LES MODÈLES FEMMES
1er mars 1884.
La réception des œuvres pour le Salon annuel vaœommencer dans quelques semaines. On peine nuit et jour dans les ateliers. Les artistes sont sur les dents, et aussi les modèles.
Les modèles!... On écrirait des volumes sur cette variété sui g e ne ris de l’espèce humaine, éternel étonnement du bourgeois. Mais la place nous étant limitée, nous nous renfermerons dans le cadre modeste d’une esquisse.
Il y a modèle et modèle, comme il y a fagot et fagot. Pendant la pose, le modèle est modèle tout simplement, — troisième sexe, sexe neutre, si vous voulez ; en dehors de la pose , c’est imc individualité quelconque. Telle femme, qui s’étale in ncituralibus aux yeux des artistes, est une excellente mère de famille, une popotte accomplie. Telle autre qui « pose le costume », et ne voudrait, pour tout l’or du monde entier, montrer au peintre la naissance de sa gorge, prodigue à des amateurs , dans l’intimité de Lalcôve, les trésors dont la nature l’a surabondamment dotée.
Du temps où elle habitait l’hôtel où loge au-
(1) Ne pas confondre avec les femmes modèles.
jourd’hui l’ambassadeur d’Angleterre, Pauline Borghèse posa nue — comme le discours d’un académicien — devant Canova. Et, comme une grande dame de ses amies, scandalisée de cette complaisance, lui disait :
— Nue ! devant un homme ! Ah ! ma chère, comment avez-vous pu ?
— Bah ! répondit la princesse, il y avait du feu !
Il y avait du feu... Cela dit tout. Le modèle nu ne voit ni au delà ni en deçà. Il se promène, en Eve, à travers l’atelier, se chauffe au poêle, les mains derrière le dos, se mouche d’un mouchoir qui pend aux barreaux d’une chaise... tout cela tranquillement, sans y prendre garde, comme habillé...
De fait, il est vêtu d’une beauté pudique Dont l’Art fut le tailleur.
Pour lui, le peintre n’est pas un homme, pas plus qu’il n’est une femme pour le peintre. Artiste et modèle vivent, au courant de la pose, dans un monde idéal où les sexes n’existent pas et où la matière se révèle, pour ainsi dire, aux yeux de l’âme plutôt qu’aux yeux du corps.
Mais qu’un intrus frappe à la porte du temple, le modèle s’enfuit effarouché, se blottit derrière un rideau, — ad salices. La pudeur, cette vertu qui dort en toute femme, s’éveille dès qu’un profane paraît.
A côté des modèles qui posent le nu, il y a les modèles qui « posent le costume ». Telle
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est ravissante en Parisienne du jour, telle en Louis XIV, telle en Marie Stuart. Celle-ci pose « la coiffure » à la Chinoise, à la Louis XV, à la Romaine; celle-là « le chapeau » ; une autre la main, une autre le pied, une autre enfin les épaules, la poitrine, le dos, les jambes. Il arrive que, pour une seule statue, un sculpteur emploie jusqu’à sept ou huit modèles, dont chacun a sa spécialité.
Moralement, les spécialités sont tout aussi diverses.
Voici, d’abord, le modèle sérieux, celui qu’on épouse après un stage, plus ou moins long, de vertu. Voici le modèle sentimental qui, féru des seuls artistes, se réserve pour eux seuls, et son antipode, le modèle qui reste sage dans les ateliers et, le soir, à F Elysée-Montmartre, dépense gaillarde'ment son capital. Voici le modèle « bon garçon » qui joint à la beauté des formes un excellent caractère et tous les instincts de la femme de ménage, époussète l’atelier, allume le feu, répare les fonds de culotte. Telle cette grande fille aux longs cheveux bruns, Marie G..., honnête autant que modèle au monde, mais qui ne sait rien refuser à l’artiste, est sa maîtresse pour ne pas lui faire de chagrin, sa bonne par économie, son modèle parce qu’elle a ce qu’il faut pour cela, — pas gênante, d’une exactitude chronométrique, arrivant à l’heure, détalant au premier signal et reprisant les chaussettes entre deux poses. Voici, enfin, le modèle prétentieux, qui ne va que chez les grands peintres, ou tout
au moins chez les médaillés. Celle-là ne pose pas seulement, elle conseille. S’il y a quelque élève dans l’atelier du maître, elle le morigène avec aigreur, et, s’il se rebiffe :
— Je m’y connais, dit-elle... la Vierge de Bouguereau, mon petit, c’est moi qui l’ai posée !
On a, dans le public, le préjugé du « beau modèle ». On s’imagine qu’il doit être le type de la beauté parfaite. Il n’en est rien. Les peintres — sinon les sculpteurs — prisent à l’égal de la perfection des formes, l’art de poser, le savoirfaire, l’élégance du geste, l’harmonie de l’ensemble, le métier, en un mot. A la belle fille « posant comme une grue » — c’est le mot technique — il n’en est pas un qui ne préfère le vieux modèle posant bien « les mouvements ».
Permettez que je vous présente quelques modèles en vue.
Victorine Meurant, type d’ancien modèle, a posé chez Stevens, Manet, Clairin, Gervex. Rousse de cheveux. Est teintée de littérature. Dit la chansonnette agréablement. Existence des plus houleuses, partagée entre les grands ateliers et les petits théâtres, — les Folies-Marigny furent son berceau. Est devenue peintre à force de fréquenter les artistes. Peint les « chiens de cocottes », c’est sa spécialité. Habite Asnières, où il y a, chez un tapissier voisin du théâtre, une exposition permanente de ses oeuvres.
Madame Bertha, une grande temme très élégante. Pose les costumes chez les peintres « pa-
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risiens » Béraud, Stevens, Forain, Robert, etc. Très boulevardière.
Louise, une jolie blonde, grande comme ça, mais bâtie comme la Vénus de Milo. Pleine de grâces — avec quelques vertus.
Emma, modèle savant, trouve ses poses ellemême ; pose en ce moment chez Gérôme.
Fernande, comme Victorine, type d’ancien modèle. Ne pose plus que rarement, mais se montre encore dans les ateliers. Campe dans une brasserie de la rue Fontaine. A son musée, rue Lepic. Presque tous les modèles ont leur musée. Quel peintre refuserait une esquisse, un croquis, à la belle fille qui s’est montrée à lui, plusieurs heures durant, toute voile dehors ?
Anna!... Pleurez, mes yeux, elle a versé dans le mariage, la superbe créature avec son teint de bistre, ses grands yeux noirs et son admirable correction' de traits! Mais elle avait un vice, un serpent sous ces fleurs... elle était presque toujours dans une situation intéressante. Alors, adieu la pose ! Pendant les entr’actes, elle servait dans les brasseries du Quartier Latin, au Sherry-Gobler , entre autres, ce bouchon minuscule, aujourd’hui disparu, dont l’histoire ferait pendant au Roman comique , et d’où sont partis tous les « jeunes » du jour, Richepin, Maupassant, Paul Bourget, Catulle Mendès, Villiers de l’Isle-Adam, Bouchor, Moynet, Sapeck, etc. Un jour qu’Anna grelottait la fièvre, l’illustre Sapeck la prit en pitié, la mena vers le soleil, la soigna, la guérit et, par excès d’originalité, ou-
blia d’en faire sa maîtresse. Anna revient à Pans. Un poète l’installe fleuriste, rue d’Amsterdam; elle fait des affaires navrantes et redevient modèle. La voilà, maintenant, épouse et mère. Pleurez, mes yeux !
Il existe, entre les modèles du quartier Montparnasse et ceux de l’avenue de Villiers, un éternel antagonisme, qui dégénère parfois en crépage de chignons. Et c’est facile à comprendre. Là-bas, vers le Luxembourg, c’est la première étape, souvent cruelle ; ici, vers le parc Monceau, c’est l’apogée. C’est là qu’on rencontre une foule de gens très bien, amateurs passionnés de tableaux, qui ne se contentent pas toujours de la copie et s’annexent parfois l’original. Et quel modèle n’a pas caressé ce rêve !
Moralité : — il n’y en a pas !