EUGÈNE ROUHER
3 février 1884.
D’autres vous montreront l’homme politique, vous peindront un Rouher en pied. Je voudrais vous montrer l’homme intime, vous peindre le Rouher en robe de chambre, — écrire, en un mot, non pas une page d'histoire, mais un simple feuillet de chronique. Ceci commente et éclaire cela.
Un géomètre aurait pu définir ainsi les trois qualités maîtresses de l’illustre défunt :
— Manières rondes, — esprit aigu, — volonté carrée.
Le secret de sa haute fortune est dans cette définition... scientifique
Mais commençons ab ovo.
Eugène Rouher naquit à Riom, en plein coeur de l’Auvergne. Il est un des plus glorieux enfants de cette forte race dont on a dit, avec autant de vérité que d’humour :
« L’Auvergnat est réfléchi, circonspect, temporiseur ; il n’avance pas un pied avant d’avoir assuré l’autre ; il ne craint rien tant que les écoles , et ne se console jamais d’avoir été dupe ; mais, s'il se prend lentement, il se prend ferme ; quand il tient à quelque chose ou à quelqu’un,
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soit objet d’affection, soit objet de haine, il y tient avec des crocs de boule-dogue, et rien ne parvient à desserrer ses mâchoires d’acier ; il ne lâche qu’en emportant le morceau aux dents. » Quel joli portrait de M. Rouher aux débuts ! Débuts difficiles, du reste, malgré les crocs et les mâchoires d’acier ; si difficiles que, lorsqu’il eut emporté d’assaut son premier portefeuille, ses compagnons des heures cruelles en montrèrent quelque surprise. En apprenant qu’il était nommé ministre, un d’eux, que l’industrie et l’esprit d’entreprise avaient poussé plus rapidement sur la voie du succès, M. Lebey s’écria : — Eh ! quoi ! Rouher ministre, Rouher que j’ai vu, moi, déjeuner à treize sous chez Rouget!
Il n'en était pas plus fier, au contraire. Auvergnat il était né, Auvergnat il resta. La popularité dont il n’a cessé de jouir dans son département s’explique par cette religion du clocher et par la constante sympathie qu’il témoigna, sous toutes les formes, à ses compatriotes. Jamais le Louvre n’était fermé pour eux ; à quelque heure qu’ils se présentassent et en quelque état, ils étaient toujours accueillis en camarades, non en clients ni en solliciteurs. Mithridate connaissait par leur nom tous les soldats de son armée; M. Rouher, lui, connaissait par leur nom les six cent mille habitants du Puy-de-Dôme. Eux aussi le connaissaient tous, et il n’y en avait pas un seul qui n'eût à s’acquitter envers lui de quelque service rendu. D’où cette amusante légende :
« Rien ne dépeuple une contrée comme un compatriote investi d’une grande influence.
» M. Rouher dépeuple l’Auvergne à vue d’œil.
» Il y avait à Paris, en 1848, 95,790 Auvergnats ; on en compte 200,000 aujourd’hui. Ainsi se réalise cette prophétique parole de Léon Gozlan : « N’en déplaise à Napoléon Ior, l’Eu- » rope ne sera, dans cinquante ans, ni répu- » blicaine, ni cosaque ; elle sera auvergnate. » Parvenu aux sommets du pouvoir, M. Rouher aimait à se souvenir qu’il avait été petit avocat ; et, un jour qu’un de ses amis le complimentait sur son élévation rapide :
— C’est très beau, répondit-il avec sa bonne humeur habituelle, mais je n’ai pas changé de profession ; je suis toujours avocat, seulement je n’ai plus qu’un client, la France.
Je retrouve dans mes notes un croquis très exact de M. Rouher à cette apogée :
« Taillé en force, d’un buste bien assuré, vaste et carré d’épaules, il a, dans le dernier degré, ce "que Plutarque demandait aux hommes d’Etat des cités anciennes, qui dominent par le droit divin de la parole : « Ample poitrine et bons flancs. »
» La tête est pure de lignes et d’un ovale parfait ; l’œil est bien fendu et a de longs cils; le nez est irréprochable ; par malheur, les joues sont un peu grassouillettes et rondelettes ; le galbe en souffre ; le teint est d’un vrai Paros, c’est-à-dire d’un blanc légèrement rosé ; signe caractéristi-
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que : la ligne de partage du menton est trop creusée. M. Rouher a en trop au menton ce que Cicéron avait en troo au bout du nez.
» Si, comme tout homme bien élevé qui se respecte et respecte les autres, le ministre d’Etat prend soin de sa personne, nul moins que lui n’affecte le beau. La preuve, c’est que le nœud de sa cravate va et vient, plonge et surgit, fait et refait le périple du cou, sans qu’il s’en mette en peine, et que souvent, à sa boutonnière, de travers, les tiges en haut et les fleurs en bas, pend un bouquet de violettes mal accroché et montrant le fil.
» L’attitude et le pas ont plus de souplesse qu’on ne supposerait d’une taille un peu courte et prématurément épaisse. »
Et le portraitiste, dont le nom m’échappe, mettait au-dessous de cette silhouette physique cette légende morale :
« Celui-là n’est pas un donneur d’eau bénite. Sans être négatif au même degré que Colbert, il sait dire non . Quant à ses aui, ils sont sacrés. Une parole de lui vaut le meilleur des titres. En cela, il est bien de sa race. »
lien était aussi par ses vertus de famille, qui faisaient de M. Rouher l’homme d’intérieur par excellence, des pantoufles et du coin du feu. Il n’en faut pas conclure qu’il descendît jusqu’aux détails du ménage. Un jour cependant — c’était aux environs de 1860 — cette tarentule le piqua. On le vit s’enquérir du prix de toutes choses. Vous lui parliez affaire, il vous questionnait sur la valeur des denrées, sur celle des étoffes ; il tâtait
le drap de votre habit et jetait des regards profonds sur le cuir de vos bottines. Le soir, plus de bézigue ni de rubicon, ses passe-temps favoris. Au dessert, il quittait la table et sortait furtivement. Lui, sortir! Les siens n’en revenaient pas. Les médecins furent mis en campagne. On épia ses démarches ; on le vit se glisser le long des murailles et pénétrer avec précaution dans le laboratoire d’une pharmacie de la rue du Bac. Qu’allait-il faire dans cette officine ? Et quel secret terrible, quel remède mystérieux allait-il chercher parmi les cornues et les alambics?
11 préparait — ne riez pas ! — il préparait tout simplement les traités de commerce et redevenait élève pour pouvoir, en toute connaissance de cause, établir l’échelle des tarifs. De cette façon il vit tout, apprécia tout, sut le prix de revient de chaque chose ; et ces expériences patientes le mirent à même de tenir tête à tous les savants au sujet de certaines matières employées dans l’industrie.
Et il s’est trouvé des niais pour dire que ces traités avaient été bâclés en une nuit, de concert avec M. Michel Chevalier, et que madame Rouher en avait furtivement copié les textes, afin de les livrer au Moniteur, où cette publication devait produire l’effet d’un coup de foudre ! Par bonheur, les archives du ministère du commerce sont là pour attester les immenses travaux qui servirent de prologue à la révolution industrielle. Deux vastes pièces y sont encombrées d’études et de dossiers.
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Eugène Rouher n’aurait pas été l’homme d’Etat qu’il fut, et pour qui la postérité sera plus équitable que les contemporains, s’il n’avait eu des envieux. L’envie, pour le blesser, affecta toutes les formes, même celle de la chanson. Il y eut des Rouhérades comme il y eut des Maçarinades.
Il me revient deux strophes d’une de ces satires rimées, qu’on peut citer — car elles sont inoffensives — sans crainte d’offenser la mémoire de ce grand mort.
Les voici, elles portent leur date :
Certe, un homme doit être las Quand il a joué le grand rôle,
Quand il a dix ans, comme Atlas, Porté deux seaux sur une épaule.
Puis la patrie est là toujours Qui se rappelle et vous rappelle.
La maison a son hirondelle,
Les Auvergnats ont leurs amours.
Ah ! croyez-moi, monsieur Rouergne, Si j’étais Auvergnat,
Avec l’ami Rognât Je retournerais en Auvergne !
Tout homme peut se remplacer.
Ceux qui vous. disent que la France De vous ne peut pas se passer Sont des gens remplis d’ignorance.
Bien d’autres laveront Paris,
Le baigneront, le feront boire,
Et marqueront sur leur mémoire Les margotins au même prix,
Ah 1 croyez-moi, etc., etc.
Je vous ai montré le Rouher des années heureuses. Passons au Rouher des années terribles, c’est-à-dire postérieures à 1870.
Il y avait eu dans l’intervalle le pillage de Cerçay, la résidence favorite du vice-empereur, par les troupes prussiennes. Quand elles s’y ruèrent, le château respirait encore la vie des hôtes précipitamment enfuis, dans l’effarement de la surprise. Un correspondant de la Galette de Cologne , qui suivait l’envahisseur, en a dépeint le désordre pittoresque au moment de la prise de possession :
« Quand nous y entrâmes, écrivit-il, nous nous vîmes en présence d’un aménagement de famille complet, depuis des abécédaires et des dadas d’enfants jusqu’aux métiers à tapisseries des dames de la maison, et les chimères sur lesquelles l’empereur et son ministre avaient chevauché de compagnie dans le pays des rêves politiques, — à la fois un intérieur patriarcal, une nursery et le dépôt des archives les plus secrètes de l’Etat. »
On sait ce qu’il advint des ces archives : elles furent abominablement violées. Le même correspondant s’en vante avec un naïf cynisme. Ecoutez-le :
« Le château de Cerçay fut, au point de vue diplomatique et politique, la mine la plus intéressante qu’on ait découverte et exploitée pendant l’occupation, et exploitée légitimement, car les archives d’un ministre dont le rôle fut si prépondérant en Europe étaient le trophée indiscutable du chancelier allemand, dont le nom figure si souvent dans ces papiers. Plans stratégiques surpris ou combinaisons de l’échiquier diploma-
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tique devinées, tout cela est de bonne prise, et les Français n ^eussent jamais trouvé dans leur propre armée un général assez sot pour ne pas s’emparer d’une trouvaille pareille, si les chances de la guerre lui en avaient fourni l’occasion. »
Mais laissons ces tristes souvenirs, et revenons à notre Rouher d’après la guerre.
Il avait conservé les habitudes laborieuses du bon vieux temps. Matinal comme l’ouvrier qui peine à six francs la journée, il était toujours debout à cinq heures et travaillait jusqu’à huit, sans relâche. De huit heures à midi, réceptions : hommes politiques , anciens fonctionnaires de l’Empire, députés, sénateurs, journalistes défilaient dans le cabinet attenant à sa chambre, ou bien attendaient leur tour dans une pièce contiguë, où travaillaient ses deux secrétaires, MM. Picard et Théophile Gautier fils. Comme ces visiteurs se connaissaient presque tous et qu’ils discutaient ensemble les questions pendantes, madame Rouher avait baptisé cette pièce : le Crapaud volant. .
En causant, M. Rouher trempait une rôtie dans une tasse de café au lait. Ah! si les Parisiens, qui eussent vendu leur droit d’aînesse, non pour un plat de lentilles, mais pour une tasse de café au lait, avaient pu le voir, entre deux audiences, humant, avec une volupté féline, leur boisson favorite, ils l’eussent infailliblement adopté pour un des leurs.
La journée se passait à Versailles. Après la séance, M. Rouher rentrait 4, rue de l’Elysée,
et se délassait des fatigues parlementaires par de longues et familières causeries. Que d’aimables et spirituels bavardages ont dû retenir les échos de ce coin du salon qu’on avait surnommé « le confessionnal », bavardages que mademoiselle Louise Rouher, une musicienne exquise, accompagnait en sourdine sur le piano î
Pour être homme d’Etat, on n’en est pas moins homme. Chez le vice-empereur, cette humanité se manifestait par un goût très vif pour les cartes. Les cartes, c’était son péché mignon. Le soir, au sortir de table, elles l’attiraient, le fascinaient et l’accaparaient tout entier.
Il y avait d’abord un petit jeu de cartes enfantines, avec lesquelles il se faisait des réussites et se disait à lui-même la bonne aventure. . . Puis un superbe bézigue, aux coins dorés, qui faisait miroiter un rubicon vainqueur aux yeux du premier ami qui franchirait le seuil du salon.
Ah! cet ami, comme il le guettait! et ce bézigue, s’il y avait eu chômage une seule fois, il en eût fait une maladie !
Ses partenaires habituels étaient MM. de Bouville, Jolibois, Piétri, l’ancien préfet de police, et Barret-Ducouderc, conseiller à la Cour d’appel de Paris, son compatriote.
Parfois, la partie était interrompue par l'entrée de madame Rouher qui, riant d’un bon rire, disait :
— Encore une mouche de dépistée!
Vous ne comprenez pas? Voici le mot de
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Sous la présidence de M. Thiers, l’hôtel était très surveillé, et des ombres suspectes erraient jour et nuit aux alentours. Dès qu’on en signalait une à l’horizon :
— Ah! mon Dieu, s’écriait madame Rouher, mais il va pleuvoir peut-être ! Vite, qu’on porte un parapluie à ce pauvre homme!
Et le pauvre homme s’en allait tout penaud, mais avec un rifflard tout neuf dans la main. Comme ces espèces ne sont généralement pas millionnaires, la plaisanterie était en même temps une bonne action.
Les « mouches », du reste, ne bourdonnaient pas qu’à la porte , parfois, elles pénétraient effrontément dans le logis, les soirs de réception, et, sous le couvert de l’habit noir, se faufilaient dans la foule, l’oreille ouverte à toutes les conversations, tendue à tous les propos. C’était Gustave Rouher, le neveu du grand ministre, qui se chargeait d’expédier ces intrus. Et il procédait, pour ces exécutions, d’une manière tout à fait originale.
Lorsqu’il avait flairé l’espion, il le tirait à part, et d’un ton paterne :
— C’est bien . chez M. Rouher que nous sommes, lui disait-il, n’est-ce pas, monsieur?
— Certainement, répondait l’autre.
— Vous en êtes sûr ?
— Parbleu !
— Donc, vous le connaissez ?
— M. Rouher?... Je suis de ses intimes.
Quelle chance !... Moi je ne le connais point. Présentez-moi, je vous prie.
Vous voyez d’ici la tête du drôle. Alors Gustave Rouher, haussant le diapason :
— Décampez au plus vite, ajoutait-il, si vous ne voulez pas qu’on vous pousse dehors par les
Et l’homme détalait sans tambour ni trompette, et sans... le parapluie que madame Rouher eût avec plaisir remplacé par une canne. . . dans le dos !
A dix heures, M. Rouher s’éclipsait à l’anglaise. Et minuit n’avait pas sonné que tout dormait dans l’hôtel et que les mouchards sans parapluie ralliaient le quai de l’Horloge.
Je m’aperçois que, dans cette étude rapide, je n’ai pas parlé de l’esprit de M. Rouher. De l’esprit, il n’en avait guère dans le sens boulevardier, mais il savait dire l’anecdote avec finesse, il avait le tour pittoresque et trouvait le mot sans le chercher.
Avec les femmes, chose curieuse, il était lent, embarrassé, presque rustique ; il savait mal tourner un compliment et disait une banalité sans presque s’en rendre compte.
La femme ne l’inspirait pas.
dos , il n’aurait pas eu de portefeuille.
« Qu’est-ce que le grand monde ?... Mettezmoi tout nus quatre hommes, dont deux voyous ;
épaules !