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LES TRIBULATIONS DE « SAPHO

4 mars 1884.

La première représentation de la Sapho « nouvelle », d’Emile Augier et Gounod, aura lieu, selon toutes les probabilités, le 17 mars, à l’Opéra. Jtinsiste sur ce mot « nouvelle », on verra pourquoi tout à l’heure.

Elle aura lieu certainement , à n’importe quelle date plus ou moins prochaine, et en dépit du ridicule projet d’interdiction que des amis trop

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zélés prêtent à M. Choudens, éditeur de musique, en général, et, en particulier, de la musique de Gounod.

Un éditeur interdisant la représentation d’une pièce, dont il doit tirer un large profit — j’oserai même dire trop large — c’est déjà fort singulier ; mais les raisons qu’on fait valoir pour justifier cette étrange fantaisie sont plus singulières encore.

L’argumentation de M. Choudens est celle-ci :

« M. Gounod a, pour la reprise, introduit dans son opéra des modifications d’une certaine importance ; il l’a corsé d’un acte ; il a grandi le ballet. îl estime à trente mille francs ce travail de refonte. Cette estimation est inadmissible, d’abord parce que M. Choudens est propriétaire de l’oeuvre ancienne, qu il a payée à beaux deniers comptants , ensuite parce que les remaniements l’obligent à graver de nouveau la partition tout entière, d’où des frais énormes pour l’éditeur.

» En conséquence, M. Choudens fait à M. Gounod une offre sensiblement inférieure à la demande, et, faute par celui-ci d’y consentir, il menace d’interdire la représentation de Sapho non seulement à l’Opéra, mais encore sur toutes les scènes de la province et de l’étranger. »

Telle est la cloche Choudens. Et c’est bien ici le cas de dire : qui n’entend qu’une cloche n’entend qu’un son. ïl me semble, en effet, qu’il eût été fort intéressant, et de la plus simple

bienséance, d’entendre l’autre cloche, la cloche Gounod.

M. Choudens est un marchand de papierrayé; M. Gounod est un grand artiste. Le grand artiste a contribué largement à faire la fortune du marchand de papier rayé. Grâce au ciel, il n’a plus à faire la sienne ; sa prétention, s'il est vrai gu il en ait émis une , a sa source dans la conscience de sa haute valeur artistique ; et nous tous, qui touchons de plus ou moins près à l’Art, nous devons nous serrer autour du vieux maître lorqu’il défend, avec sa fierté sereine, les droits et les intérêts des artistes contre le despotisme et l’avidité des marchands.

Or, la cloche Gounod, voici ce qu’elle raconte :

Il n’est pas vrai que le maître ait vendu la primitive partition deSapho; il en a fait don , purement et simplement, àM. Choudens, et cela dans les conditions suivantes.

L’éditeur, se trouvant en visite chez son auteur, vit dans un coin un ballot de paperasses grises de poussière et mangées aux vers.

— Qu’est cela ? demanda-t-il.

— C’est ma pauvre Sapho t '

— Qu’en faites vous ?

— Hélas ! rien.

— Voulez-vous me la donner ?

— Avec plaisir. Prenez- la.

Et M. Choudens emporta la partition, qu’il exploite, depuis vingt-cinq ans, à titre gratuit, et non en vertu d’une vente en règle.

Que le profit ait été considérable ou médio-

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cre, il importe peu, — Gounod n’en a pas profité. Que M. Choudens soit propriétaire, cela ne fait pas question, — possession vaut titre. Mais l’origine même de cette propriété devrait le rendre aujourd’hui, de plus facile composition.

Les modifications introduites par Gounod dans son opéra ne sont pas seulement d’une certaine importance, elles sont radicales. 11 n’a pas grandi le ballet, qui ri existait pas, il l’a composé tout entier, depuis la première note jusqu’à la dernière.

Il n’a pas corsé l’oeuvre d’un acte nouveau, il a refait de fond en comble un des actes primitifs, et tous les anciens morceaux ont été remaniés si complètement qu’il ne reste presque plus rien de la version première, et que nous aurons, le 17 mars, le régal, non d’une reprise, mais d’une véritable nouveauté.

M. Choudens ne peut donc raisonnablement se prévaloir des frais que nécessitera la gravure nouvelle de Sapho. Il y devait être préparé, car ces frais s’imposaient en tout état de cause. Voilà longtemps que les planches de l’opéra doivent être hors de service ; et M. Choudens est un éditeur trop soigneux pour offrir des têtes de vieux clous à sa clientèle, et il doit trop au génie de Gounod pour l’habiller en pauvre honteux. D’ailleurs, it na jamais gravé la partition d'orchestre , et il ne faut pas être grand clerc pour savoir que, dans l’édition d’une œuvre théâtrale, la partition d'orchestre représente la plus forte part des déboursés.

Dans ces conditions, qu’on peut tenir pour certaines, l’estimation de Gounod n’a rien d’inadmissible. Le maître a sa cote, et M. Choudens la connaît mieux que personne, et il l’accepte, puisque, contre la partition du Tribut de Zamora , il a versé la somme ronde de cent mille francs. Il nous paraît, dans la circonstance, que Gounod serait bon prince en limitant ses prétentions à trente mille. Je dis serait , car il n’a pas eu même à limiter ses prétentions, n'ayant pas eu la naïveté d’en émettre aucune. C’est M. Choudens qui, le premier, a pris l’initiative d’une offre, dont il comprenait la cruelle mais inexorable nécessité. Gounod, lui, d’accord avec son collaborateur Emile Augier, a fait la sourde oreille, ajournant tous pourparlers après la première représentation de Sapho. En quoi l’un et l’autre ont agi sagement, et en quoi les jeunes auteurs feront bien, à l’avenir, d’imiter ces deux illustres modèles.

Voilà l’histoire dans sa simplicité. Aux lecteurs d’en tirer la morale. M. Choudens a, d’avance, perdu son procès devant l’opinion publique, comme il le perdrait devant n’importe quel tribunal, s’il cédait à la mauvaise inspiration de recourir à la loi. Restent les taquineries dont il a fait imprudemment la menace, telles que l’interdiction de l’œuvre sur les scènes de la province et de l’étranger. Ce serait faire de l’obstruction à ses dépens, et M. Choudens a trop l’intelligence de ses intérêts pour vouloir sérieusement jouer ce jeu de dupe. A cette objection ses avocats répondent : « M. Choudens est assez riche pourmé-

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priser les quelques billets de mille francs que peut rapporter Sapho, et pour les sacrifier au respect de ses droits. » On dirait vraiment qu’il n’y a que les droits de l’éditeur dans cette affaire, et que ceux-là seuls sont sacrés. Certes, M. Choudens est riche, et sa fortune est d’autant plus solide qu’elle repose sur cet inébranlable fondement : le répertoire aurifère du maître dont il marchande le génie comme Shylock marchandait une livre de chair. Mais Gounod n’en est pas à demander l’aumône à ceux qu’il a comblés, et il est assez riche, lui aussi, pour mépriser les quelques billets de mille francs qu’ils daignent lui tendre et pour les sacrifier au respect des droits de l’art, dont il est une des personnifications les plus glorieuses.

GAYARRE

G mars 1884.

Parisien d’Espagne, un Parisien de Paris te salue!

Viens-tu du pays oùles ténors fleurissent dans la vapeur ambrée des cigarettes et les suaves parfums des orangers ? d’Andalousie ou de Castille, de Valence ou de Léon ? Es-tu fils de prince ou de bohème? Qu’importe! Si talent était synonyme de naissance, comme les Médina, les Rodrigue et les Albuquerque, tu pourrais rester couvert devant ton Roy.

Mais, de Valence ou de Léon, d’Andalousie ou de Castille, te voilà Parisien depuis hier. Il te manquait le baptême. Tu l’as.

Paris a cette vertu magnétique d’attirer à soi toutes les gloires, de se les assimiler, de les faire siennes. C’est le creuset où elles s’épurent et s’affranchissent des alliages suspects. Il n’y a pas un mois que la tienne est dans ce creuset, et elle a déjà perdu son arrière-goût d’exotisme. Depuis Mario, on n’avait pas eu d’exemple d’une aussi rapide acclimatation. Depuis Mario, on n’avait pas admiré dans un homme d’une autre race cet ensemble de qualités rares qui sont comme l’essence de la nôtre — le goût, le tact, la sobriété, le naturel, le sentiment profond du pathétique, l’élégance dans la vigueur, la grâce dans la force — sans lesquelles il y a peut-être de vaillants chanteurs, mais pas d’artistes parfaits.

Comme tous ceux qui se sentent des ailes, tu rêves des vastes horizons et des ciels immenses de l’Opéra. Jeune présomptueux ! Connais-tu les Saltimbanques ? Te souviens-tu de quel ton superbe l’illustre Bilboquet demande au jeune Ducantal qui sollicite l’honneur de s’engager dans sa troupe : « Sais-tu seulement jouer du violon comme Paganini ? » Eh bien ! va frapper à la porte de l’hôtel Garnier. On ne te demandera pas : « Jouez-vous du galoubet comme Rubini ? » On te demandera : « Avez-vous du ventre ? » Et, comme tu n’a pas de « ventre » à produire, on te criera : « Passez au large! Chez nous, un ténor n’a de prix que s’il est gras. Hors de la graisse, point

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de salut ! Raoul doit être bedonnant, Faust pansu, Arnold apoplectique; Fernand doit avoir l’encolure de Gorenflot. Mettez-vous donc à l’engrais; gavez-vous de farineux; saoûlez-vous de bière brune. Et quand ce régime aura porté ses fruits, revenez-nous voir, jeune homme! Ce jour-là seulement, vous serez mûr pour l’Opéra. »

Or ce que nos hôtes ont applaudi hier, de toute la force de leurs mains et de leurs poumons, ce n’est pas" seulement le ténor à la voix puissante et fière, c’est aussi le ténor à la taille svelte et souple, le ténor affranchi de cet embonpoint qui rend invraisemblable la passion de Valentine, de Marguerite, de Mathilde et de Léonor, le ténor qui rompt avec la tradition banale, le ténor comme on n’en voit guère, le ténor comme on n’en voit plus. Que le suffrage de ces raffinés ou de ces délicats te suffise. Dédaigne qui te dédaigne. Et, puisque tu n’es pas en forme pour ici, va répandre ailleurs la flamme de ton inspiration et les émerveillements de ta voix! Mais, sous quelque ciel que les hasards de la vie nomade te conduisent, juif errant de l’Art, n’oublie jamais cette soirée heureuse où l’élite des Parisiens t’a donné la consécration enviée et enviable entre toutes. Rappelle-toi ces enthousiasmes, ces fièvres, ces mains tendues, ces coeurs haletants. Et, plus que toutes ces admirations bruyantes, rappelle- toi l’admiration silencieuse, rappelle-toi les larmes du grand Duprez.

Vois-tu, il n’est pas de triomphe qui vaille ces deux larmes jaillies des yeux ou plutôt de l’âme

de l’illustre vieillard. Dans cette émotion dont il n’a pu se défendre, il n’y avait aucun regret, aucune amertume, mais quelque chose de paternellement attendri, comme l’orgueil d’un ancêtre qui se sent revivre dans son petit enfant. Oublie les ovations d’hier et les ovations de demain, les lauriers cueillis et les lauriers à cueillir, les dithyrambes et les apothéoses; mais, chaque fois que tu soupireras les plaintes de Fernand ou que tu rugiras les fureurs patriotiques d’Arnold, songe aux deux grosses larmes de celui qui fut le premier amant de Mathilde et de Léonor !

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