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LE MIDI A PARIS

22 janvier 1884.

La Comédie-Française donne ce soir la première représentation de Smilis , drame en quatre actes, de M. Jean Aicard.

Encore un Méridional qui se hisse, à la force des poignets, au haut du mât de cocagne parisien, et qui décroche la timbale.

Car il est du Midi — Aicard, on pourrait même dire qu’il est du Midi... trois-quarts !

L’homme. — Parmi les brouillards de la Seine, il a gardé la nostalgie du soleil natal. Aux heures lointaines des débuts, alors qu’il habitait vers les Invalides, on le voyait, emmitouflé de fourrures et coiffé de loutre, même par les tièdes matins d’avril , se promener , tout grelottant , sur l’Esplanade.

Le poète. — Il est du cru felibresque , et son oeuvre a cette teinte de poussière grisâtre qui donne aux oliviers de Provence leur inoubliable aspect de mélancolie. S’il écrit en français, il pense en provençal, et les parfums de Mireille embaument sa délicieuse idylle de Miette et Noré.

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En forçant les portes de la Comédie-Française, M. Jean Aicard accentue et consacre ce que j’appellerai, sans intention satirique — et pour cause — la conquête de Paris par les hordes méridionales.

— C’est du Nord que vient la lumière ! dit un aphorisme normand.

— Faites excuse, c’est du Midi ! répond un autre aphorisme... gascon.

Et — pour une fois — ce n’est pas une gasconnade.

Il est de fait que, depuis vingt-cinq ans, au point de vue artistique, oratoire ou littéraire, le Midi prime et opprime le Nord. Parcourez le livret du Salon, le catalogue de la Société des gens de lettres ou de la Société des auteurs, les listes des deux Chambres, et vous constaterez que, parmi les individualités marquantes, les naturels des bords de la Garonne, du Rhône ou de la Durance sont en notable majorité.

Dans un ordre d’idées plus spécial, prenez la nomenclature des Dîners périodiques qui pullulent dans Paris : une bonne moitié des fourchettes qui travaillent — et consciencieusement, troun dé l’air ! — dans ces gueuletons sont des fourchettes méridionales.

Paris n’est plus aux Parisiens, il est aux Méridionaux; ils y régnent et ils y gouvernent, par droit de conquête et aussi par droit de talent. Et, sous une apparence paradoxale, il .est presque d’une absolue vérité, le mot qu’on prête à Paul Arène.

A je ne sais plus quel banquet de la Cigale, on lui présente un jeune homme tout frais débarqué de sa province, qui rêve de se faire, dans le journalisme, une place au soleil parisien.

— Et, comme ça , vous êtes du Midi ? lui demande l’ingénieux auteur du Parnassiculet.

— Non, monsieur, je suis du Havre! répond timidement le néophyte.

— Vous n’êtes pas Méridional!!! fait Arène avec un mélange de compassion et de dédain... Alors, qu’est-ce que vous venez faire à Paris?

Les invasions sont généralement transitoires et momentanées. L’invasion méridionale a pris le caractère d’une occupation permanente. Cela tient à ce que ces modernes Attilas sont unis entre eux par la plus étroite solidarité, et qu’ils excellent dans l’art, éminemment opportuniste, de se serrer les coudes et de se faire la courte échelle. S’ils sont musiciens, ils trouvent des chanteurs — du Midi — pour interpréter leurs premières oeuvres ; s’ils sont peintres, sculpteurs ou gens de lettres, ils trouvent des directeurs de * journaux — encore du Midi — pour chanter leurs louanges ou pour encourager leurs débuts ; s’ils sont orateurs, ils trouvent des présidents de Chambre — toujours du Midi — pour leur faciliter l’accès de la tribune ; et s’ils ont la nostalgie de la croix, ils trouvent des ministres — de plus en plus du Midi — pour fleurir leur boutonnière.

Parmi les envahisseurs méridionaux, les plus favorisés sont les Toulousains, peut-être parce

qu’ils sont les mieux doués et qu’ils poussent le patriotisme de clocher jusqu’à l’exclusivisme. Ils forment, dans le grand fouillis de races parisien, un clan à part où nul n’est admis s’il n’a reçu le baptême dans ce Jourdain français qu’on appelle la Garonne. Si vous passez, à certains jours du mois, sous les fenêtres du Café de l’Opéra, vos narines seront chatouillées délicieusement par un vague parfum de confit cl’ oie et de cassoulet, et vos oreilles obsédées par ce refrain, qui est comme la Marseillaise de l’Aquitaine :

0 moun païs, ô Toulouse», ô Toulouso !

C’est le banquet mensuel de la Luscrambo ; ce sont les Toulousains qui boivent aux Toulousains, tous Toulousains et rien que Toulousains !

Et c’est cette cohésion qui fait leur force ; mais ce qui fait leur saveur, c’est cette infatuation du terroir dans laquelle ils s’épanouissent avec une adorable inconscience. En voici deux échantillons de derrière les fagots :

Aux dernières élections législatives, la Haute- Garonne et les départements limitrophes envoyèrent au Palais-Bourbon un groupe compacte de jeunes députés républicains.

Interrogés par leurs « anciens » sur l’attitude qu’ils comptaient prendre au cours de la session, ces « conscrits » répondirent :

— Nous sommes venus pour soutenir Gambetta... Mais il faut qu’il marche droit, capdédious ! Sans ça, nous le f...icherons parterre!...

En définitive, il n est pas plus du Midi que nous autres !

Exquis, n’est-ce pas ? Ceci ne l’est pas moins :

A la terrasse de Peters, un Parisien de Toulouse prend l’absinthe avec un Parisien de Paris, espèce de plus en plus rare. Près d’eux, sont attablés deux consommateurs, dont l’un gesticule et parle haut, avec une mimique et des intonations ultra-pyrénéennes.

— Que dites-vous de cet assent ? dit au Parisien de Toulouse le Parisien de Paris.

— Peuh ! fait l’autre avec un sourire méprisant, cest un qui pose pour être de chez nous !

Mais s’ils ont le dédain des autres — ce qui est un travers — les Toulousains ont, entre eux, le sentiment et le respect de la valeur hiérarchique, — ce qui est une vertu. Qu’on en juge par cette anecdote :

Le Conseil général de la Haute-Garonne a voté, sur la proposition de M. Adrien Hébrard, sénateur, directeur du Temps , l’érection d’un monument à Goudelin, le grand poète patois du xviie siècle.

Ce Goudelin, à qui la tradition populaire a fait, sous le nom de Goudouli, une légende analogue à celle de Rabelais, et tout aussi contestable, fut le précurseur de Jasmin, et ses poésies, d’un tour à la fois mignard et savant, familier et lyrique, font songer tour à tour à Malherbe et à Ronsard.

Le monument voté, le conseil général décida

que le devis et l’exécution en seraient confiés à six sculpteurs vivants, tous Parisiens de Toulouse, et tous prix de Rome : la statue, à M. Falguière ; les quatre bas-reliefs en bronze, représentant quatre épisodes de la vie du poète, à MM. Barthélemy, Marqueste, Idrac et Mercié, et les ornements de la frise, à M. Labattut, encore pensionnaire à la villa Médicis.

Les six sculpteurs furent d’abord désignés en bloc, mais sans attribution spéciale. Le délicat était d’attribuer la statue, car la race des statuaires n’est pas moins irritable que celle des poètes. Hébrard réunit un jour les six émules à sa table, et entre la poire et le fromage, proposa de faire trancher la question par le sort.

Alors, Mercié se levant :

— Le sort, dit-il, n’a rien à voir où il y a des titres. Falguière est notre doyen, notre maître à tous. C’est à lui que revient la statue, par droit de talent et par droit d’aînesse. Quant à nous, nous nous tenons pour trop glorieux d’être ses collaborateurs et de signer notre nom au-dessous du sien !

En vérité, je vous le dis, ce n’est bientôt plus Paris-Capitale qu’on dira, c’est Paris-Capitole !

MADAME DE PAÏVA

23 janvier 1884.

Il y a quelque part en Allemagne, au fin fond de la Silésie, un château magnifique, perdu dans de vastes exploitations minières, où les dévots des Tuileries disparues, s’ils poussent la dévotion jusqu’à faire ce long voyage, retrouveront dans son intégrité, et vierge des outrages de la Commune, la vieille demeure de nos rois.

C’est le château de Newdelck, où s’est éteinte mardi soir, à quatre heures, la comtesse Henckel de Donnesmark, plus connue des Parisiens sous le nom, jadis célèbre , de madame de Païva.

Cette reconstitution, accomplie par l’architecte Lefuel, un des grands amis de la défunte, avec la même religion artistique que M. Violet-Leduc mit à reconstituer Pierrefonds, fut une des innombrables fantaisies royales dont cette remueuse de millions émailla son étonnante carrière.

On peut, par ce simple détail, se faire une idée de sa colossale fortune ; et, si l’on songe à l’humilité de ses débuts , on comprendra de quelle volonté féroce il fallut qu’elle fût armée pour la conquérir.

La volonté fut, effectivement, la qualité maîtresse de madame de Païva, je pourrais dire sa vertu, si je ne craignais que, dans l’espèce, ce mot ne fît quelque peu sourire.

Elle s'appelait, de son nom de famille, Pauline- Thérèse Lachmann, et elle était née dans une

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province de la Russie. Le 1 1 août 1836, entre la vingtième et la trentième année — on ne sait pas au juste — elle épousait un pauvre tailleur de Moscou, nommé François Villoing. Ce mariage, sans amour, ne fut pour elle qu’une première étape vers la vie libre. Un beau matin, laissant la son pauvre diable de mari, qui tirait l’aiguille, et son fils, qui braillait dans ses langes — car elle était mère depuis quelques mois — elle partit à la conquête du monde.

Paris était son objectif. Paris est la flamme qui fascine tous ces jolis papillons et qui les consume lorsque, comme l’acier, il ne s’y trempent pas. Mais la chance, qui sourit aux belles filles, lorsqu’elles sont décidées à tout, lui fit d’abord grise mine. Elle eut froid, elle eut faim, et, par une glaciale soirée de décembre, on la ramassa, mourante, dans l’avenue des Champs-Elysées, en face du Jardin d’hiver. Le passant providentiel qui, généreux comme le sont les artistes, accomplit ce sauvetage, était un illustre virtuose du piano. Cette rencontre fut l’ébauche d’un roman qui tomba bientôt dans les banalités de la vie réelle , car, à quelque temps de là, des « faire-part » répandus à profusion dans Paris, annoncèrent le mariage de M. H. H... avec mademoiselle P. T. L... Mariage on ne peut plus apocryphe, car François Villoing tirait encore l’aiguille et la tira jusqu’en 1849, date officielle de sa mort.

Cependant, madame H... prenait au sérieux son rôle de femme légitime : elle eut un état de maison, accompagna son « mari » dans toutes ses

tournées artistiques, et n’eut de repos — car elle était ambitieuse — qu’il ne l’eût conduite à la cour. Faiblesse stupide, dont ils devaient cruellement se repentir l’un et l’autre. La beauté radieuse de madame H... avait surexcité bien des jalousies ; on avait, en consultant l’état civil, acquis la preuve que ce ménage charmant était un faux-ménage, et quand la belle irrégulière fit son entrée triomphante dans la salle des Maréchaux, un aide de camp s’approcha d’elle, et lui dit tout bas :

— Madame, vous vous êtes trompée de porte ! Elle comprit et tourna les talons, traînant après elle le pauvre H..., tout honteux et tout décontenancé. Et tandis qu’ils regagnaient leur logis, pelotonnée dans un coin de la voiture, elle disait, mordillant ses dentelles :

— Les imbéciles ! J’étais la plus distinguée entre les pécores qui se trouvaient là ! S’il y avait des éliminations à faire, c’est par moi que l’on devait finir et non pas commencer!

Désormais, H... n’était plus pour elle un pavillon suffisant; elle rompit sans un regret, sans une larme. Elle ne voulait pas seulement la fortune, elle avait encore la nostalgie de la considération et du respect Désespérant de les trouver à Paris, elle partit pour Londres. Là, commença pour elle une vie de Ittes, de déceptions et d’angoisses, qui se serait infailliblement dénouée par le suicide, si la propriétaire de son humble garni ne l’en eût dissuadée :

— Vous avez, lui dit-elle, tous les dons du ciel, la jeunesse, l’intelligence et la beauté. Mais vous

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ignorez l’art de vous en servir. Il vous reste quelques toilettes. J’ai pour ce soir une loge à Covent-Garden, allez-y, montrez-vous à nos gentlemen dans cette jolie toilette blanche qui vous sied à ravir et vous rend irrésistible. Que risquez-vous ? Si l’amorce ne prend pas, il sera toujours temps de vous tuer demain !

La ci-devant madame H... écouta les conseils du « mauvais ange », et le lendemain elle avait dix fortunes à ses pieds.

Elle en fit deux parts, croquant l’une à belles quenottes et emmagasinant l’autre avec la prévoyance d’une fourmi. Cela fait, elle revint en France, où elle avait une revanche à prendre, et elle s’installa somptueusement place Saint- Georges, en face de l’hôtel de M. Thiers, dans cette curieuse maison à sculptures gothiques, aujourd’hui remplacée par un immeuble de rapport, mais qui, en 1840, lorsque l’architecte Renaud l’avait bâtie, avait fait sensation dans la capitale. L’argent purifie tout, et, en très peu de temps, son salon où, la première, elle sut réunir tous les raffinements du confort moderne, devint un des plus recherchés de Paris.

La revanche commençait : elle ne fut complète que lorsque, le tailleur Villoing étant mort, sa veuve put se payer le luxe d’épouser en secondes noces, le 5 juin 1851, un véritable « grand de Portugal», comme on dit dans Tête de Linotte, le marquis Fr. Araujo de Païva.

C’est surtout au mariage qu’elle tenait. Quant au mari, dont elle ne se souciait guère, il disparut

bientôt de son existence. Après une courte excursion à Lisbonne, elle revint seule et reprit, cette fois, dans une maison voisine de l’Arc-de- Triomphe, ses dîners et ses réceptions, dont l’illustre Delacroix, Emile de Girardin, Arsène Houssaye, Lefuel, le bibliophile Jacob, Ponsard, Emile Augier, Théophile Gautier et le comte Henckel de Donnesmark, son troisième mari — en perspective — étaient alors les hôtes les plus assidus.

Elle les y attirait par son esprit aimable, par son intelligence des choses artistiques, par sa grâce familière, et par ses allures de « bon garçon » fidèle à ses amitiés dont elle ne s’est jamais départie.

Un soir qu’Arsène Houssaye, contrairement à ses habitudes, s'était enfoncé dans un fauteuil, tout rêveur :

— Qu’avez-vous donc, cher ami? lui dit-elle. Méditeriez-vous quelque sonnet ?

— Hélas, non ! répondit l’auteur des Grandes dames, je songe que, si j’avais cent mille francs, j’empêcherais peut-être le Jardin d’hiver, cette merveille d’élégance, de devenir la proie des entrepreneurs de maçonnerie!

— Etes-vous bête ! fit la marquise.

Et, prenant dans son secrétaire un carnet de chèques, elle écrivit sur un des coupons :

Bon pour cent mille francs.

Puis, le tendant au poète :

— Tenez, ajouta-t-elle, faisons l’affaire à nous deux. Vous m’aiderez, de cette façon, à réaliser

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un vœu que j’ai fait il y a bien longtemps. Le soir ou ce pauvre H..., m’a ramassée, mourante, devant le Jardin d’hiver, je me suis juré que, lorsque je serais riche — elle ne disait pas « si jamais je suis riche,» tant était grande sa foi dans l’avenir — je ferai construire un hôtel en cet endroit. Vous voyez que le hasard lui-même se fait mon complice !

Houssaye prit le chèque, et au dos d’une lettre il traça ces quelques mots :

« Reçu de la marquise de Païva cent mille francs que je lui rendrai dimanche prochain. »

La marquise jeta les yeux sur le papier, le froissa dans ses doigts roses et l’approcha d’une bougie, en disant :

- — Ce diable d’ Houssaye, il sait tout, même faire les reconnaissances !

C’est par ces façons qu’elle conquérait son monde et que, dans ce bel hôtel de l’avenue des Champs-Elysées dont l’escalier d’onyx rivalise avec celui de l’Opéra, et qu’illustrent les chefsd’œuvre deBaudry, de Cabanel, deGérôme^etc., elle sut grouper jusqu’à la guerre de 1870 l’élite des beaux esprits contemporains.

Ses dîners sont restés célèbres. Les serres de Pontchartrain, cet admirable domaine où régna La Vallière, et qu’elle avait acquis du comte d’Osmond, ne « travaillaient » qu’à fournir à ses convives des pêches au mois de janvier.

N’y était pas admis qui voulait. Jamais la finance — et ce fut un de ses grands griefs contre la marquise — ne réussit à forcer les

portes si bien closes de cet Eldorado, dont nul n’a pu dire : Qui paye y va !

Elle ne voulut autour d’elle que des amitiés solides, et elle réussit à réaliser ce rêve ambitieux. Aussi faut-il reléguer dans la légende ce \ vers qu’on accuse Emile Augier d’avoir écrit sur

I son album :

Ainsi que la vertu le vice a des degrés...

par allusion à son escalier splendide, et cette prétendue réponse de Théophile Gautier, qu’on interrogeait sur l’avancement des travaux de l’hôtel

— Ça va bien... on a déjà posé le trottoir !

' On sait le reste. La guerre de 1870 rompit cette chaîne sympathique, et rien ne la put ressouder. Le vide se fit autour de celle qui, dans l'intervalle, était devenue la femme du comte Henckel de Donnesmark, le cousin du chancelier de fer, Lex-proconsul d’Alsace-Lorraine. Ceux de ses fidèles qui n’avaient pu, malgré tout, oublier vingt ans d’hospitalité charmante, n’allèrent plus chez elle qu’à la dérobée, en manteaux couleur de muraille. Elle ne fit plus à Paris que de courtes apparitions, et s’exila, mélancolique, au fond de son château de Silésie, dont l’architecture lui rappelait les années heureuses. Elle y est morte à l’âge de soixante-douze ans ,

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