LES MANES DE FALCON
18 février 1884.
Il y a quelques jours, à propos d’un mariage d’artiste, je parlais des « mânes de Falcon ». Le surlendemain, je recevais la lettre suivante :
« Monsieur le Rédacteur,
' » Vous semblez croire que mademoiselle Falcon est morte. Il n’en est rien : elle est vivante, et bien vivante. Si vous voulez vous en convaincre, allez au n° 38 de la Chaussée-d’Antin ; sonnez au premier étage et demandez madame Malançon. C’est le nom que porte aujourd’hui l’illustre créatrice de Racket et de Valentine.
» Agréez, monsieur le Rédacteur, etc.
« Mânes de la Falcon » était une figure. En fait, cependant, la grande Cornélie était morte, et bien morte, depuis cette soirée de deuil où son âme et sa voix se brisèrent après avoir
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chanté divinement toutes deux, et où le public de F Opéra, convié jadis à tant de triomphes, assista, secoué par une poignante émotion, aux funérailles de sa cantatrice favorite, se pleurant vivante elle-même, suivant la belle expression de mon confrère Bénédict.
Cela se passait en 1840. Dès lors, la Falcon s’enveloppa de ce silence qui est l’amère consolation des grandes infortunes, et c’est à peine si, dans cette longue période de quarante-quatre ans, on retrouve deux ou trois fois les traces de l’illustre oubliée. Une fois, une indiscrétion de voyageur la signala comme professant, en Russie, cet art- dont elle avait été la triste victime. Plus récemment, en 1879, quand parut la Vierge de l’Opéra, roman d’Emmanuel Gonzalès, dont l’héroïne n’était pas sans avoir un certain air de famille avec la Falcon, les reporters se mirent en campagne et finirent par la découvrir menant une existence nécessiteuse aux environs de Paris. Mais elle défendit son seuil avec une obstination jalouse, et, après quelques bavardages tout à fait hypothétiques, le manteau de l’oubli, plus lourd qu’une pierre de tombe, retomba sur les épaules de la ressuscitée d’un jour.
Et voilà qu’à la faveur d’un artifice de style la morte ressuscite encore ! L’occasion était bonne pour saisir au vol cette ombre fugitive, qui, à l’inverse de Galathée, met sa coquetterie à ne point être vue. Et je mis le cap sur la Chausséed’Antin, bien décidé, coûte que coûte, à n’en pas revenir bredouille.
Tout en marchant, la poétique silhouette que Théophile Gautier traça de l’incomparable Valentine, alors qu’elle battait son plein comme artiste et comme femme, flottait obstinément devant mes yeux :
« La coupe du masque est éminemment tragique et merveilleusement disposée pour rendre les grands mouvements de passion ; les yeux sont parfaitement beaux ; des sourcils d’un noir velouté, d’une courbure orientale, se joignent presque à la racine d’un nez mince et un peu trop aquilin, peut-être; ces sourcils, dessinés fermement, contribuent beaucoup, par leur contractibilité, à donner à la face une expression de passion jalouse et d’emportement tragique très bien appropriée aux rôles que joue habituellement mademoiselle Falcon. Le front est noble, intelligent, lustré par des frissons de lumière sur les portions saillantes, et baigné de tons fauves aux endroits ombrés par les cheveux. »
C’est à la suite de cette vision idéale que j’escaladai le premier étage du n° 38, et que je sonnai timidement à la porte. Une bonne vint m’ouvrir.
— Madame Malançon ? lui demandé-je.
— C’est ici, monsieur. Je vais prévenir madame. Suivez-moi.
Et, par un couloir sombre, la bonne m’introduisit dans une salle à manger modeste, ouvrant sur un petit salon très simple, mais confortablement aménagé. Par la porte laissée entr’ouverte, j’aperçus, assis devant un piano, un bambin de
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six à sept ans, avec de longs cheveux d’ébène flottant sur le dos, et deux « diamants noirs » éclairant une physionomie intelligente, — et, près de lui, dans un fauteuil, une vieille dame guidant ses doigts mal assurés. Un frais tableau d’intérieur, une ravissante vignette anglaise.
Aux premiers mots de la bonne, la vieille dame se leva, comme mue par un ressort, et marcha vers la porte. A son air défiant, je vis qu’il fallait emporter la place d’assaut. Aussi, sans lui donner le temps de prononcer une parole :
— Vous- êtes bien la Falcon ? lui dis-je à brûle-pourpoint.
Elle eut un sursaut de surprise, un tressaillement presque douloureux. Et, s’adressant à son petit élève :
— - Va, fit-elle, va jouer, mon enfant!
L’enfant lui donna son front à baiser et sortit avec la bonne. Nous étions seuls, la Falcon et moi. Il y eut quelques secondes de silence embarrassé, pendant lequel je pus la considérer tout à mon aise. Je me trouvais en présence d’une femme de soixante-douze ans, qui n’en paraissait guère plus de soixante, au visage large marqué de quelques rides légères, au nez arqué, aux yeux brillants encore, aux cheveux noirs coiffés en bandeaux unis et à peine semés de quelques mèches grisâtres, à la taille un peu forte, au sourire doux et brave , comme on dit en Provence, avec lequel contrastait sa sévère tenue de deuil.
Elle coupa court à cet examen qu’elle sem-
blait subir avec un certain malaise, en me disant :
— Je vous en veux presque, monsieur, d’avoir violé mon domicile...
— Vous me pardonnerez, lui répondis-je, en faveur de l’intention... Un journal a dit que vous étiez morte... Celte nouvelle a produit une douloureuse impression dans le monde des arts, et le Figaro ne m’a chargé de la vérifier que pour pouvoir, si elle était exacte, rendre un suprême hommage à l’une des plus grandes artistes du siècle, et pour a\oir, si elle était fausse, la joie de la démentir.
— Hélas! monsieur, ce journal a dit vrai... mais il retarde !... Il y a quarante-quatre ans que je suis morte ; ça date du soir où, penchée sur l’épaule de Duprez, j’ai conduit moi-même mes funérailles, au milieu des larmes et des sanglots du tout Paris artistique ! La Falcon n’est plus !... Celle qui lui survit est madame Malançon, et celle-là ne demande qu’une chose, c’est qu’on ne parle pas d’elle et qu’à son tour on la laisse mourir en paix! Je suis très reconnaissante des bons souvenirs qu’on veut bien garder de mon passé... mais ce sont des souvenirs posthumes, et ce passé, je le voudrais voir à jamais anéanti !
— Pourtant, m’écriai-je, votre gloire, vos triomphes ?...
— Ma gloire ! mes triomphes !... reprit-elle avec un peu d’amertume, tout cela fut bien éphémère!.. Il en devait être ainsi... Je n’avais
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pas la vocation... Ce sont des circonstances indépendantes de ma volonté qui me jetèrent sur la scène... Je répugnais au théâtre, mais j’y reçus un tel accueil que, bien qu’y étant entrée malgré moi, presque de force, j’eus quelques regrets de le quitter. Regrets auxquels je fis diversion par des voyages, un, entre autres, en Russie, où je vécus assez longtemps auprès de ma mère et de ma sœur. De retour en France, sans fortune - — ma carrière avait été si courte ! — je me trouvai seule, aux- prises avec la vie, qui ne me fut pas toujours douce. Il me fallut, à certaines heures, pour gagner mon pain, donner des leçons de chant et de piano. Mais les temps d’épreuve sont finis... Aujourd’hui, je vis heureuse, ayant réalisé le plus cher de mes rêves : le repos dans l’obscurité. Je sors peu, je ne reçois personne... J amais un étranger n’a franchi le seuil de ce salon. . . Vous voyez qu’en vous j’ai deviné un ami, puisque vous y êtes !... J’ai pour le théâtre la même horreur qu’avant de monter sur ces planches qui furent mon bûcher.... Quant à la musique...
— Vous en faites... Tout à l’heure, je vous ai surprise au piano.
— Oh ! sans conviction !... Mais, à mon âge, il faut bien se rendre utile... J’amuse ma vieillesse en donnant des leçons à mon petit-fils, un chérubin !... C’est pour lui, non pour moi !... La musique nTagace les nerfs, elle m’exaspère!...
— Peut-être parce qu’elle éveille en vous de trop cuisants souvenirs ?
— Pas du tout, je vous assure!... Je songe sans retour amer, sans l’ombre d’un regret, à mes anciens triomphes!... La gloire du théâtre fut toujours pour moi chose vaine, et plus que jamais à cette heure où s’est accompli mon rêve bourgeois !... Ma grande ressource contre l’ennui , ce sont les livres, et, dans le commerce de ces amis sûrs et discrets, je me persuade, comme Pangloss, que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes.
Sur cet aphorisme philosophique, je pris congé de madame Malançon — ex-Falcon — et, n’en déplaise à mon correspondant, que je remercie de m’avoir procuré cette curieuse entrevue, je n’ai pas à retirer les « mânes » .