DEVINT ‘BACHELIER
7 mars 1884.
Cette Excellence estcelledontlenom — comme l’a dit un préfet pince-sans-rire et friand d’antiphrases — est synonyme de « conciliation » .
Vous croyez peut-être qu’il s’agit de M. Waldeck-Rousseau? Pas du tout. 11 s’agit de M. Hérisson, ministre du commerce.
Pourquoi du commerce plutôt que des finances, de l’agriculture ou de l’intérieur ? C’est un de ces mystères que peut seule expliquer l’omniscience républicaine. Il suffit, en effet, qu’un citoyen quelconque, le premier venu, soit bombardé ministre de la R. F., pour que la langue de feu descende sur sa tête et l’initie aux fonctions les
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plus variées comme elle initiait les Apôtres aux idiomes les plus divers. Par là s’explique l’aplomb merveilleux avec lequel M. Jules Ferry, par exemple, passe indifféremment de la rue de Grenelle au quai d’Orsay. L’aptitude ministérielle est une simple question de déménagement. Le logis fait le ministre, à peu près comme l’habit fait le moine.
Or, M. Hérisson n’est pas seulement ministre, il est ai8>si bachelier. Tous ses collègues ont-ils leur diplôme ? je n’en jurerais point. Mais pour celui-là je l’affirme.
Il est des légendes auxquelles, par fierté nationale et par souci de notre prestige extérieur, il ne faut pas permettre de se propager. La légende de M. Hérisson « vierge de tout baccalauréat » est en train de faire le tour du monde. Elle a pris naissance au banquet que les facteurs des Halles ont offert, l’autre jour, à quelques Trimalcions officiels ; et c’est un journaliste réactionnaire — ces espèces n’en font jamais d’autres! — qui l’a mise en circulation. Quand le ministre du commerce eut porté son toast filandreux au « premier magistrat de la République » , ledit journaliste, ennemi juré de nos institutions et de ceux qui s’y taillent soixante mille livres de rentes, dit assez haut pour être entendu :
— Mais c’est du français de cuisine! Je croirai que l’auteur est bachelier lorsqu’il m’aura montré son diplôme !
Eh bien! n’en déplaise à mon sceptique confrère, M. Hérisson est bachelier, et, comme il
ne faut rien avancer qu’on ne prouve, je vais dire comment la chose advint.
En ce temps-là, trois jeunes garçons , qui devaient avoir des fortunes bien différentes, usaient leurs culottes sur les bancs du lycée Saint-Louis. Ils s’appelaient Henri Rochefort, Hérisson et Portefain, et donnaient à leurs condisciples le spectacle d’une amitié dont on ne retrouve le pendant que dans les Trois Mousquetaires . Mais il s’en fallait qu’ayant même cœur ils eussent même intelligence, et là s’arrêtaient les sympathies. Tandis que Rochefort et Portefain étaient toujours à l’avant-garde de la classe, Hérisson s’attardait obscurément parmi les traînards, et rien n’annonçait alors qu’il serait un jour une des colonnes de l’édifice dont Grevy senior est la clef de voûte.
Vint l’heure où les trois copains eurent à doubler le cap du baccalauréat. Pour Rochefort et Portefain, le succès n’était pas douteux; pour Hérisson, il était au moins aléatoire. L’épreuve écrite eut lieu dans une salle de la Sorbonne, sous la surveillance de l’excellent papa Géruzez, dont le fils a signé, du pseudonyme de Crafty, tant de croquis humoristiques. Elle consistait en une version que Rochefort et Portefain, brillants latinistes, eurent expédiée en un clin d’œil, mais qui se dressait devant le jeune Hérisson comme une énigme de Sphynx, comme un insoluble problème. Et plus l’heure marchait, plus l’énigme s’épaississait, plus le problème se compliquait ; et le patient, la sueur aux tempes, suivait d’un
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œil hagard la course de l’aiguille impitoyable, et, de l’autre, couvait, avec une évidente concupiscence, la copie de Rochefort, son voisin. Le futur lanternier comprit cette pantomime suppliante et passa sournoisement sa traduction au camarade aux abois. Ce n’était plus, dès lors, qu’un simple travail de copiste, et le jeune Hérisson avait, paraît-il, une fort belle main.
Mais le papa Géruzez avait flairé la fraude. Il descendit de sa chaire et s’approchant des deux complices :
*— Il me semble, leur dit-il d’un ton bourru, que nous collaborons !
Rochefort eut froid dans le dos ; il essaya de balbutier une excuse.
— Bien, bien, interrompit le papa Géruzez, votre nom, s’il vous plaît ?
— Henri Rochefort.
— Bah! le fils du vaudevilliste ?
— Oui, monsieur !
— Et le filleul d’Hetzel, mon excellent ami?
— Lui-même.
— C’est émerveille. Justement, votre parrain me parlait de vous hier... il vous recommandait à ma bienveillance. Je suis sûr que vous n’en aurez pas besoin.
Et le brave homme passa, sans pousser l’enquête plus loin, et laissant les deux « collaborateurs » tout ahuris d’une alarme si chaude.
Rochefort, Hérisson et Portefain furent admis à l’épreuve orale. Rochefort et Portefain la subirent avec éclat ; mais Hérisson eût proba-
blement succombé sous l’avalanche des boules noires, si Rochefort n’eût révélé, ce jour-là, sa vocation pour le théâtre, en remplissant derrière lui le rôle de souffleur.
Rochefort, Hérisson et Portefain furent proclamés bacheliers ès lettres.
Depuis cette époque lointaine, la vie les a séparés, et je me figure leur étonnement lorsqu’ils se verront réunis dans cet article.
Aujourd’hui, Rochefort est ce que vous savez.
Hérisson est ministre du commerce.
Portefain est... huissier d’une justice de paix.
Le destin a de ces ironies.