A L’ÉLYSÉE-GRÉVY
28 février 1884.
Donc, cette nuit, le président de la République donnait à danser, à manger, à boire, et, par surcroît, à jouer des coudes à son bon peuple de Paris.
Violons, charcuterie, limonade, cohue, c’est en ces quatre termes que se résument invariablement les réceptions présidentielles, et c’est pour la grande joie du dernier que les trois autres « ont lieu ».
Je ne crois pas que M. Grévy — homme calme, à qui l’on prête toutes les vertus de famille et l’horreur des foules — ait un goût bien accentué pour ces meetings torrentiels. Mais il subit une loi fatale : en République, la maison du chef de l’Etat doit être grande ouverte, comme aux États- Unis, la Maison-Blanche. Et, quand une maison est grande ouverte, on y entre comme au moulin, et le meunier n’est pas maître chez lui.
Un souverain a le droit d’être éclectique; il
peut trier son monde et limiter le nombre de ses hôtes aux dimensions etaux convenances du cadre. Un président n’est pas libre de choisir, il se doit à tous et ne peut exclure personne, au moins de ceux qui satisfont à cette exigence banale : « Une tenue décente est de rigueur. » Et, reçût-il au Champ-de-Mars, il serait toujours en contradiction avec cette loi physique qui veut que le contenant soit plus vaste que le contenu.
En conséquence, il serait puéril de vouloir rendre M. Grévy responsable de la cohue déplaisante qui, la nuit dernière — la jambe en l’air, le verre en mains ou la sandwich à la bouche — a battu, comme une marée grondante, les murs historiques de l’Elysée. C'est une servitude de la charge, et elle offre, en somme, assez d’agrément, pour qu’on supporte avec un certain stoïcisme ce léger mécompte annuel.
Il n’y a donc pas l’ombre d’une arrière-pensée critique dans la constatation d’un fait qui ne peut pas n’être pas, et je suis moins disposé, pour ma part, à blâmer qu’à plaindre l’innocent forçat de la réception ouverte... quoique fermée.
Car les réceptions de M. Grévy n’ont rien de commun avec la porte d’Alfred de Musset... elles sont à la fois fermées et ouvertes. Fermées, en ce sens que l’invitation est obligatoire; ouvertes, en ce sens que les titulaires n’en sont généralement pas les détenteurs ni les usufruitiers.
S’il en était autrement, on aurait de la peine à s’expliquer l’abondance des individualités sans
FÉVRIER
mandat, bottiers, étalagistes, tailleurs à façon, commis de magasin, majors de table d’hôte, tourneurs de mâts de cocagne en chambre, épiciers, pédicures, etc., qui promènent, parmi les livrées officielles et les uniformes de gala, leurs habits loués chez Albanel, dans les magnifiques salons où la Pompadour tint ses galantes assises.
C’est fâcheux à dire, mais, en dehors du monde gouvernemental, des diplomates, des employés et des fonctionnaires, dont la présence à ces fêtes est, en quelque sorte, une obligation d’Etat, les deux bons tiers de la cohue élyséenne se composent de ces éléments héréroclites, bizarres, hasardeux et de pure fantaisie. On conçoit, en effet, que, dans cette prise d’assaut du palais présidentiel, la mention : Personnelle , inscrite au bas des cartes roses ou bleues, soit absolument chimérique. Où il y a marée humaine, il n’y a plus de personnalité. Dieu seul, dans ce fouillis, pourrait reconnaître les siens. Et M. Grévy n’est pas déifié, — du moins, pas encore. Comment ces intrus ont-ils deviné le Sésame , ouvre-toil Par quelles combinaisons de génie ont-ils pénétré dans le sanctuaire sous leurs noms propres ou sous des noms d’emprunt? Mystère insondable. Toujours est-il que, depuis quinze jours, la chasse aux invitations ressemble à la chasse aux billets de théâtre, — dans certains journaux privilégiés. Le général Pittié ne sait plus auquel entendre :
Monsieur, je suis bâtard de votre apothicaire !
Les journaux, le général Pittié, rien de plus
naturel. Mais les agences de théâtre, cela dépasse l’imagination. Je pourrais citer telle de ces officines où les tickets pour l’Élysée faisaient prime, hier soir, comme les tickets pour les Italiens quand chante Gayarre.
Le pire, c’est que ces gens-là. n’en ont pas toujours pour leurs démarches ou pour leur argent. Une fois dans la fournaise, ils ne voient personne et personne ne les voit ; la robe de madame ne fait aucun effet dans le tas, et les gants de monsieur craquent aux coutures. Ils aperçoivent bien des soldats qu’ils reconnaissent... à leur habit militaire, des ambassadeurs qu’ils supposent tels à leurs costumes, des gens très officiels dont l’uniforme trahit l’incognito. Mais les noms ? C’est égal, ils n’en veulent pas avoir le démenti, et le lendemain ils proclament que « c’était bien beau tout de même! »
Ainsi tous les ans, quand Février rappelle à M. Grévy que l’heure est venue de convier le bon peuple au banquet de sa liste civile.
Rien ne peint mieux la physionomie de ces fêtes que ce mot qu’un haut personnage murmurait hier à la sortie, en regagnant son cercle : .
— Et maintenant de la tenue, Monpavon !
MARS
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