‹ La vie parisienneChapitre 19 sur 83 · M. MACÉ · texte numérisé non relu

M. MACÉ

16 février 1884.

Demain — pour le lecteur, aujourd’hui — 1 7 février, à midi, il y aura juste cinq ans que M. Macé dirige le service de la Sûreté. Aujourd’hui, 17 février, à midi sonnant, M. Macé prendra sa retraite.

La physionomie de ce galant homme est trop connue des lecteurs du Figaro pour que nous leur en tirions une nouvelle épreuve. Mais tous les Parisiens doivent un adieu sympathique à celui qui, pendant cinq années, fut le gardien modeste et vigilant de leur repos, de leur fortune et même de leur vie.

Au moment où M. Claude résigna ses fonctions, deux candidats étaient en présence : M. Jacob et M. Macé, tous deux commissaires de police. La désorganisation de la préfecture marchait alors bon train, et le rêve des « réformistes » était de faire du chef de la Sûreté l’homme-lige du chef de la police municipale, en lui retirant sa qualité de magistrat et le réduisant au rôle d’un agent supérieur. M. Jacob rendit son écharpe pour redevenir simple officier de paix. Aussi le choisit-on de préférence à son concurrent qui n’avait pas voulu passer sous ces fourches caudines ; et lorsqu’à son tour il déposa le sceptre, M. Macé ne consentit à le prendre qu’à ia condition expresse d’être maintenu dans sa qua-

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lité de magistrat, avec tous les droits inhérents à la charge.

M. Macé se retirant, les mêmes impedimenta se présentent pour la nomination de son successeur. Le chef de la police municipale veut un officier de paix ; le Parquet réclame un commissaire de police.

Si M. Caubet l’emporte — on ne connaît pas l’issue de la lutte à l’heure où j’écris — le chef de la Sûreté, dépouillé de toute initiative, sera sous son contrôle absolu, devra prendre ses ordres avant d’agir, et, par suite, apporter, malgré lui, des retards souvent regrettables dans certaines opérations qui demandent de l’énergie et de la rapidité.

Si la victoire reste au Parquet, le chef de la Sûreté, responsable mais aussi maître de ses actes, n’ayant de rapports avec M. Caubet que pour les affaires municipales, pourra correspondre directement avec la magistrature sans les entraves de la hiérarchie, et, en conséquence, gagner du temps, opérer lui-même, pénétrer avec son écharpe de commissaire aux domiciles particuliers, ne relevant, en somme, que de la justice et de sa conscience.

Il suffit de mettre en regard les deux systèmes pour deviner où vont nos sympathies. Par malheur, M. Caubet, jusqu’à ce moment, tient la corde, et la lutte semble cisconscrite entre M. Caillaux, officier de paix divisionnaire, et M. Girard, officier de paix à la 2e brigade des recherches. Ce dernier, hier encore, était favori,

quoique M, Yves Guyot, dans sa campagne du « Vieux petit employé », l’ait battu fortement en brèche... peut-être parce que.

Les candidats du Parquet sont : M. Kuehn, commissaire aux Délégations, et M. Mironneau, commissaire de police aux Enfants-Rouges (IIIe arrondissement).

Dans quelques heures, un de ces quatre concurrents aura pris possession de ce cabinet sombre, sorte d’observatoire d’où l’œil du Maître et du Vengeur plonge, éternellement ouvert, sur les repaires de Paris, — et qu’on pourrait prendre pour le cabinet d’un savant ou d’un homme d’affaires, si ce musée terrifiant, œuvre de M. Macé, œuvre patiente et macabre, ne lui restituait sa véritable physionomie. On a dépeint bien des fois « ce tragique assemblage d’instruments de meurtre, cette collection sinistre de photographies d’assassins et d’assassinés, où figurent tous les héros hideux de la Cour d’assises, avec leur face effroyablement intelligentes ou atrocement bestiales ; où tous les crimes commis ont laissé quelque accessoire hideux : marteaux sous lesquels la cervelle a jailli, couteaux tachés de rouille noircie qui est du sang ; os de mouton pour fendre le ventre de bas en haut; yeux de verre, barbes postiches, masques de velours, scies minuscules, fausses clefs, faux billets de banque, faux lingots d’or, cartes biseautées, casse-tête, cordes, bâillons, revolvers ; tout le détritus du vice et du meurtre, étiqueté, cacheté de rouge, avec de rapides inscriptions explica-

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tives; et, en regard, l’argument final, la guillotine, sous ses aspects divers ; — tout cela sentant la mort et le mal, et mis sous verre comme des livres précieux dans une bibliothèque fermée ! » — Ah! qu’il semblera doux à M. Macé, au sortir de cette atmosphère cauchemardante, d’aller respirer les fraîches senteurs des champs, dans sa jolie maisonnette de Champigny, et pêcher le goujon de la Marne, après avoir si longtemps pêché le macchabée !

Les regrets unanimes de sa « brigade » le suivront dans sa retraite. Il fut toujours paternel et bon à ces héros obscurs, qui risquent, à chaque heure du jour et de la nuit, leur vie pour la nôtre, à ces types de courage et de désintéressement dont Balzac a crayonné deux silhouettes immortelles : les soutenant envers et contre tous, s’ingéniant à pallier leurs fautes, à réparer leurs bévues, et ne sévissant qu’avec une entière justice. Grâce à son intervention incessante, la situation matérielle de ses hommes, si modeste qu’elle en est dérisoire, s’était sensiblement améliorée ; et, cette intervention n’étant pas toujours efficace, il y suppléait par des sacrifices personnels. Il avait, entre autres, renoncé spontanément à la part que quelques-uns de ses prédécesseurs s’attribuaient sur les primes accordées aux agents pour certaines opérations difficiles. Il est à souhaiter que son successeur continue cette libérale tradition.

Maintenant, cette retraite de M. Macé, retraite volontaire, car il ne tenait qu’à lui de con-

server ses fonctions, est-elle définitive? C’est surtout à ceux qui ont pratiqué cet art passionnant de la police que peut s’appliquer le proverbe : Qui a bu boira! Et M. Lecoq n’est pas une pure fiction de romancier. Je te connais, beau masque !

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