LE BAL DE L’OPÉRA
C’était la nuit dernière.
Tous les ans, quand janvier ramène ces sabbats nocturnes, je songe involontairement à l’immortel dialogue de Gavarni :
Le Chicard. — Baste ! quand tu me donnerais un peu de sentiment pour ce soir...
Le Débardeur. — Ça l’use !
Ça l’a tellement usé qu’à l’heure présente il n’en reste plus du tout. Je n’ai pas l’esprit morose et dédaigne ce passe-temps littéraire qui consiste à souffleter systématiquement ce qui est avec ce qiuTutv Je suis de mon temps et j’esïïme^qüe, s’il a ses tristesses, il a aussi ses gaietés propres. Mais ces gaietés-là se sont déplacées, en suivant l’évolution des moeurs contemporaines, et elles ne s’épanouissent plus dans le même cadre... peut-être parce que ce cadre est aujourd’hui disproportionné. Ainsi des gaietés du Bal de l’Opéra. Ceux de ma génération n’en ont plus qu’un souvenir vague, et le dernier écho s’en retrouve dans le premier chapitre de Splendeurs et Misères des Courtisanes, de Balzac. Il y a vingt ans déjà que les Goncourt ont prononcé leur oraison funèbre devant le public de la Comédie-Française, qui n’a pas voulu l’entendre — vous vous en souvenez bien, car vous y étiez — et vous applaudiriez sans
doute aujourd’hui ce que vous siffliez autrefois : « Savez-vous de quoi vous me faites l’effet d’ici, mes enfants ? D’un magasin de rubans dans une hotte de chiffonnier, sauf le respect que je vous dois ! Vous avez l’air d’un feu d’artifice dans un ruisseau, parole d’honneur! Ah ça! pierrots que vous êtes, vous êtes encore pas mal serins ! Comment ! vous êtes la fleur de Paris, et voilà comment vous représentez le peuple le plus spirituel de la terre, la gaieté française et le vin de Champagne ! Mais, saperlotte ! Aye\ au moins l’air de vous amuser ! » Si le grand Musard revenait au monde, il se trouverait quelque peu dépaysé dans ce milieu presque sévère, et le spectacle de cette folie sage lui paraîtrait bien anodin à côté de son galop infernal « dansé, gesticulé, hurlé par quatre mille pieds, quatre mille bras et quatre mille bouches. » Musard a cassé son bâton, et je ne le regrette pas, car un bâton de chef d’orchestre, ça se remplace toujours. Mais ce que je regrette, et ce qu’on ne remplacera pas, ^c’est la cravate blanche du père Isaac Strauss^ IT faudrait être~~Scarrôn pour chanter dignement cette cravate légendaire dont la place est marquée dans notre bric-à-brac historique, près de la canne d’Arouet, du lorgnon de Balzac, de la mèche de Girardinet des lunettes de M. Thiers .
On nousTendra lâ“securité publique,^n^nôîFs rendra la considération de l’Europe, on nous rendra peut-être nos provinces, mais cette cravate immortelle, qui tournait comme un phare
JANVIER
et qui marquait les étapes de la grande bacchanale, qui nous la rendra ?
Jadis, dans ces fêtes de nuit, il y avait deux chronomètres pour rappeler aux cabrioleurs des deux sexes, que les bals, comme la vie, n’ont que la durée d’un rêve : l’horloge du foyer et la cravate du père Strauss.
On pourrait inscrire au-dessus du foyer cette maxime prohibitive : Non licet omnibus adiré Corinthum !
Il n’est accessible qu’aux habits noirs, et l’habit noir n’est pas à la portée de toutes les bourses, aujourd’hui moins que jamais. Or, les pierrots, pierrettes, arlequins, paillasses, bébés, laitières et autres débardeurs n’ont avec l’horlogerie que des rapports purement platoniques. Ceux que le hasard a mis en possession d’une montre s’en soulagent généralement pour faire face aux frais de leurs nippes carnavalesques et du souper qui couronne leurs entrechats. Bannis du foyer pour cause de tenue incorrecte, comment, à défaut de son horloge unique, se rendre compte des heures écoulées et des heures à courir ? Ils trouvaient alors un précieux régulateur dans la cravate du chef d’orchestre.
Il faut dire que cette cravate était un chronomètre tellement perfectionné, qu’auprès de lui le canon du Palais-Royal eût passé pour battre la prétantaine. Et je ne serais pas surpris, étant donnée la date de sa disparition, que les Prussiens, si friands, en fait d’articles de Genève, n’y fussent pas absolument étrangers.
Premier quadrille. — Le nœud de la cravate, immobile sous le menton bien rasé, marquait