LA RETRAITE DES VINGT
Mon ami le Masque de Fer a parlé ce matin, en termes semi-discrets, d’une petite révolution qui vient de s’accomplir au Cercle de la rue Royale :
« Le Comité du Cercle a donné sa démission. »
Un Comité démissionnant en masse, à la veille d’une assemblée générale, où il a la chance de recevoir un nouveau baptême, c’est quelque chose comme M. Grévy déposant le pouvoir avant le terme légal où sa réélection n’aurait rien d’improbable. Il semblait donc que cette démission ne fût pas un événement banal, d’autant mieux que le Petit-Club compte parmi ses membres les représentants les plus en vue et les plus autorisés du high-life parisien. Eh bien, voulez-vous savoir le fin mot de l’histoire ? le voici : Tempête dans un verre d’eau !
Remontons aux origines.
Il y a belle lurette qu’on ne s’amusait guère au Cercle de la rue Royale, et c’est à peine si, de temps à autre, on y percevait quelques échos
JANVIER
affaiblis des belles gaietés d’autrefois. Le temps n’était plus où les Gramont-Caderousse, les Paul Demidoff, les d’Evry, les Narischkine et tutti quanti conduisaient la joyeuse sarabande ; où ces gais vivants menaient l’émeute au Cotillon; où, les soirs d’Opéra, ils faisaient des razzias de dominos [ / quelconques, les traînaient au Grand-Seize, leur arrachaient le masque, et jetaient dans l’escalier, comme des paquets de linge sale, tous ceuxjdorit les charmes étaient par trop défraîchisjj^où un sculpteur célèbre s’en allait au bal des artistes, dans le costume vaporeux et avec les attributs pharmaceutiques de l’Amour. . . malade, et se faisait conduire au poste, comme un simple poivreau !
Si, au lendemain de 1870, ces fantaisies gaillardes n’étaient plus de mode, ce n’était pas une raison pour se vêtir de crêpe et pour porter un deuil éternel. Les jeunes du Cercle éprouvaient le besoin de rire un brin et de secouer l’ennui qui suintait le long de ses lambris vénérables. Ils comprenaient la nécessité de suivre le courant moderne où d’autres clubs rivaux avaient précédé le Petit-Club, et de se retremper dans des fêtes dont ils seraient à la fois les impresarii, les metteurs en scène, les acteurs et les bénéficiaires. Mais le local ne se prêtait pas à cette grandiose conception. Entre le vote du Comité, sa ratification par l’assemblée générale, les devis des architectes, la tâche des maçons, des années s’écoulèrent ; et c'est l’an dernier seulement qu’on put inaugurer cette admirable salle de spectacle où le jeune duc de Morny fit des débuts
si pleins de promesses dans l’emploi des Essler et des Cerrito.
Bâtir n’est rien, le cruel c’est de payer la carte. Elle s’éleva, toutes réductions faites, à 180,000 francs. Et il n’y avait que 200,000 francs dans la caisse du Cercle. Pour comble de malheur, la partie languissait, la multiplication des tripots ayant fait table rase des banquiers et des pontes. Les duels homériques de Khalil et du baron de Plancy n’étaient plus qu’un lointain souvenir.On lesévoquait commedes légendes. Lesanciens racontaient aux nouveaux extasiés qu’en ce temps-là les deux athlètes s’asseyaient devant le tapis vert, qu’ils restaient en présence, le carton au poing, du mercredi soir au vendredi matin, les pieds dans un bain de moutarde pour déraidir leurs membres engourdis, ranimant d’heure en heure leurs forces défaillantes à coups de bols de bouillon et de tasses de thé, et que, la bataille finie, les cadavres se comptaient par seize cents... billets de mille. Ah! la cagnotte avait alors d’opulentes rondeurs ; maintenant, elle était flasque et sonnait le vide. Si lourde que fût la cotisation, elle ne constituait pas, vu le petit nombre des membres, un appoint suffisant. L’agonie arrivait, lente, mais sûre. Un miracle pouvait conjurer cette catastrophe fatale. Le miracle eut lieu, et c’est ici que le Comité des steeple-chase de France , dont tous les membres sont membres du Petit-Club, mais qui forme une sorte d’Etat dans l’Etat, entre en scène.
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Ce comité vint trouver la commission administrative du cercle, avec laquelle il a des intérêts solidaires, bien • qu’ayant un but distinct, et lui tint à peu près ce langage :
— Vous êtes, pour des causes indépendantes de votre volonté, impuissants à faire prospérer la maison. Cédez-nous la place. Peut-être seronsnous plus heureux que vous. Dans tous les cas, vu la situation critique, le risque est médiocre et le salut peut sortir de cet essai loyal. Voici quels sontnosgages : nous renonçons aux 30,000 francs que vous nous allouez pour des prix annuels, et nous donnons à tous nos collègues leur entrée au champ de course d’Auteuil, soit un boni de 500 francs pour les 25 journées. La cotisation n’étant que de 450 francs, c’est encore un bénéfice de 50 francs qu’ils réalisent. De cette façon, notre Cercle devenant le Cercle le meilleur marché de Paris, il sera facile de recruter de nouveaux adhérents, et en très grand nombre. La partie refleurira, et, demeurât-elle stationnaire, la plusvalue des cotisations assurera largement l’existence du Cercle. Si oui, topez là.
L’offre était tentante. On topa. Peu de temps après, le comité des steeple-chase de France prit en main l’administration du cercle, dont la nouvelle commission administrative futainsi composée: Président : M. le prince de Sagan. Vice-présidents : MM. le vicomte Beugnot, de la Haye- Jousselin et de Montgommery. Membres :
MM. le vicomte Aguado, le général de Biré, le marquis de Breteuil, le vicomte de Brigode*
Brinquant, du Bos, le baron Finot, le duc de Gramont, le comte Ch. de Grollier — récemment remplacé par M. de Neuflise. — Richard et Robert Hennessy, de Francisco Martin, Arthur et Fernand O’Connor, le vicomte de Trédern et le marquis de Saint-Sauveur, mort l’autre semaine.
Ces messieurs — tous membres du comité des steeple — s’adjoignirent dix autres membres du cercle : MM. le comte de Bryas, Elie Cabrol, un gentleman doublé d’un poète, le duc de Castries, le marquis de Chaponay, Delâtre, le comte J. de Gontaut-Biron, le marquis de Massa, le duc de Morny, le marquis de Meyronnet et le vicomte Yigier, mort depuis et remplacé par le comte de Nicolaï.
Tout d’abord, les prévisions heureuses se réalisèrent. Les demandes d’admission firent rage. De 400, le nombre des membres s’éleva bientôt à 550. La partie ressuscita de ses cendres. On revit les grandes soirées du baccara. La joie régnait au Petit-Club.
Joie, hélas! bien éphémère. Les « serpents de la jalousie » sifflèrent leur note aiguë parmi les hosannah. Ceux à qui la fortune fait grise mine voient rarement d’un bon œil les favorisés auxquels elle sourit. La commission dépossédée bouda la commission en exercice. De la bouderie, on en vint à la guerre sourde, à la guerre des chouans et des guérilleros. Des myriades d’épingles, lancées par des mains invisibles, pleuvaient sur les malheureux commissaires et les piquaient dans le vif. Le prince de Sagan surtout n’était
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plus qu’une pelotte abominablement hérissée. Et pif sur ses façons autoritaires ! Et paf sur sa vie intime ! Et pif sur ceci ! Et paf sur cela ! Il avait une fourmilière à ses trousses et subissait le supplice de la ruche en délire. Tant et si mal qu’à bout de patience il se rappela l’idylle de Racân et se résolut à jouer les Tircis.
Il colora, du reste, sa résolution des prétextes les plus plausibles : son titre de président du Cercle le rendait, comme président des steeple, suspect aux différentes administrations ; à la mairie d’Auteuil, par exemple, on lui reprochait de vouloir, par ses fêtes hippiques, donner surtout du relief au Petit-Club, et le faire profiter des bénéfices des courses. Bref, comme il ne se sentait plus libre dans l’organisation des steeple et que son Comité n’était pas mois gêné que lui, le mieux était qu’il se retirât et que ledit Comité le suivît dans sa retraite.
Ainsi fut fait. Là se borne tout l’incident. Quelle en est la moralité ? Je l’ignore. En somme, cette prétendue révolution n’est qu’un retour pur et simple aux errements du passé. Désormais, comme il y a deux ans, le Comité des steeple restera complètement étranger à l’administration du Cercle. L’assemblée du 20 février nommera la commission nouvelle. Le président, suivant les prévisions, sera soit le général marquis d’Espeuilles, soit le duc de Castries. Les deux pouvoirs feront bon ménage, comme devant, tout en vivant isolés l’un de l’autre. N’avais-je pas bien raison de dire: une tempête dans un verre d’eau !
FÉVRIER