‹ La vie parisienneChapitre 28 sur 83 · LE DENTISTE · texte numérisé non relu

LE DENTISTE

8 mars 1884.

Le fait que je vais dénoncer est révoltant, ignoble, monstrueux. Mais il y a du chirurgien dans le chroniqueur, et la plume est un scalpel qui ne doit pas se dérober même devant les plaies les plus répugnantes. Les lecteurs à l’écœurement facile sont prévenus : ils n’ont qu’à tourner le feuillet.

La scène se passe dans une des nombreuses brasseries du faubourg Montmartre. Il est minuit. Un de mes amis et moi, nous sommes attablés devant un moss de bière brune. A la table voisine, un individu de quarante à quarante-cinq ans, blond fade, œil louche, visage de brute, dia-

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logue avec un carafon d’eau-de-vie. Anglais par la tenue, Américain par la coupe de la barbe — mais l’un ou l’autre à coup sûr. Le garçon l’appelle M. Jones. A la table en face, un de ces couples hasardeux, comme il en pullule sur le tard dans ces antres de la basse luxure, fait mélancoliquement vis-a-vis a deux chopes vides. Lui, blême, le teint plombé, les traits flétris, mais portant haut encore les restes d’une beauté triviale dont l’avachissement atteste les longs services, obligatoires et nullement gratuits. Elle, une belle fille fraîche et rose, aux lèvres sensuelles, aux cheveux frisottés, à la mâchoire superbe que déparent neanmoins deux ou trois perles absentes, un morceau très friand, en somme, sans un je ne sais quoi, dans l’expression et dans l’allure, de platement servile et de stupidement résigné. Un Desgrieux que surveille le guet, une Manon qu’attend Saint-Lazare.

A travers le va-et-vient des garçons et des consommateurs, un courant mystérieux met en communication la table voisine avec la table en face, M. Jones avec Manon et Desgrieux. M. Jones darde sur Manon un œil fascinateur, pleins d’avides désirs et d’engageantes promesses, et Manon semble éprouver un visible malaise sous la fixité troublante de cet œil. Ce manège n’échappe pas à Desgrieux, mais il n’en prend pas ombrage. Sa physionomie indique, au contraire, qu’il trouve plus mauvais goût les « manières >> ie Manon. On devine même, à certains appels lu coude et du genou, qu’il l’exhorte à se mon-

trer moins farouche. Bientôt aux appels du coude et du genou succèdent les ruades mal déguisées, sur quoi Manon, vaincue, se levant tout d’une pièce, noue d’un geste fiévreux les brides de son chapeau, et, la tête basse, l’allure morne, comme un condamné qui marche au supplice, gagne lentement la porte de la brasserie, non sans avoir jeté sur M. Jones un regard qui veut dire :

« Puisque c’est la volonté de mon seigneur et maître, viens reprendre ta proie ! ».

M. Jones ne sourcille pas : il laisse s ecouler

quelques secondes, boutonne méthodiquement son

paletot, paie ses petits verres, et sort, tandis que Desgrieux, en homme à qui la fortune daigne enfin sourire et qui sait en jouir, crie d’une voix caverneuse :

— Garçon, un saladier ?

Nous ne suivrons pas Manon et M. Jones, imitant les auteurs de vieilles tragédies qui se gardaient bien d’exposer aux yeux du public les situations par trop scabreuses et les remplaçaient par un récit explicatif. Le récit explicatif étant même assez délicat dans l’espèce, nous le remplacerons à notre tour par un dialogue entre votre serviteur et son ami.

L’Ami. — Avez-vous vu ?

Moi. — Parbleu!

— Et que pensez-vous ?

Je pense que nous venons d’assister au

prologue d’un vaudeville banal, qui va se dénouer dans quelque garni du voisinage. J

Un vaudeville ? Dites un drame, s ilvous plaît.

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— Un drame ? allons donc !

— Comme je vous le dis. Et pas banal du tout, encore. Car si les Desgrieux et les Manon foisonnent, les M. Jones sont extrêmement rares, grâce à Dieu !

— C’est donc un phénomène, ce M. Jones ?

— Pis qu’un phénomène, un monstre !

— Vous me faites frémir.

— Et il y a bien de quoi. Vous connaissez la légende des vampires qui se refaisaient une jeunesse en suçant le sang des vierges? M. Jones est de cette famille-là.

— Allez toujours, c’est fort drôle.

— Attendez la fin. Dans le monde desalphonses et des filles, M. Jones est connu sous le nom du « dentiste... »

— Quoi de surprenant, s’il est Américain ?

— Américain, peut-être, mais, dentiste, point. Il serait fort en peine démontrer son diplôme.

— Dentiste amateur, alors ?

— Précisément. Avez-vous remarqué la mâchoire de Manon ?

— Sans doute. Elle est superbe.

— Mais incomplète. Et les vides qui les déshonorent, savez-vous qui les a faits ?

— Prétendrez-vous que c’est M. Jones?

— Lui-même,

— Je ne comprends pas.

— Ecoutez-moi bien, et comprenez à demimots. Vous savez que le marquis de Sade, ce blasé libidineux, appelait les plus abominables raffinements — le bâillon, par exemple, les

menottes, la flagellation, etc. — à la rescousse de sa sensualité défaillante. M. Jones est aussi blasé que le marquis de Sade, mais il est plus abominablement raffiné. L’excitation d’une souffrance tolérable suffisait au marquis de Sade, pour que de la cendre froide de ses sens jaillît une fugitive étincelle. M. Jones ne flambe pas à si bon marché. Il lui faut les cris de douleur, les hurlements de rage, le bruit des os qui craquent, la vue du sang qui coule, toutes les sombres horreurs d’un martyre volontairement subi. C’est pour cela qu’il s’est fait dentiste. L’extraction des dents saines dans une mâchoire intacte était autrefois une des formes de la torture. Mais du moins le bourreau, qui l’appliquait, finissait-il par acquérir, à la longue, la dextérité d’un praticien, et avait-il pour excuse de n’y prendre aucun plaisir. Ce n’est pas en bourreau que M. Jones opère, c’est en boucher, et en boucher voluptueusement féroce, car ses appétits faunesques n’arrivent à leur complète satisfaction que lorsque, sous la clef dont il ignore le mécanisme, il sent les éclats de l’ivoire grouiller, parmi les lambeaux de chair, dans un fleuve de sang!

— Horrible ! horrible ! Des bêtes n’accepteraient pas ce qu’acceptent des créatures humaines !

— Que voulez-vous ? Les temps sont durs, les clients sont rares, et il faut bien qu'Alphonse vive !

— Soit. Mais il est inadmissible que la police

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Mi

ignore M. Jones et son commerce hideux.

— La police le sait, mais, comme dans la Muette , elle n’y peut rien. Le flagrant délit, nécessaire pour sévir, est d’une constatation fort difficile, et, fût-il constaté, M. Jones ne manquerait pas de répondre : « J’ai pris une dent à madame, c’est vrai. Mais c’est de son consentement. D’ailleurs, je l’ai payée ce qu’elle vaut. Elle m’a donné de l’agrément en retour. Nous sommes quittes. » *

Et tandis que nous causions, les moss se multipliaient devant Desgrieux. Et tandis qu’ils se multipliaient, sa physionomie trahissait une certaine inquiétude. Si Manon n’allait pas revenir!

Elle est revenue, Manon, demi-morte, l’œil dilaté par une sorte de folie, serrant contre sa joue enflammée son mouchoir blanc marbré de taches rouges. Elle a glissé quelque chose de jaune dans la main de Desgrieux, et, du prix de son martyre, Desgrieux, avec la sérénité d’une honnête conscience, a soldé l’addition. Je crois même qu’il y est allé d’un fort pourboire.

Il y a de cela quarante-huit heures, et, rien que d’y penser, j’en ai le cauchemar.

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