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LE ROYAUME DES ARTS

19 février 1884.

Ce royaume, de fondation récente, embrasse la vaste zone comprise entre le parc Monceau, l’avenue de Wagram, le boulevard Pereire et le boulevard Berthier.

Avant qu’il ne fût sorti des terrains vagues, la place Pigalle et les quartiers avoisinants étaient la terre classique, quelque chose comme le pays latin de la peinture et de la sculpture, — Ghetto pour le bourgeois, Californie pour l’amateur, oasis pour le dilettante.

Les peintres et les sculpteurs y avaient leurs

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lares, leurs cafés, leurs parlottes, leurs clubs. Ils vivaient là comme une tribu distincte dans la grande agglomération parisienne, avec leurs mœurs propres, leur physionomie à part, leurs traditions originales et leur cachet tout personnel, donnant la main, par-dessus la Seine, à cet autre tribu de même sang et de même race, que les hasards de la colonisation avaient reléguée à l’autre pôle, sur les confins de l’Observatoire et sous les ombrages du Luxembourg.

Un jour, le centre de la vie artistique, comme celui de la vie mondaine, s’est déplacé, par un mouvement, en quelque sorte, parallèle. A mesure que celle-ci seportait vers la place delà Concorde, celle-là se portait vers le parc Monceau. Et, sur l’emplacement delà vaste plaine déserte, l’avenue de Villiers, la place Malesherbes, les rues de Prony, Jadin, Legendre, Jouffroy, Brémontier, Viète, Ampère, Fortuny, d’Offemont, etc., s’ouvraient, avec leurs hôtels coquets et confortables, pour livrer passage au flot montant de l’émigration et devenir petit à petit la terre promise des artistes arrivés. Les arts avaient leur royaume.

Tous les reporters en connaissent le chemin; il leur offre, surtout aux approches du Salon, une mine de documents précieux et pittoresques. Le Salon est loin encore, et pourtant, depuis quelques jours, il se fait un perpétuel va-et-vient de nouvellistes entre « Paris » et le parc Monceau. L’incident Mackay-Meissonier est la cause de ces hâtifs pèlerinages. Chacun veut

avoir la version du Maître pour reconstituer cette histoire ténébreuse d’une jolie femme froissée dans son amour-propre, d’un grand artiste ayant la conscience de son génie et d’un chef-d’œuvre « vandalisé ». Il ne nous plaît pas de prendre parti dans la querelle ; mais puisqu’elle a remis en vedette le nom de Meissonier, nous en profiterons pour introduire le lecteur dans son home.

1 3 1 , boulevard Malesherbes. L’aspect extérieur de l’hôtel est assez bizarre, et ne prépare pas aux surprises de l’intérieur, dont l’architecture est calquée sur celle que les Maures importèrent en Espagne. On entre dans une cour encadrée de plusieurs pans de murailles joints à angles droits, le long desquels règne une galerie à colonnes surélevée d’une douzaine de marches. Le jour, cette galerie est d’un ton assez froid ; mais, au clair de lune, par les belles nuits d’été, elle est d’une poésie pénétrante, avec ses ombres portées profondes d’où semblent jaillir en éclats bleuâtres les colonnes de pierre.

A gauche, s’ouvre un long couloir vitré, d’où l’on accède aux appartements par un escalier de bois aux larges rampes. Un salon immense, garni de bronzes et de tableaux, précède l’atelier.

L’atelier a des proportions de cathédrale ; il y règne un certain désordre, peut-être un peu voulu : ce ne sont de ci de là que croquis, toiles ébauchées, modèles de chevaux en cire, etc. Près d’une large baie de verre, assis devant un

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tout petit chevalet supportant une toute petite toile, voici le Maître,, — ce tout petit vieillard à la barbe fleurie qui descend sur sa poitrine comme celle d’un fleuve antique avec des enroulements de vagues. Il porte un costume très simple, un veston court et un pantalon à pieds. Entrons sans crier gare, et nous le surprendrons à peindre une esquisse où déjà, comme dans une vapeur, on voit poindre des silhouettes de soudards Henri 1 1 1 ^ avec leurs longues piques et leurs casques d’acier.

Le vieillard parle haut chez lui, avec cette accentuation militaire qui rappelle les tristes jours du siège, où nous le voyions cavalcader à travers Paris, glorieux et magnifique, dans son uniforme tout flambant neuf de colonel d’état-major.

De sa fenêtre-, Meissonier peut donner la main à son élève favori, Edouard Détaillé. L’élève n’est pas moins bien logé que le Maître, et ce serait tomber dans la redite que de dépeindre son logis. Cela, du reste, pourrait nous mener loin, car il faudrait, pour ne désobliger personne, vous montrer « chez eux » tous les représ^itants de la jeune école qui, depuis que le pinceau fait concurrence à la poule aux œufs d’or, sont plus ou moins travaillés par cette maladie contemporaine, la maladie du bâtiment. Chacun, au surplus, bâtit selon son goût propre et sa fantaisie personnelle, ce qui donne à ce « royaume des arts » une physionomie des plus composites. Tous les styles et toutes les époques s’y coudoient fraternellement, cottages anglais, maisons flamandes,

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castels gothiques, palais italiens avec leurs élégantes loggias, rouges demeures du temps de Louis XIII, que sais-je encore ? Le dedans est en harmonie avec le dehors ; et, sans franchir le seuil de ces demeures quasi princières, vous pouvez, par les grandes baies ouvertes, apercevoir, sous les lustres hollandais ou vénitiens, des sculptures d’abbayes, des escaliers de Louvres, des tapisseries merveilleuses, des chefs-d’œuvre incomparables dans des cadres étincelants, des panneaux de japonaiseries — tous les émerveillements et toutes les raretés d’un luxe auquel, autrefois, les nababs seuls pouvaient prétendre. Aujourd’hui, les nababs sont un mythe ; la conquête de la toison d'or par les peintres, voilà la moderne réalité.

C’est Meissonier qui, je crois, a dit ce mot typique :

— Il est juste que ceux qui signent des chefsd’œuvre soient aussi bien logés que ceux qui les achètent !

D’accord, et rien n’est plus équitable, en effet, ïvfais à cela ne pourrait-on répondre par cet autre mot de Dumas fils :

— L’art vit de misère, il mourra de luxe!

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