreuses statues sur les places publiques, par la décoration remarquable de l'Hôtel de Ville à l'extérieur et à l'intérieur. La santé publique a été sauvegardée par l'adduction d'eaux de source, par la réfection des égouts, la construction de nouveaux hôpitaux. L'assistance publique, surtout

l'assistance de l'enfance, le transport des malades, les asiles de nuit, les secours médicaux et pharmaceutiques ont fait l'objet de nombreuses mesures dont on a reconnu successivement les bienfaits. Bien d'aulres institutions sont venues se joindre à ces grande! réformes. Tout cela, au cours de trente années, a conté près de deux milliards, mais le chiffre de la dépense se conçoit lorsqu'on considère le chemin parcouru.

Pour mettre en mouvement ces rouages multiples et en assurer le fonctionnement, il fullait deux choses : une organisation administrative et financière embrassant tous les problèmes vastes et complexes de la vie d une des plus grandes capitales du monde, avec ses mille incidents, et. d'autre part, des hommes voulant et sachant dégager des difficultés la solution exigée en ne compromettant point la vitalité de l'immense cité et en faisant circuler dans toutes ses artères ce qui doit assurer son existence normale, tout en tenant compte de l'incessant accroissement de sa population et de l'extension des besoins de celle-ci. L'organisation, qui n'est pas l'œuvre d'un jour, a été. dans l'ensemble, sagement entendue et surveillée avec vigilance; les hommes n'ont pas fait défaut. Quelques critiques qui aient été faites sous ce rapport, — et il y en a évidemment de fondéps. — il faut rendre hommage à ceux qui, connaissant toute l'étendue de leurs devoirs, n'y ont pas failli, et qui, élus de Paris ou en ayant, suivant une expression adoptée, la tutelle administrative, n'ont obéi qu'aux soucis de leur très lourde tache. Aussi les noms de bien des présidents du conseil municipal, de bien des conseillers municipaux, de bien des hauts fonctionnaires de l'administration, sans distinction d'opinion, sont-ils restés dans la mémoire des Parisiens : tel Alphand. Il en est de même des préfets de la Seine : Léon Say, Calmon, Du val. llérold, Tloquel, Oustry, Poubelle, de Sclves, qui maintinrent, dans leurs relations avec le» représentants de la cité et dans l'opposition qu'ils eurent parfois à leur faire, l'esprit de la vie parisienne et s'en pénétrèrent. Deux seulement de ces « préfets- maires », comme on les a appelés, étaient des Parisiens de Paris : Léon Say et Ferdinand Duval ; mais tous le furent, suivant le mot de M. Poubelle, ■ de sympathie et d'admiration ; • tous eurent des titres à la confiance et à la reconnaissance publiques. La préfecture de police, de son côté, compta des administrateurs fermes et habiles. La prospérité de Paris s'accentua progressivement sous ces diverses impul-

sions, et les grandes Expositions internationales, auxquelles Paris convia le monde, i 878, 1880, PJOO, démontrèrent que l'œuvre sociale avait été conduite avec dévouement, aménité et intelligence. Le vingtième siècle pouvait, à son tour, entrer dans la voie que lui avait tracée le dix-neuvième.

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