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LE CHIC ET LA TENUE

8 février 1884.

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lavez les pieds à ces derniers, et dites au premier venu de vous désigner les deux hommes du monde. Il sera, je crois, bien embarrassé. »

Cette boutade humoristique est de Dumas fils. Ce n’est ni un axiome, ni un paradoxe; il y a de ceci et de cela.

Il est certain qu’à l’état de nature, d 'académie, si l’on veut, un homme en vaut un autre. Etant donné la dégénérescence de plus en plus marquée du type aristocratique, l’effacement graduel de la race, dix-neuf fois sur vingt il ne sera pas possible de reconnaître celui qui est « du monde » de celui qui n’en est pas. Mais nous ne sommes point des sauvages, et, les règlements de police s’opposant à ce que l’on s’exhibe in naturalibus , la comparaison n’est pas admissible dans les termes où Dumas fils la propose. Il faut prendre les hommes, pour les différencier, les classer, les cataloguer, non tels qu’ils sont sortis des mains du Créateur, mais tels que les ont faits la civilisation, les mœurs, les habitudes, les nécessités et les variations du costume. Il faut, en résumé, les prendre, non tout nus, comme le demande l’auteur de la Dame aux Camélias , mais tout habillés, comme la décence l’exige.

Ici la distinction est plus embarrassante encore. En dépit des recherches constantes de la mode — je ne parle que de la mode masculine, bien entendu — tous les types de vêtements, à de légères variantes près, peuvent se ramener à trois types éternels : la redingote, la jaquette et l’habit noir. Il n’y a pas à sortir de là. Or,

par cette maladie de paraître qui court, par cette prédisposition des esprits à croire que l’habit fait le moine, il n’est pas d’homme un peu bien avisé, noble ou vilain, capitaliste ou boursier, commis ou gendelettre, qui n’ait dans sa garde-robe ces trois pelures indispensables, et même signés des plus habiles faiseurs. Le hic n’est donc pas de savoir si l’on a du linge , mais comment on le porte. Dis-moi de quelle façon tu t’habilles, je te dirai qui tu es.

De cet aphorisme, aussi contestable, du reste, que celui de Dumas fils, est né le mot chic et l’expression avoir du chic. Les autres vocables, que des néologistes hardis ont voulu lui substituer — le pschut, le v’ian, le tschock, etc., — ont vécu ce que vivent la plupart des néologismes. Le chic est resté debout sur leurs ruines. Evohé ! le chic est roi !

Le chic est un mot tout moderne qui définit une façon d’être toute moderne. Nos pères ne le connaissaient point. Eux, ils disaient la tenue. Les contemporains confondent volontiers ces deux termes. Et pourtant il y a plus qu’une nuance entre eux, il y a tout un abîme.

Le chic n’est pas un don, c’est une science. On ne naît pas chic , on le devient. Cela s’apprend, comme le droit, dans un Code spécial, fruit de savantes études, où tout est prévu, étiqueté, numéroté : quel vêtement on doit mettre le matin, à midi, le soir ; l’étoffe et la coupe des habits ; les tons de la cravate ; le métal des épingles ; quelle pierre il faut porter au doigt et

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quels boutons à la chemise ; de quelle toile il convient que soit le linge du corps et de quel dessin les chaussettes. Si l’on parvient à matérialiser en soi cet idéal, à se façonner d’après cette élégante formule, on n’en est ni plus ni moins que le fils à papa , mais on réalise ce comble qui est l’objectif d’une bonne partie de la génération actuelle : le comble du chic ou le comble de la tenue.

C’est passé dans le langage courant, mais, comme je le disais plus haut, entre la tenue et le chic la synonymie n’est qu'apparente.

Le chic , sauf le respect que je lui dois, est une chose essentiellement banale, qui tend à détruire les personnalités en les courbant toutes sous le même niveau, et à couler tous les citoyens français dans le même moule somptuaire. C’est l’uniforme étendu à la vie civile. Et puis je le répète, cela s’apprend, cela s’inculque ; on pioche son chic comme on pioche ses participes ; il y a une grammaire ou, plus proprement, un manuel. Avec du temps, de l’argent, quelques dispositions, le désir de se pousser dans un certain monde, le culte des Brummel et des d’Orsay contemporains, on peut, à la longue, transformer en homme chic , ou presque, un fils de laboureur. On en peut faire quelque chose de vêtu, de coiffé, de chemisé, de cravaté, de pantalonné, de botté, comme un mannequin de chez Poole, et qui dise avec l’accent voulu : «Mon très cher ! » ou : « Mon bien bon ! » comme une poupée de chez Huret. Mais

en faire quelqu'un , c’est une autre affaire.

On donne le chic , on ne donne pas la tenue. Le chic est une qualité toute matérielle qui n’existe pas en dehors de certaines conditions d’habillement, de certains aspects extérieurs. La tenue est indépendante de ces accessoires, Elle existe même dans le négligé, — je ne dis pas le débraillé, car il ne peut être question dans cette étude que de gens familliers avec le linge et élevés dans le culte des ablutions. La tenue correspond à ce que les Latins appelaient habitus. C’est je ne sais quoi de personnel, d’individuel, ou l’étude, l’éducation, Lexemple, le frottement, la volonté, le tailleur, le chemisier, le bottier ne sont que pour peu de chose, et qui constitue l’originalité de chacun et comme sa marque de fabrique. C’est une qualité de nature et non d’acquit.

Est-ce à dire que le chic et la tenue soient incompatibles, et que l’un soit exclusif de l’autre ? Non, certes. Nombre de gens qui ont du chic ont en même temps de la tenue , et vice versa. Mais, pour quelques-uns qui cumulent, combien, ayant de la tenue , manquent complètement de chic, et n’en font pas moins bonne figure !

J’ai dit. Choisissez.

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