FEU LA REINE-BLANCHE
H février 1884*
Ce qu’ Alfred Delvaü — ce Privât d’Anglemont plus amer et plus âpre — appelait les Cythères parisiennes tend à disparaître de jour en jour. Après Valentino, Mabille et le Château-Rouge, voici la Reine-Blanche qui ferme ses portes. Le spectre de la faillite veille sur le seuil, hier bruyant, aujourd’hui silencieux. Guibollard ajou-
terait, en guise d’oraison funèbre : Lugere Veneres Cupidinesqiie !
Les Veneres Cupidinesque delà Reine-Blanche formaient une des variétés de l’ichtyologie. D’où ce sobriquet à' Aquarium dont l’avait marquée l’ironie populaire. Une des originalités de ce bal, et non la moindre, était sa proximité du cimetière du Nord. Est-ce bien au hasard seul qu’il faut imputer ce rapprochement macabre? Cimetière et bal n’étaient-ils pas l’un et l’autre hantés par des spectres ? Ici et là n’était-ce pas tout un : charnier putride, sépulcres blanchis ?
La décoration intérieure était simple jusqu’à la sordidité. Autour de la « fournaise » courait une galerie où s’alignaient des bancs et des tables solidement cloués au sol. Précaution nécessaire, car, à l’heure des branlebas, tous les objets mobiles, quelle que fût leur dimension, se transformaient en monolithes. Derrière l’orchestre, une porte vitrée donnait accès dans un petit jardin, où, l’été, balocheurs et balocheuses s’en allaient respirer 1’ « air fraîche » après les essoufflements du cavalier seul. Cela s’appelait le vomitorium , et non sans cause.
L’immeuble, dans ces derniers temps, s’en allait de vieillesse et surtout d’incurie. Ce n’était plus qu’une horrible carcasse vermoulue, crevassée de toutes parts, menaçant ruine, où l’espoir fallacieux d’une expropriation prochaine ajournait de mois en mois les réparations urgentes et les plus vulgaires mesures de sécurité. Aussi les clients ordinaires cinglaient-ils à grands coups de
FÉVRIER
nageoires vers des océans moins dangereux. Et tandis que l’Aquarium se vidait, toute cet-e émigration frétillante entrait dans les eaux de la Boule-Noire et de la Présidence, — lisez T Elysée-Montmartre. La poire était mûre pour le syndic ; il est en train de la cueillir.
Brantôme avait pressenti les habitués l’ Aquarium lorsqu’il stigmatisait « ces escroqueurs et escornifleurs qui font allambiquer et tirer toute la substance de pauvres diablesses martelées et encapriciées ». jC’est là, en effet, pittoresquement définie^!-’ unique profession de ces joyeux drôles, qu’ils cumulent parfois avec celle de joueurs de bonneteau. Ces Des Grieux du ruisseau ^sont la dernière expression de la hideur morale et, ce qui se comprend moins, de la laideur physique. Il s’y trouve, de temps à autre, quelques beaux gars à la 'mine voluptueusement lasse, aux cheveux roulés, à la chemise blanche, au cou serré dans des cravates de couleurs vives, vêtus de blouses ou de jaquettes d’occasion, coiffés de casquettes bouffantes ou de feutres à larges ailes, tenue d’ouvriers d’Opéra-Comique qui chantent — tout en faisant chanter les autres. Ce sont les rossignols favoris de fauvettes recrutées parmi les errantes nocturnes dont le banc de quart va de la Chaussée- Clignancourt au Cirque Fernando, parmi les maquillées en rupture des Folies-Bergère, et parmi les fillettes de treize à quinze ans, pâles fleurs des Alpes montmartroises, qui, de glissade en glissade, ont dégringolé du Moulin de la Galette dans les marécages de l’Aquarium.
Baudelaire nous a laissé de ces créatures un crayon impérissable :
« Tantôt elles vont, elles viennent, passent et repassent, ouvrant un œil étonné comme celui des animaux, ayant l’air de ne rien voir, mais examinant tout... Tantôt elles se montrent prostrées, dans des attitudes désespérées d’ennui, dans des indolences d’estaminet, d’un cynisme masculin, fumant des cigarettes pour tuer le temps avec la résignation du fatalisme oriental ; étalées, vautrées sur les banquettes, la jupe arrondie par derrière et par devant en un double éventail, ou accrochées en équilibre sur des tabourets et des chaises; lourdes, mornes, stupides, extravagantes, avec des yeux vernis par l’eau-de-vie et des fronts bombés par l’entêtement. »
ïl n’est pas un Parisien qui n’ait, au moins une fois, gravi ces hauteurs cythéréennes et ne se soit aventuré dans ce bouge fumeux. L’expérience n’était pas toujours sans risques. Le moindre de tous était, lorsqu’on avait avisé quelque jolie fille et qu’on lui donnait le choix entre un verre de vin chaud et une cerise à l’eau-de-vie, de se voir aborder par le Des Grieux de cette Manon, et de s’entendre dire avec l’accent particulier à ce genre de mammifères :
— Eh bien ! de quoi ! de quoi ! est-ce qu’on n’invite pas ce petit homme ?
Un pur Gavarni, n’est-ce pas ?
La Reine-Blanche a vécu. Requiescat in pace\ Que Guibollard me pardonne !
FÉVRIER