‹ La vie parisienneChapitre 18 sur 83 · MUCH ADO ABOUT NOTHING · texte numérisé non relu

MUCH ADO ABOUT NOTHING

12 février 1884.

Il y a des professions paisibles et discrètes, jalouses d’ombre et de recueillement. Celles-là, pour ne pas faire parler d’elles, ne sont ni les moins utiles, ni les moins dignes de respect. Il y a, par contre, des professions bruyantes et tapageuses, ivres de réclame et de publicité. Et, en première ligne, il faut citer la profession de comédien.

Je ne veux pas faire le procès du comédien ; j’aurais contre moi le public, son complice. D’ailleurs, j’aime cette variété de l’espèce animale, aujourd’hui classée et dûment légitimée. Sans partager l’engouement de mes contemporains, je subis, comme eux, son prestige un peu tyrannique et j’apprécie ses grâces un peu conventionnelles. Mais, à mon humble avis, le comédien abuse parfois de la fascination qu’il exerce et de la sympathie dont il est l’objet.

Seul, de tous les êtres agissants et pensants, le comédien n’a pas droit au silence. Ce droit, il s'en est dépossédé lui-même en démolissant de ses propres mains le mur Guilloutet et en étalant, avec une naïve complaisance, les côtés intimes et secrets de sa vie. S’il se mouche, tout l’univers en est ébranlé ; s’il éternue, c’est avec des grondements de tonnerre ; s’il se médicamente, le « silence du cabinet » n’est plus qu’une métaphore ;

s’il meurt, toutes les fanfares de la vallée de Josaphat éclatent par anticipation ; s’il se marie, hosannah in excelsis ; s’il parle, sa parole éveille des myriades d’échos emphatiques ; s’il se tait, ce n’est pas, comme le vieux soldat de Scribe, sans murmurer ; s’il écrit, c’estavec une plume faite d’un des roseaux jaseurs qui bafouaient le roi Midas ; le plus vulgaire incident, s’il y est mêlé, prend aussitôt une envergure européenne ; il ne sait, en un mot, rierfTaire avec discrétion, à petit bruit, sans accompagnement de grosse caisse, de cymbales, de trompettes et de tambours.

C’est là le diagnostic d’une affection particulière aux gens de théâtre, dont tous — je me plais à le dire — ne sont pas atteints, comme les animaux du bonhomme Lafontaine, mais dont la plupart sont frappés.

Elle a sévi terriblement cette semaine. Depuis trois jours, on nous rabat les oreilles avec la question Maurel-Devriès. Lequel a raison du directeur ou de la cantatrice? Lequel a tort? Je m’en soucie comme des infortunes de Simon Boccanegra. Ce sont affaires de boutique pour lesquelles ceux de la boutique peuvent seuls se passionner. Comme public, elles me laissent froid ; comme journaliste, j’en suis légèrement agacé, «non parce que c’est sale, mais parce que ça tient de la place! »

Autre guitare :

Mademoiselle Lureau, forte chanteuse, épouse M. Escalaïs, fort ténor. La chose en soi n’a rien d’épique; elle menace de le devenir. M. Escalaïs n’est pas d’un galbe à troubler le dernier som-

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meil de Mario, ni d’une virtuosité — pour le quart d’heure, du moins — à rendre Duprez mélancolique. Mademoiselle Lureau ne prétend pas, que je sache, à chagriner les mânes de Falcon ni à rendre la Patti jalouse. Ce sont deux braves petits artistes qui fusionnent bourgeoisement deux existences bourgeoises, et qui ferment, dès le premier chapitre, le roman de leur vie. Un faitdivers, rien déplus, comme les grillages de l’étatcivil en fournissent chaque jour par centaines. Eh bien! ce fait-divers, grâce à l’affection dont je parlais tout à l’heure, prend les allures d’un gros événement. C’est la morale de la fable renversée : la souris accouchant d’une montagne.

Il est de règle que les chanteurs ne se marient pas sans un brin de musique : M. Escalaïs et mademoiselle Lureau n’y pouvaient faire exception. Donc, il y aura concert demain, à l’église. Les journaux en ont publié le programme comme ils eussent publié celui d’une représentation à bénéfice. Ici, le bénéficiaire étant la morale, protester serait malséant. Très alléchant, du reste, ce programme, et qui promettait toutes sortes de jouissances artistiques aux dilettanti nécessiteux et aux amateurs de spectacles gratuits. Mais promettre et tenir sont deux. Les amateurs susdits en seront pour leurs convoitises. Nul ne pénétrera dans le Temple s’il n’est muni d’un laisser-passer. Elle est raide, n’est-ce pas ? La contremarque obligatoire pour une cérémonie religieuse, c’est le comble des combles !

Ainsi, parce que un petit chanteur épouse une

petite chanteuse, voilà toute une fonction de la vie parisienne momentanément suspendue, un lieu public arbitrairement fermé, les fidèles chassés du temple, comme des vendeurs, et la maison du bon Dieu transformée en locatis pour noces et festins, avec contrôle et tourniquet sous le porche !

Qui donc a pu persuader à ces pauvres jeunes gens qu’une foule en délire viendrait, comme une marée furieuse, battre les portes de l’église, et grossir le petit incident de leur mariage jusqu’aux proportions d’un événement parisien ?

A ce mot d’ « événement parisien », je vois d’ici les gens graves hausser les épaules.

- Ob’ est-ce que c’est que ça, cHsent-ils, un événement parisien } Ça existe donc ? Et comment est-ce fait r

Puisque l’occasion m’en est offerte, je vais essayer de définir ce genre tout spécial d’événement, qui fait hausser les épaules aux gens graves.

Ce qui distingue l’événement parisien d’un événement quelconque, c’est qu’à un moment donné, sans mot d’ordre précis, sans entente préalable, toute affaire cessante, il préoccupe, intéresse, émeut, passionne, surexcite, met en . branle et rassemble sur un même point les éléments si divers et si multiples de ce qui constitue le Tout-Paris.

Quelques exemples :

Une première de M. Alexandre Dumas est un événement parisien; une première de M. Buguet n’est pas un événement parisien ;

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OI

Un article de M. Rochefort est un événement parisien ; un article de M. Laisant n’est pas un événement parisien ;

Un discours de M. Bischoffsheim serait un événement parisien; une harangue de M. Brisson n’est pas un événement parkien ;

Une conférence des frères Coquelin le cadet ou l’aîné, n’importe — est un événement parisien; une conférence des frères Lionnet — Anatole ou Hippolyte, au choix — n’est pas un événement parisien ;

Une homélie du P. Didon serait un événement parisien ; un prêche de M. Coquerel ne serait pas un événement parisien;

Le discours de M. de Lesseps à l’Académie serait un événement parisien; une réponse de M. de Mazade ne serait pas un événement parisien ;

Un proverbe de M. Octave Feuillet est un événement parisien ; dix volumes de M. Marmier ne sont pas un événement parisien ;

Les funérailles de Déjazet furent un événement parisien; celles de mademoiselle Scriwaneck — quand elles se feront, le plus tard possible — ne seront pas un événement parisien;

Et, pour terminer cette nomenclature, le mariage de mademoiselle Croizette avec M. S... serait un événement parisien; celui de M. Escalaïs avec mademoiselle Lureau ne sera pas un événement parisien.

Voilà !

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