JANVIER DE LA MOTTE
27 février 1884.
Vous souvient-il de Madame de Chamblay , l’avant-dernier drame d’Alexandre Dumas, dont les Blancs et les Bleus furent le chant du cygne?
Lorsqu’il fut représenté pour la première fois,
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en 1868, à Ventadour, le succès en fut médiocre. De même au Gymnase, il y a trois ans. C’est qu’il y apparaissait, comme dans toutes les dernières oeuvres du grand dramaturge, une sorte d’incohérence sénile, et que, malgré quelques retouches heureuses, il avait de la peine à se tenir debout. Mais si la pièce a vieilli, il s’y trouve un type qui, lors de la reprise, n’avait pas encore un cheveu blanc, et qui, dans sa désinvolture élégante, spirituelle et cavalière, était resté jeune comme à l£ création, celui du baron Alfred de Senonches, le préfet d’Evreux. La raison en est simple : ce type avait été pris sur nature, et le modèle n’était autre que ce séduisant Janvier de la Motte, dont la mort, si prévue qu’elle pût être depuis quelques semaines , consterne tous ses amis, c’est-à-dire tous ceux qui l’ont connu.
Janvier ne niait point qu’il eût posé pour le baron de Senonches ; il en était fier, et il montrait complaisamment un exemplaire de la pièce, orné d’une dédicace en quelques lignes qui peuvent, de mémoire, se résumer ainsi : « Le photographe Alexandre Dumas à son modèle Janvier de la Motte. »
Dumas, en effet, avait incarné, dans ce personnage d’imagination , toutes les nobles qualités et même les aimables travers du galant homme, dont il avait été l’hôte en son pachalick d’Evreux : — la haute intelligence, le léger scepticisme, l’esprit alerte et primesautier, l’entrain éternel, la bonhomie captivante, le charme irré-
sistible, l’impeccable loyauté, les façons chevaleresques poussées jusqu’au donquichottisme; — il avait tout pris de lui, même sa devise, dont il fit le mot de la fin de sa pièce : « Mieux vaut tuer le diable que le diable ne nous tue ! »
Le portrait n’était point chargé, et l’on conçoit que le modèle fût — et non pas dans l’acception banale et courante du mot — un sympathique. Il se dégageait de lui je ne sais quel magnétisme dont les plus prévenus subissaient la fascination, et qui n’agissait pas seulement sur les individus isolés, dans le corps à corps de la causerie, où il était sûr de vaincre, mais encore sur les masses, plus défiantes et plus difficiles à conquérir. C’est là le secret de cette popularité qui survécut à tous les revers et dont il cueillit les fruits précieux dès le début de sa carrière. Pour en retrouver les premiers symptômes, il faut remonter jusqu’à 1847. Janvier était alors sous-préfet à Dinan, sous-préfet de Louis-Philippe. La République vint. On sait qu’elle le maintint à son poste, mais ce qu’on ignore, c’est que ce fut par force majeure et contre le gré du fonctionnaire, invitas irivitam. L’histoire est drôle et vaut d’être racontée.
Le premier acte du gouvernement républicain fut de révoquer toutes les « créatures '> du régime déchu. Le sous-préfet de Dinan fut de la première série. Son successeur désigné — un citoyen quelconque, jeune encore — débarque un beau matin, tout chaud, tout bouillant, à la sous-pré-
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fecture. Janvier le reçoit avec une bonne grâce exquise, résigne ses pouvoirs entre ses mains, et l’invite, séance tenante, à déjeuner. Le citoyen accepte. On était à peine au second service, qu’un domestique annonce une députation des ouvriers locaux.
— C’est sans doute pour me féliciter, dit en
se rengorgeant le nouveau venu Qu’ils
entrent !
Une bande de blousards fait alors irruption dans la pièce, et le dialogue suivant s’engage entre l’un d’eux et le délégué républicain :
— C’est-y-toi qui... ?
— Oui, citoyen, c’est moi !... la République !... Liberté !... Droits de l’homme!... Nous sommes tous frères !... etc., etc.
— Tout ça, c’est très bien... Mais nous tenons à notre sous-préfet et, si ce soir tu n’as pas pris la poudre d’escampette, c’est nous qui te reconduirons, entends-tu bien ?
Le soir même, le délégué républicain reprenait la diligence. . . etvoilà comment Janvier delà Motte fut maintenu.
De Dinan à Dieppe, de Dieppe à Verdun, de Verdun à Saint-Etienne, de Saint-Etienne à Mende, de Mende à Evreux, d’Evreuxà Nîmes, de Nîmes à Vannes, partout où le conduisirent les hasards de l’administration, cette popularité lui fit escorte. Mais, dans l’Eure surtout, elle était devenue du fanatisme. Janvier s’était fait de :e département une sorte de fief inaliénable, d’où li la calomnie, ni l’intrigue, ni les manœuvres
officielles ne purent réussir à le déloger. Il semblait qu’à chaque scrutin nouveau ses électeurs eussent fait des petits. Ce qui donne une haute opinion de la fidélité politique des Ebroïciens et de leur reconnaissance.
Cet homme heureux, et qui tirait son bonheur moins de sa situation que de lui-même, connut pourtant les jours amers. Après la chute de ceux qu’il avait si ardemment aimés et si loyalement servis, il fut contraint de s’exiler devant une accusation odieuse, qui devait tourner à la honte de ceux qui l’avaient machinée. Il fallait à M. Thiers un bouc émissaire des péchés de l’Empire : c’est Janvier de la Motte qu’il choisit. Je n’attristerai pas la mémoire du cher mort en rééditant un procès scandaleux d’où il sortit blanc comme neige, et qui, en lui donnant l’auréole des persécutés, provoqua, chez les honnêtes gens, une explosion de témoignages sympathiques. Mais je veux rappeler un petit fait, très peu connu, je crois, et d’où il résulte que le « sinistre vieillard » poussait les appétits de vengeance jusqu’à la goinfrerie.
Janvier était à Genève lorsque M. Thiers demanda son extradition en même temps que celle de plusieurs réfugiés de la Commune.
Le gouvernement suisse opposa d’abord à cette demande une fin de non-recevoir. Puis, cédant aux instances plus vives, presque impérieuses, du cabinet de Versailles, il lui donna le choix entre deux extraditions : celle de Janvier de la Motte ou de... Razoua.
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M. Thiers choisit Janvier de la Motte.
Glissons, mortels, n’appuyons pas !
Depuis son éclatante justification, Janvier de la Motte ne cessa de représenter, au Palais- Bourbon, le département de l’Eure. Et ce ne fut point un de ces députés pour rire, comme on en doit une si jolie gerbe à la fantaisie macaronique du suffrage universel. Il avait pris son mandat au sérieux et l’exerçait en conscience. Très compétent dans les questions budgétaires, il savait rendre les chiffres lumineux , et il égayait l’aridité des débats par des saillies piquantes, des traits à l’emporte-pièce, des boutades humoristiques, des interruptions pleines d’à-propos. Il était le sourire de cette assemblée pédante et morose, et comme sa malice était exempte de méchanceté, il avait conquis ses adversaires, qui lui pardonnaient d’avoir parfois trop d’esprit parce qu’il avait beaucoup de belle humeur. Avec cela très mondain, sachant, comme les sains et les robustes, mener de front les affaires et les plaisirs, très friand de premières représentations, et aussi recherché dans le monde où l’on s’ennuie que dans le monde où l’on s’amuse.
Il est un Janvier moins connu que ce Janvier tout en dehors, c’est le Janvier intime, celui de la famille et du foyer. Il professait pour sa mère un véritable culte, fait de filiale tendresse et de pieuse vénération. A soixante ans, il était resté petit garçon devant elle. Il l’appelait « maman » comme aux heures bénies de l’enfance. Chaque soir, au sortir de quelque cercle d’amis ou du
théâtre, il faisait une apparition au café delà Paix, échangeait quelques poignées de main et quelques paroles jo)euses, et quittait la place au coup de minuit. A ceux qui faisaient mine de le retenir, il répondait : « N’insistez pas, « maman » serait inquiète! » Et il rentrait chez « maman »> et nul de ces viveurs endurcis ne songeait à blaguer cette a dévotion », tant elle était sincère. Et chaque fois que « maman » — une femme de très grand esprit qui, sous le pseudonyme de Gennevraye, a publié tant de si jolis vers et de si belle prose — chaque fois que « maman » faisait une publication nouvelle, on voyait « l’enfant » arriver au bureau de rédaction, tirer de sa poche le livre encore humide, et vous dire d'un ton câlin : « Voici le dernier né de « maman »... soyez gentil pour elle... elle a beaucoup de talent, parole d’honneur ! Et puis ça la rend si heureuse ! »
Ce fils excellent fut un excellent père. Et ce n’est pas seulement au chapeau, mais au plus profond de leur coeur, que ses enfants porteront son deuil. Janvier de la Motte laisse deux fils et une fille. Le plus jeune des fils, Ambroise, qui tient de sa grand’mère un goût très vif pour les lettres, a fait jouer sur divers théâtres quelques actes très appréciés. L’aîné, Louis, fut, un temps, le collègue de son père à la Chambre ; mais, après avoir échoué dans la dernière campagne électorale, quoiqu’il eût endossé l’uniforme républicain, il est devenu percepteur dans un des arrondissements de Paris. La fille est cette toute
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belle et toute charmante marquise de Reverseaux, femme du jeune diplomate et l’une des plus radieuses étoiles de notre firmament mondain.
Je m’aperçois que, sans y prendre garde, je viens de rédiger l’épitaphe de Janvier de la Motte : Bon fils, bon père, etc. Mais, je suis tranquille, il n’y aura pas d * erratum.