‹ La vie parisienneChapitre 12 sur 83 · MINUIT · texte numérisé non relu

MINUIT

Troisième quadrille. — Ledit nœud, après une évolution circulaire, s’arrêtait sous l’oreille gauche et marquait une heure.

Cinquième quadrille. — Ledit nœud, dont le mouvement d’aiguille avait continué, stoppait sous la nuque et marquait deux heures.

Septième quadrille. — Halte dudit nœud sous l’oreille droite. Trois heures.

Dernier quadrille. — Conjonction définitive dudit nœud avec le menton. Quatre heures.

Apothéose, galop monstre et sortie générale sur ce motif entraînant de la Casquette au père Bugeaud :

As-tu vu La cravate,

La cravate,

A s -tu vu

La cravate au père Strauss?

Hélas ! le père Strauss, qui, pendant dix-huit années, avait conduit toutes les sauteries de l’Empire, déposa son bâton et serra sa cravate quand la République fut venue. Ce brave homme avait le culte des souvenirs. En 1873, malgré son âge, il passa la Manche pour aller suivre le con\oi de l’Empereur ; et je me souviens d’un incident douloureux qui marqua la réception officielle à l’issue des funérailles. Quand l’Impé-

JANVIER

ratrice aperçut le vieil imprésario, tout cet éblouissant passé des fêtes auxquelles il avait présidé se dressa soudainement devant elle. Elle joignit les mains avec une expression navrante, ses yeux se remplirent de larmes et sa gorge de sanglots.

— C’est que, me disait le père Strauss en nous retirant, je ne suis pas le premier venu pour l’Impératrice. Ma vie est intimement liée à la sienne et, depuis sa plus tendre jeunesse, mon nom est inséparable de tous ses souvenirs heureux. La première polka que j’ai composée en 1845 a Pour titre Eugénie-Polka et porte cette dédicace : A mademoiselle de Montijo. La polka faisait alors ses premiers pas dans le monde et n’était pas encore admise dans les salons officiels. C’est l’Impératrice qui lui donna ses grandes entrées à la cour d’Espagne,, où elle la dansa pour la première fois avec M. de Courpon, le fils du riche agent de change et le cotillonneur émérite des Tuileries. Pliis tard, je l’ai revue à Paris, d’abord dans ce salon aristocratique où tout ce qui touchait à l’art recevait une si large hospitalité, puis dans ' cette splendide galerie des Fêtes où la souveraine s’effacait derrière la femme, et où sa grâce irrésistible tempérait la roideur du cérémonial obligé. N’est-il pas bien naturel qu’en me revoyant, le contraste de ces époques bienheureuses avec sa situation présente ait provoqué chez elle cette explosion de douleur ?

Et tandis qu’il parlait, le vieux refrain me chan-

tait dans l’oreille avec je ne sais quel accent mélancolique :

As-tu vu

La cravate au père Strauss ?

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