MARDI-GRAS MOUILLÉ
{Imité cï Anacréon et de La Fontaine)
26 février 1884.
J’attendais nonchalamment,
Le nez derrière ma vitre Où l’eau suintait tristement,
Que Mardi-Gras, le vieux pitre Fils d’Holbein ou de Callot,
*" Berçât ma mélancolie En agitant le grelot Enroué de la Folie.
J’attendais... Hélas! trois fois Hélas!... mais en pure perte!
Le trottoir était sans voix,
La chaussée était déserte!
Seuls, blottis sous leur rifflard,
Quelques bourgeois imbéciles Avec leurs femmes dard dard Regagnaient leurs domiciles.
Las, et m’étirant les bras,
Je dis : « Le diable t’emporte,
» O funèbre Mardi-Gras ! »
Soudain, on frappe à ma porte,
Et, sur le mode craintif J’ouïs ce couplet plaintif :
« Je n’ai pas de parapluie,
» Ça va bien quand il fait beau !
» Mais, comme il tomb’ de la pluie » Je suis trempé jusqu’aux o...s! »
J’ouvre. On entre. Par Hercule !
Epouvanté, je recule,
Et mon intrus, sans façon,
Sur ma moquette secoue
Son corps froid comme un glaçon
Et tout dégouttant de boue !
Le long de ses traits flétris Gouraient des rides profondes,
Et des touffes de poils gris
Pointaient sous ses mèches blondes.
Dans son maillot pailleté Ballottaient ses jambes grêles,
Tandis qu’à son dos voûté Pendaient deux petites ailes.
Et qu’un horrible carquois,
Dont les flèches, jadis blanches,
N’étaient plus ni fer ni bois,
Sonnait creux après ses hanches !
Ça, l’Amour! Point ne l’ai cru!
« Qui donc es-tu, mon bonhomme? »
Lui dis-je d’un ton bourru.
Lui, d’une voix de rogomme,
Répond: « Je suis 1’ Mardi-Gras!
» Mon p’tit père, je te gobe!
» Viens sur mon cœur, dans mes bras ! » Ecœuré, je me dérobe,
Criant : O vieil avachi,
« Vade rétro ! Tu veux rire !
» Va-t’en, sépulcre blanchi ! »
Il ne se le fait pas dire
Deux fois... Mais traîtreusement,
L’intrus, avant qu’il ne parte,
Dans mon cœur, profondément.
Plonge la flèche du Parthe !
Je veux l’étreindre... Il a fui !
La porte s’est refermée !
Et je lis ce mot : Ennui!
Sur la flèche déplumée.