II. — l'AWS l s > t: M K i l TEL
Il y a une Ame de Paris. On l'a appelée ondoyante et diverse, mais elle a eu le privilège d'être beaucoup aimée. Assez souvent elle en a été digne. Fréquemment orageuse, elle a repris toujours, après ses grandes tempêtes, sa sérénité, et on l'a retrouvée alors avec ses qualités, qui sont quelquefois des vertus. L'Ame de Paris siège à la fois dans le cœur et dans le cerveau, les mouvements de l'un ayant leur répercussion sur ceux de l'autre. Paris ne se comprend point, si on sépare de lui ses deux puissants moteurs : la poussée intellectuelle et la vibration du sentiment. Paris pense sans trêve ; c'est une usine d'idées qui ne chôme jamais, travaille jour et nuit, perpétuellement. Paris n'est pas seulement en fermentation incessante de pensée; il reste de façon permanente en état de sensibilité, et c'est pour celte dernière raison qu'il a des crises d'émotion, des transports généreux, des incitations charitables qui se traduisent sous toutes les formes de la bienfaisance.
Paris intellectuel embrasse tout le domaine de l'intelligence. Il est poète, artiste, savant, et, dans chacune des routes où il s'engage ainsi, il élève très haut le flambeau qu'il porte, pour que le mnnde entier en soit éclairé. 1870 et ses désastres prouvèrent l'abaissement de niveau de l'enseignement en France, par suite des défauts de système et de programme. Aussitôt Paris, avec ardeur, entreprend la réforme de ses écoles, y introduit des courants modernes, les ouvre à tout ce qui peut les régénérer, cédant même, en certaines circonstances, aux outrances de l'impatience. Mais ce ne sont pas les écoles seulement qui revivifient l'atmosphère intellectuelle de Paris. Les efl'orls individuels s'unissent aux encouragements et aux travaux administratifs et officiels. Paris revendique son rang de pionnier dans la science et reconquiert les plus brillants lauriers.
Les chemins les plus ardus ne l'arrêtent pas dans son émulation. Les mathématiques citent avec orgueil, à la tète de leurs illustrations, de 1870 à P.KJO. nos Bertrand, nos Serret, nos Hermitte, nos Darboux, nos
Poincnré, nos Picard, nos Méray, nos Tisserand; les sciences physiques nomment, avec non moins de fierté, nos Cailletet. ■ ' ' nos Deprez ; la chimie, nos Itaoult, nos Iterthe- I o t , nos M o i s s a n ; les sciences naturelles, l'as I t leur et ses disciples; * la biologiej Charcol; la vj| philosophie, y»
Boulroux, \ Fouillée, Guyau; la physiologie, Marey. Rkhet.d'Ar sonval. Hinet
Les audaces vont de concert avec toutes ces investigations patientes ou brillantes. Les audacieux sont les artistes et les lettrés. L'art fournit à Paris un contingent toujours renouvelé de travailleurs dont quelques-uns, s'affranchissant des juges académiques, proclament vigoureusement leurs révoltes. De 1870 à 1900, elles ont été marquantes, môme en architecture, où les hardiesses sont généralement rares. Les Expositions universelles ont, il est vrai, offert aux architectes parisiens des occasions de sortir offensivement des routines. Tandis que les uns s'en tenaient, comme M. Vaudremer, aux traditions nationales de l'art religieux avec quelques concessions à la nouveauté, d'autres, tels MM. Formigé,
J.-V. SUINKTZ.
Gravé par Cm apc.
N> à Versaille* ni 1787, mort i l'eriien 1870, Srhurti fui un drl peintre) > H. Im i du xi\< «if* le Si-, m illi un IjI>I< >ux mm la Bvirmirmtr et Si . f, -(.iiriwf, JéisU appelant a lui les petit! enfants, Junne d'Arc, rte.
- J.-r MILLKT.
Dessin de Boi'vet, graxé par Trufaut.
(■;ollnliun d,' I 4rf.)
N« i Gréville Minche en t»15, mort va t sT5 k BerhleM, Millet fut un de» mettre* de I ccole faMtfeJ«r, See «Mvre* lu uln- rem»rmiubii-n sont I Angelut du toir, la Murl tt le KoCirroH, la Tonirait dt moutons, rte.
Dutert, Bouvard, acceptaient les lois démocratiques de l'architecture du fer combinée avec les revêtements polychromes inaugurant la renaissance de \ la céramique; d'autres, encore plus hardis, acceptaient même le style moderne et l'art nouveau, en donnant des modèles de mobilier.
La sculpture à son tour sacrifie à ce- le ii dan ces. Si quelques maîtres se réclament encore, en ces trente années de fin de siècle, de l'art grec et de l'idéal de l'antique, comme L'hapu, le romantisme trouve des représentants plus nombreux, quelques-uns l'associant encore avec l'idéalisme, comme Palguière. mais tous revendiquant la liberté comme Va\guière lui-même, comme Barye, Carpeaux. Freiniet. Dalou. Dartholomé. etc.
Plusieurs, délaissant lasculplureollieielle.
remettent en honneur la sculpture d'appartement où excellèrent jadis Falconet et Clodion. et à leur exemple créent des chefs-d'œuvre que signent Dampt.
Aubé. Théodore Rivière, (ïardet. Les médaillcurs, ces sculpteurs qui gravent, s'insurgent, eux aussi, contre les sécheresses académi-
ques, et, lorsqu'ils s'appellent Chaplain, Du puis. Koty, reviennent aux souplesses savoureuses des Dupré et des Warin.
Mais, c'est en peinture surtout que triomphe l'insurrection. Henri Rei;nault, le 15 juillet 1870, dans une lettre écrite de Tan ger à un ami, proclame, avec Courbet, le droit des impressions personnelles. Il n'a guère le temps de réaliser ce qui alors n'est qu'une aspiration et un réve, car la mort le prend à Buzenval, le 19 janvier 1871, tout frémissant de patriotisme, et l'ensevelit àjamais dans le drapeau national , glorieux linceul : mais le mot qu'il a jeté aux artistes de son temps devient un mot d'ordre. Manet le recueille, pousse la nouvelle théorie à ses conséquences extrêmes, crée l'impressionisme, que les défenseurs de l'arche académique signalent comme un délit, et qui suit son évolution,
allant de Courbet à Manet. de Jongkind à Baudin; à Lépine, à Claude Monet, Pissaro,
Sislcy. pendant que les classiques résistent
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sur leur terrain En même temps s'épanouit toute une floraison de talents, avoi-
jclkk he Goivcoirirr.
|V»,iti A K-lii ion. I il,' G»*cni'«ri
sinant ou égalant le génie : Puvis de Chavannes. Corot, Cazin, (iustavc Morcau. pour ne citer que des morts. Renversant la hiérarchie dos genres, affirmant la fécondité du sentiment intérieur ou de la vision directe, les maîtres — tous auréolant Paris de leur gloire — ont rendu à Paris sa suprématie avec sa virtuosité.
La musique ne fut pas en relard sur les
autres arts, et ce sont des fils de Taris, comme llizct, Counod, Saint-Saëns. Vincent d'Indy qui illustrent avec leurs œuvres, que consacre l'admiration universelle, leur berceau, en l'entourant de tous les charmes de la mélodie; Fhzet, qui, selon le mot de Nietzsche, découvre une terre nouvelle; (iounod, mariant les langueurs sensuelles au mysticisme plein de dévole expression ; Saint-Saëns. le dernier classique: Vincent d'Indy, le plus célèbre des élèves de ce Liégeois francisé. César Franck, qui mourut à Paris en 181)0 et qui fut le plus grand éducateur de la musique contemporaine, le plus profond des musiciens après Wagner.
Si la littérature française a été en décadence de 187(1 jusqu'à nos jours, en suivant la pente déjà inclinée de 1847 à 1870. Paris n'est pas, en ce qui le concerne particulièrement, déchu de son rang. Les poètes, Siillv-Pnidhomine, Ku.yènc Manuel, François Coppée, qui ont parmi les contemporains le plus de sympathie ou de renommée, sont des Parisiens de naissance, de mémo que les
M»»s PII.* ET rUHETlK.
(D'iprri un croquis Je Inivi .)
auteurs dramatiques les plus écoulés du public, Dumas fils, Victorien Sardou, llalévy, Meilhac, Labiche; les romanciers Zola, Anatole France, que leurs livres, ù des litres divers, ont rendus les plus populaires, virent le jour ;ï Pari» el ce fut encore Paris qui vit naître les princes de la critique, comme Saint* Marc-Cirardin (mort en 1873), Paul do Saint-Victor (morl en 1881) ; les plus redoutables dcpolémistes, Uocbefort. Cassagnac, Drumont:
les plus savant* parmi les historiens et les érudits, M i c h c I e t (mort en 187 li, Lit- Iré (mort en 18*1 ), Kgger (mort en i8K5t.
Fuslcl de Goulanges (mort en 1881*). La vie littéraire de Paris a, comme le coeur de Paris, ses pulsations qui trahissent ou son calme ou sa Qèvrc,, et plus souvent celle-ci que celui-là . dette quiétude, intermittente d'ailleurs, et toujours plus apparente que réelle, parce que ce n'est qu'un court repos de névrose, celle inquiétude, plus cou lumière, H passant par toute la gamme de l*ngilation, s'est, à toute époque, rellétée, répercutée, dans la eau - tu- p i risienne. qui. elle-même, a eu des centres de réunion dans les salons littéraires. Autrefois, ils dictaient la loi & l'es prit, régentaient les élections académiques, faisaient et défaisaient les réputations. Sous la troisième République, de 1870 à 1900, ils ont perdu de leur autorité, eu perdant de leur nombre Pendant la première moitié de cette période, le salon de Mme Adam, alors directrice de la Nouvelle Revue, fut l'oracle des succès et des
gloires, et prononça, pour bien des écrivains, comme Paul liourget, Pierre Loti, etc., le Tu Murcellus tri». Plus tard, Mme Aubernon tint ce sceptre en ses soirées où les intimes, comme Hcnan, étaient les seuls assidus.
Les salons virent disparaître, quand elle mourut, leur dernière Mme Geoflrin- A leur place s'ouvrirent des foyers plus restreints, comme celui de Goncourt, d'Alphonse Daudet, comme les rédactions des revues, principalement celles où se formèrent les nouvelles écoles, la /'/«me, le Mercure de France, et les vingtaines de pelilcs chapelles ou d'associations provinciales, tu Cigale, h romme, la mur. |< > unes, B'ouvranl au ai soleil de la jeunesse, les autres se voilant plus mystérieusement d'ombre, mais loule> attestant que le Paris intellectuel garde jalousement lu verdeur de ses forces cl le trésor de son activité.
IA VIS DK LV IUE.
(Il IUII.I R (illAVKL l'Ail CIIAI'LAt.N.
Muser du Ltii-iiit-Durg.)
Les grandes voies, qui ont assaini Paris en lui ôtant de son pittoresque en beaucoup de quartiers, étaient presque loules comprises dans les travaux dont le M'cond Lmpire traça les plans. Cependant quelquesunes ne furent achevées que sous la troisième République.
Elles contribuèrent à changer la vie de la rue. Ce qui ajouta considérablement à ce changement de physionomic.ee furent les nouveaux réseauxde moyens de transport <ians Pari-, d'abord l'augmentation des lignes d'omnibus, pui- les lignes de pénétralion reliant la ville à lu banlieue, les tramways,
en dernier lieu le métropolitain. Paris cessa ainsi peu à peu d'être parisien pour devenir cosmopolite, et les grandes foires internationales, principalement celles de 1889 et de PMK). y amenèrent la province et l'étranger à flots si pressés que l'on se vit dans la nécessité de multiplier sur tous les points ces modes de locomotion inconnus du passé. La bicyclette, l'automobile envahirent concurremment tous les lieux de passage. Les dangers s'en accrurent pour les piétons, qui se trouvèrent désormais à peine en sûreté dans l'espace relativement étroit laissé aux
trottoirs. Partout ou il fal lait traverser un square, une place, un carrefour, ou se porter d'un trottoir de gauche à un trottoir de droite et Vice versa, le promeneur, le marcheur, si prudent fut était maintenant en péril. Alors qu au commencement de troisième République, Pa ris ne connaissait qu'un seul carrefour des écrasés, chaque arrondissement avait, en P^OO, les siens et plutôt trois qu'un seul. Par suite, le Parisien ou le provincial fixé ou séjournant à Paris, l'étranger y venant pour un temps plus ou moins long, subirent l'influence de l'affolement, de l'ahurissement, de la désorientation. du manque de placidité jusqu'alors accoutumée. La population de Paris changea positivement d'allure dans sa marche à travers la ville; les types croqués autrefois par (iavarni, Monnier.
Daumicr disparurent progressivement. Paris s'américanisa. Les embarras déplorés par Boileau n'étaient que des désagréments de village en comparaison des encombrements d'à présent. Les Expositions y propagèrent l'exotisme. Il y eut des brasseries comme en Allemagne, des mail-coacft comme à Londres,
Ml'lDAILLC lOHHEHOBATIVE DO CENTBNAIRK I» E CHIVRKM.
(MuiA du Luxembourg.)
Gravé* par Oscar Rot*.
des cohues comme à New- York. L'invention des confetti apporta un nouvel élément à cette métamorphose, plutôt regrettable, de l'ancien Paris. Les batailles entre hommes et femmes, parfois du monde, et du beau monde, en ces effervescences populaires, où la petite rondelle de papier frappait insolemment les visages, sous le regard protecteur de la police, démocratisait les mœurs. Paris se plaisait toutefois à ces journées de laisseraller contraire à la courtoisie, à la politesse française proverbiale et à ce raffineue l'on a aple parisianisme, ht, chose tiricuse. en même temps qu'il perdait la notion de la politesse élégante, réservée, il acquérait le respect de la discipline .
Le serpent de ville, armé du bâton blanc, immobilisait du te voitures et pas>ants.
Paris en 1900 est tout ;mlre que Paris en I8T0. La vie y semble plus intense, le mouvement y est certainement plus vif et plus impatient; les cafés-concerts, en y popularisant la chanson rosse ou grivoise; les journaux illustrés, en y mettant sous les yeux de tous des allusions soulignées avec intention de scandale; les événements sensationnels, en y excitant les passions et y provoquant les désordres qui durent plusieurs semaines, comme l'affaire du ForlChabrol ; vingt autres causes de tout genre ont déterminé, vers la lin du dix-neuvième siècle, l'existence d'un Paris tout nouveau. Celui d'autrefois, celui d'il y a trente ou quarante ans. de la veille île I870et des premiers lendemains, appartient chaque jour davantage à la documentation.
11 est probable que dans vingt ans les Parisiens eux-mêmes ne retrouveront plus la