CE QUE COUTE LA GRATUITÉ
17 janvier 1884.
Finie la quinzaine terrible ! Doublé ce redoutable cap des tempêtes, où naufragent, tous les ans, les bourses parisiennes, où s’engloutit l’épargne accumulée pendant de longs mois ! Maintenant, on se reconnaît, on se recueille, on palpe ses goussets, qui sonnent le vide, et on compte ses morts ! Quel cimetière !
Des économistes ingénieux ont établi le budget d’une femme du monde et le budget d’un homme de plaisir. Travail un peu fantaisiste, car ce qui, dans le budget d’un homme de plaisir ou d’une femme du monde, enfle prodigieusement la colonne du « Doit » et rend tous
les chiffres chimériques, c’est l’imprévu. Or, sous cette rubrique, dont les économistes ont le tort de ne pas prendre souci, figurent en première ligne les choses qui ne coûtent rien, ou qui passent pour telles.
De ce nombre sont ce qu’on appelle — par antiphrase, sans doute, — les billets de faveur. Il est avéré qu’en additionnant les frais de timbres-poste, de commissionnaires, de voitures, de pourboire au concierge et... de temps perdu, le prix de la place soi-disant gratuite excède presque toujours le prix du bureau. Mais il n’est pas moins avéré que, l’amour-propre aidant, cette duperie, dont personne n’est dupe, ne décourage personne.
Etre abonné de l’Opéra, c’est un luxe très cher. Avoir — à titre gracieux — ses entrées au théâtre et sur la scène, c’est un luxe plus cher encore. L’abonné peut, à sa fantaisie, quand vient le jour de l’an, restreindre ses libéralités envers le personnel ; le bénéficiaire d’une entrée gratuite doit être fastueux, sous peine de passer pour un pleutre. Un de mes amis est dans ce dernier cas. Il pouvait, étant riche, payer sa stalle ; il a trouvé plus flatteur de passer pour un ami des dieux et de recevoir leurs largesses. Mais, après en avoir savouré les joies, il vient d’en goûter les amertumes. Homme d’ordre, mon ami tient ses livres à jour avec l’exactitude d’un caissier : il m’a permis de jeter un coup d’œil sur le chapitre « Etrennes », le plus volumineux de son
JANVIER
budget annuel, et j’en ai détaché, comme document typique, ce feuillet empreint d’une certaine mélancolie :
Ce qu 'il in en coûte, en l’an de disgrâce 1884, pour avoir mes entrées gratuites au théâtre et sur la scène de l’Opéra.
« Mercredi, 2 janvier. — Entré par le contrôle de gauche. Saluts et sourires obséquieux des contrôleurs. Déposé Jofr. sur leur table ci. 50 fr.
» Essuyé les saluts et les sourires obséquieux des contrôleurs de droite.
Comme j’entre indifféremment par l’un ou l’autre côté, déposé la même offrande ci. 50
» A l’entrée des fauteuils, glissé discrètement, d’un air presque honteux, dans la main de Louis un billet roulé comme une cigarette. Dame! Louis, c’est le véritable directeur de l’Opéra; c’est le dispensateur des grâces ; c’est lui qui vous inscrit ou vous biffe pour les premières ; c’est lui qui ne vous place pas, alors même que vous avez vos entrées, si vous n’êtes pas du dernier bien avec lui. Il a, ce Louis, des : « Monsieur, vous ne pouvez pas rester là ! » qui sont d’une politesse terrible et qui vous refoulent dans le corridor ! Cinq louis à Louis, c’est le strict conve-
nable ci. 100
A reporter 200 fr.
Report
» Pénétré sur la scène. Passé devant Guillois, le cerbère, non de l’enfer, mais du paradis. Très aimable homme, ce Guillois, qui vous garde vos lorgnettes et qui fut pendant le siège, comme restaurateur, la providence des garde-nationaux. Deux louis pour ce souvenir et pour une amabilité de 365 jours, ce n’est vraiment pas trop
payé ci.
» Passé la porte de fer, la porte terrible. Un louis à la vieille dame, en bonnet rose, qui tient la clef et prononce le : Sésame ! c’est pour rien. ... ci.
» Salué par l’huissier de M. Vaucorbeil, un gros personnage très correct, avec sa chaîne d’argent. Etant de la maison, vous êtes admis quelquefois dans la loge du directeur, quand il plaît à MM. Proust, Durieux et autres commanditaires de laisser une place libre.
C’est l’huissier qui vous ouvre. Un louis à celui-là, c’est le moins qu’on puisse
offrir ci.
» Côté cour de la scène, ou côté du roi, un machiniste, la casquette à la main, me présente une carte ainsi libellée : MM. les machinistes de l’Opéra. Soit 20 fr. ; même répétition du côté jardin, ou côté de la reine. . ci.
A reporter
200 fr.
320 fr
Report 320 fr.
» Monté dans la loge de mademoiselle Subra. A peine assis, le défilé commence. Voici les gaziers : 20 fr. ; voici les chauffeurs — une innovation de cette année — les vestales du calorifère : 20 fr. ; puis les feutiers, qui surveillent les- feux dans ies loges de ces dames : 10 fr. ; les balayeurs :
10 fr. ; les ustensiliers — profession admirable , sortie cette année encore des poussières de l’Opéra :
10 francs ci. 70
» Evadé par les derrières du théâtre pour regagner plus vite le boulevard Haussmann. Jeté deux louis par le vasistas du concierge ci. 40
Total : 430 fr.
» Ouf! c’est fini! »
Au bas de ce feuillet instructif, j’ai copié ce renvoi philosophique :
«Un moment, j’ai voulu m’enfuir à la campagne. Mais j’ai réfléchi que c’était ajourner une échéance douloureuse, et non pas l’éviter. A moins de m’exiler pour toujours de l’Opéra, ce qu’à Dieu ne plaise ! j’étais sûr de retomber un peu plus tôt, un peu plus tard, dans les griffes de ces créanciers implacables, qui vous guettent et vous la « souhaitent bonne », aussi
bien le premier avril que le premier janvier. » J’ai donc préféré m’exécuter tout de suite. » Amen !