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GRANDEUR ET DÉCADENCE

Il mars 1884.

Au temps où les cafés-concerts ne pullulaient pas encore dans Paris — je parle d’il y a vingt-

cinq ou trente ans — ces music-hall étaient des pépinières où se recrutaient parfois nos petites et même nos grandes scènes lyriques. C’est ainsi que le Café du Géant, boulevard du Temple, fut le tremplin d’où Marie Sass prit son élan vers l’Opéra, et que le Café Moka, rue de la Lune, vit éclore la réputation du ténor Michot, aujourd’hui rentré, par je ne sais quelle lamentable déchéance, dans le cadre modeste de ses débuts. Je crois même que mademoiselle Agar s’y essaya quelque temps dans la chansonnette, avant de se vouer à la tragédie, dont elle s’est instituée la prêtresse ambulante.

Le Café Moka, tout à fait inconnu de la génération actuelle, était voisin de la Brioche, où se sont tant de fois assouvis, à bon compte, nos appétits de vingt ans, alors que nous avions la bourse souvent légère et l’estomac toujours creux. Le soir, les illuminations de sa façade égayaient les abords de la rue de la Lune, sombres comme comme l’entrée d’un coupe-gorge. Cet établissement fut en grande vogue de 1850 à 1856; et, cette vogue, il ne la devait ni au choix des consommations, ni à l’excellence du personnel artistique, ni à la variété du répertoire. Ce n’était ni pour la limomade ni pour la musique qu’une foule idolâtre prenait, chaque jour, le contrôle d’assaut . La great attraction qui soulevait ce fanatisme, c’était madame Mathieu. La belle madame Mathieu ! Les Parisiensd’alors en avaient plein la bouche. 11 semblait qu’ils eussent pris pour devise: Veder la bel la donna Mathieu, poi mon !

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En ces temps reculés où l’on n’abusait pas encore du mot « étoile », madame Mathieu, sans en avoir le nom, était l’étoile du Café Moka. Il serait plus juste de dire qu’elle en était la poule aux oeufs d’or, car elle seule faisait recette. Ces sept lettres sur l’affiche étaient synonymes de maximum. Le reste n’était que hors-d’œuvre. Pour expliquer cette action foudroyante sur les couches les plus diverses du public, vous rêvez sans doute "une artiste complexe, joignant à la spirituelle grimace de Bonnaire le brio populaire de Faure et l’art profond de Thérésa. Pécaïré ! L’art, le brio, l’esprit, qu’en eût fait cette triomphante, puisqu’elle n avait qu’à paraître pour conquérir tous les cœurs ? L’originalité de madame Mathieu, c’est précisément qu’elle n’avait aucune de ces vertus souveraines, c’est qu’elle ne chantait pas. Elle était là pour l’œil et non pour les oreilles ; et de même que Vénus avait gagné Pâris parla seule puissance de ses charmes, elle aussi, par la seule exhibition de sa beauté rayonnante, ensorcelait Tout-Paris.

Quand on l’avait vue une fois, il vous restait d’elle l’impression ineffaçable que vous laisse la contemplation, même rapide, d’un chef-d’œuvre de l’art antique. Berthelier, avec qui j’en causais tout à l’heure, m’affirme que, de tous les souvenirs de ses débuts, le plus vivace était encore celui de cette admirable créature étalant, pour un morceau de pain, ses formes de déesse, sur ces pauvres tréteaux, dans le cliquetis des verres et la fumée du tabac. Et ses petits yeux pétillaient

d’une flamme égrillarde en me dépeignant ce masque d’ Athénienne, couronné par une chevelure d’un noir bleu, ces prunelles noyées d’une langueur molle, ces lèvres de pourpre, ce cou de cygne continuant des épaules pétries dans des lys, cette gorge audacieuse et troublante, cette taille exquise et ces bras volés à la Vénus de Milo. La dentition seule était légèrement défectueuse, mais madame Mathieu n’ouvrait jamais la bouché, pour ne pas gâter, par une fausse note, la divine harmonie.

Cette merveille était la propriété légale d’un chanteur de chansonnettes, nommé Mathieu, qui s’était fait une spécialité des tourlourous pleurards et mélancoliques, le même dont les journaux ont annoncé la mort il y a quelques mois. Ce Mathieu, comme quelques-uns de ses collègues, Milher et Beaumaine, entre autres — était à la fois artiste et parolier, et se faisait de petites rentes en taquinant la Muse à ses moments perdus. Il avait un compte ouvert à la Société des auteurs et compositeurs de musique. Un jour, la discorde se mit dans le ménage. M. Mathieu tira de son côté, madame du sien. Puis le Café Moka disparut dans l’éclosion du Paris moderne, et, avec son ciel en carton-pâte, s’effondra l’étoile aux rayons étincelants. Depuis, les astronomes n’en ont jamais retrouvé la trace.

Or, l’autre jour, un ancien chanteur de caféconcert, devenu commis-voyageur en bijouterie, s’installa dans une maison meublée de la rue de l’Orillon, là-bas, tout là-bas, vers Belleville. Le

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matin, comme il achevait sa toilette, une femme aux cheveux tout blancs, mais à l’allure très jeune, et dont le visage pâle montrait encore les vestiges d’une radieuse beauté, entra dans sa chambre et commença, sans mot dire, à réparer le désordre de la nuit. Les commis-voyageurs sont galants. Notre bijoutier, pour ne pas faillir à la tradition, voyant une taille bien prise, se mit en devoir de la serrer dans ses dix doigts. Mais cette fantaisie gaillarde fut immédiatement réprimée, et la servante, d?un ton où il y avait plus de tristesse que de colère :

— Bas les pattes I dit-elle. Ne voyez-vous donc pas la couleur de mes cheveux ?

— Qu’est-ce que cela prouve ? répondit le bijoutier, on a des cheveux blancs à tout âge. Et puis, vieille ou jeune, vous êtes très belle, parole d’honneur !

La pauvre femme eut un sourire où l’orgueil se nuançait de je ne sais quel ressentiment amer. Elle poursuivit, après une pause :

— Belle, dites-vous ? qu’auriez-vous dit il y a trente ans! Mais vous tétiez encore votre nourrice quand madame Mathieu, la belle madame Mathieu faisait courir tout Paris au Café Moka.

— Comment!... la belle madame Mathieu, c’est vous?

— En chair et en os... plus d’os que de chair, par exemple!

— Alors, Mathieu, mon ancien camarade de café-concert, qui disait et composait des chansonnettes, c’était votre mari ?

— Ah ! ne me parlez pas de ce paroissien ! Il m’a lâchement abandonnée ! ... et depuis dix-huit ans il ne s’est jamais inquiété si j’étais morte ou vivante.

— Toutes les haines doivent désarmer devant Ta mort.

— La mort! Eh! quoi, Mathieu!

— Hélas! oui. Il y a quelques mois que nousl’avons mis en terre! On ne vous a donc pas prévenue ?

— Qui l’aurait fait? Je n’existe plus pour personne ?

— Mais les journaux ?

— Est-ce que j’ai le temps de lire ? J’ai bien assez à faire à gagner ma vie, ou plutôt à m’empêcher de mourir !

— Mais tout cela va changer. Mathieu n’est pas mort pauvre. J’ignore s’il laisse de l’argent, mais il laisse un répertoire qui se chante un peu partout et qui doit être d’un joli rapport. Vous êtes son héritière, faites valoir vos droits.

— Tout de suite. Entre nous, je suis lasse de cirer les bottes et de frotter les parquets !... Vous ne voudriez pas que je joue la comédie des pleurs. ..

Il y a si longtemps que je suis veuve !

Et voilà comment celle qui fut la belle Mathieu se présentait, avant-hier, au guichet de la Société des auteurs et compositeurs de musique, en compagnie de M. Javelot, le directeur de Ba-taclan, et, son idendité reconnue, émargeait aux | lieu et place de son mari décédé.

Qu’on vienne après cela nier la providence !

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OLYMPE AUDOUARD

17 mars 1848.

Elle a failli mourir d’une pleurésie, et peu s’en est fallu que ses Mémoires ne fussent des Mémoires posthumes. Mais son énergie a vaincu le mal, et sa convalescence, coïncidant avec la publication de son Autobiographie, qui paraît demain (i), remet cette personnalité, curieuse à tant de titres divers, en plein courant de l’actualité parisienne.

On a beaucoup parlé d’Olympe Audouard, plus encore qu’elle n’a fait parler d’elle. Tour à tour romancière, journaliste, voyageuse, gynécologue, réformatrice par la parole et par la plume, sa vie a traversé les phases les plus singulières et s’est répandue dans les zones et les milieux les plus variés. Elle a vu de près la cour de Napoléon III, et, vers le milieu de l’Empire, son salon fut le rendez-vous des notabilités littéraires : Lamartine, Hugo, Gautier, Jules Janin furent de ses amis. Elle a bataillé, la plume en main, alors que, la politique étant interdite, toute l’activité des esprits se portait vers les lettres et les arts. Sans toutefois chausser le bas d’azur, — du moins elle s’en est vivement défendue dans une lettre à Barbey d’Aurevilly, demeurée célèbre.

(1) Voyage à travers mes souvenirs. — 1 vol. Dentu, lib. -éditeur.

On aurait pu, du reste, lui pardonner la couleur de ses bas en considération de sa souveraine beauté. Belle, elle le fut entre toutes. Je la vois encore .telle que l’a peinte madame O’Connel, en toilette de bal, avec son cou merveilleux sur des épaules plus merveilleuses encore, son beau visage d’une régularité parfaite, éclairé par d’admirables yeux noirs et couronné d’ébène bleu. Il a neigé depuis sur cette couronne, et les hivers ont mis quelques rides à ce front si pur. Mais l’allure est demeurée jeune, et l’esprit garde la verdeur et la grâce d’un éternel été.

Olympe Audouard est née à la Palud, un jour que le mistral soufflait en tempête. « Ce coup de mistral m’est resté là ! » dit-elle en se touchant le front. Son père, un original, l’éleva suivant une méthode qui, de nos jours, par cette rage d’émancipation précoce, n’étonnerait personne, mais qu’on tenait pour déplorable en ce temps-là. La jeune Olympe passait alors ses journées à courir les champs, en habits d’homme, et ses soirées à lire le Journal des Débats , entre deux laïus paternels sur les bienfaits de 89 et les vertus de la Constitution américaine. Plus tard, on lui donna pour gouvernante une femme de haute valeur, madame Gauchier, l’ex-institutrice des enfants du maréchal Randon, qui, sur ce fonds politique, mit une couche sérieuse de littérature. Cette éducation politico-littéraire devait peser d’un grand poids sur son avenir.

Un beau jour, sans savoir, pour faire plaisir à son père, Olympe épouse un sien cousin, qu’elle

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avait bien vu quatre fois. Le cousin l’emmène à Marseille, la rend coup sur coup mère de deux enfants, et, ce noble devoir accompli, commence, à l’insu de sa femme, une vie de Polichinelle, avec accompagnement de scènes violentes, d’injures, de brutalités et de voies de fait, dont elle porte encore la marque visible sous la blancheur de la peau. Il s’ensuivit une rupture, puis une séparation en règle. La « séparée » avait vingt ans ! Que faire ? Donner des leçons ? Mais qui veillerait sur les petits dont le Tribunal l’avait constituée gardienne ? C’est ici que sa vocation littéraire commence à se dessiner. Résolue à vivre de sa plume, elle vient à Paris et plaide pour obtenir la restitution de sa dot, M. Baroche, ami de la famille, lui conseille d’aller voir ses juges. Elle y va. L’un d’eux, après l’avoir embrassée, lui dit :

— Belle comme vous l’êtes, qu’avez-vous besoin de toucher à votre dot? Les jolies femmes ont tant d’autres ressources !

Méphisto ne put convaincre Marguerite, qui perdit son procès. Mais, comme il fallait de l’argent, à toute force, pour fonder le Papillon , elle résolut d’en extirper à son mari par voie judiciaire. En conséquence, elle rédigea sa requête, et, flanquée d’un avocat, s’en fut la présenter au magistrat compétent.

— Madame, lui dit ce prudhomme avec raideur, vous êtes, nous le savons, d’une excellente famille, et vous avez de puissantes relations en haut lieu. Croyez -moi donc, m’affligez pas l’une et ne

découragez pas les autres, en vous vouant à la littérature , où vous ne rencontrerez que des mangeurs (sic) et des gens sans aveu (sic) comme J aies Janin , Théophile Gautier, Michelet , Arsène Houssaye et tutti quanti T C’est pour vous sauver de vous-même que nous refusons votre requête.

— Monsieur, répondit froidement la requérante, avez-vous connaissance d’une statistique publiée, l’année dernière, par ce même Gautier que vous méprisez si fort ?

— Dieu m’en garde !

— Je le regrette, car elle vous aurait appris que, si l’on a vu parfois au bagne des ministres, des procureurs, des avoués, des notaires, voire des magistrats, on n’y a jamais vu de littérateurs !

Le Papillon paraît enfin. Toutes les illustrations littéraires du jour y collaborent. Sur quoi, M. Audouard redivivus fait défense à sa femme, par ministère d’huissier, « de prostituer son nom en l’imprimant dans les journaux ! » O tempora !

En même cemps qu’il la bombardait de papier à vignette, l’ex-mari, par un de ces retours qu’explique. sa célébrité naissante, s’éprenait à nouveau de son ex-femme. Il se mit à la suivre partout, l’obsédant de lettres brûlantes, pleurant sur son paillasson et encombrant de fleurs la loge de son concierge. Exaspéré de ses dédains, il la menaça de violer son domicile et de se faire assister par un commissaire de police. Olympe « restant chez elle » le vendredi, c’est du ven-

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dredi qu’il fit choix pour cette belle équipée. M, Baroche fut prévenu. « Le vendredi, dit-il, c’est le jour de madame Audouard, nous y serons tous ! » Le mari voulait bien reconquérir ses droits, même violemment, mais il eut peur du ridicule, et, sur une invitation officieuse, il s’empressa de quitter Paris.

Olympe était heureuse. La mort d’un de ses fils, qu’elle aimait tendrement, vint gâter son bonheur. Son désespoir fut indescriptible ; elle voulait fuir le monde à tout jamais ; elle eut la tentation du cloître. Mais « le coup de mistral » soufflait dans cette tête aventureuse, et la voilà qui se met à courir le monde, allant d’Afrique en Egypte et d’Egypte en Russie. Puis elle revient en France, publie ses notes de voyage, fait reparaître le Papillon — naturellement — et se lance, pour s’étourdir, dans le tourbillon des fêtes, et même des fêtes officielles, dont les relations que j’ai dites lui facilitaient l’accès. Un soir, dans un bal, aux Tuileries, Napoléon III s’approcha d’elle et, d’un ton légèrement ironique :

— Je vois avec plaisir, lui dit-il, chère madame, que vos opinions républicaines ne vous empêchent pas de venir danser chez moi !

Mais elle, avec son plus joli sourire :

— Sire, répondit-elle, comme, quelles que soient nos opinions politiques, c’est nous qui payons les violons, nous aurions bien tort de ne pas venir valser dans nos Tuileries, quand l’occasion s’en présente !

L’empereur prit la riposte avec son esprit habituel et fit à la dame son salut le plus courtois.

Peu de temps après, Olympe perd son second fils. Nouveau chagrin aussi cruel que le premier; reprise de la vie nomade. Cette fois, elle pousse jusqu’en Amérique, où elle donne conférence sur conférence pour gagner son pain.

C’est dans cette excursion qu’elle s’éprit du spiritisme. Folie bien excusable, qu’on fit naître en elle, en lui persuadant que, si sa foi dans les doctrines d’Allan-Kardec était sincère, elle serait en communication directe avec l’âme de ses fils. On obtenait tout d’elle à flatter cette passion posthume. Se souvient-on qu’elle défendit unguibus et rostro la cendre d’un de ses chers morts ? M. Haussmann, alors préfet de la Seine, voulait percer une rue à travers le cimetière Montmartre. Il eut fallu, pour cela, déplacer quelques tombes, parmi lesquelles se trouvait la tombe du jeune Audouard. La mère, à cette occasion, écrivit au préfet une lettre qui se terminait par cette menace :

« Avant de bouleverser les cendres de mon fils, on me passera sur le corps. »

Il lui sera beaucoup pardonné, parce qu’elle a beaucoup aimé... ses enfants.

J’ai laissé volontairement dans l’ombre les côtés galants d’une existence qui, commencée dans les épreuves, se termine dans le travail. Je ne puis pourtant pas résister au plaisir de vous dire une très piquante anecdote.

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Un romancier de talent, venu du fin fond de la Pologne, se vantait, avec toute sorte de réticences discrètes et perfides, d’avoir été l’amant d’Olympe Audouard. Un soir, dans une maison amie, il se trouve à table le voisin d’une jeune dame russe, qui, d’un bout à l’autre du dîner, dépensa de l’esprit comme plusieurs Françaises.

Notre homme était ravi, fasciné, médusé. Et quand l’heure du cigare fut venue :

— Quelle est, demanda-t-il à l’amphitryon, cette adorable créature ?

— Comment!... Vous ne la connaissez pas ?

— Pas le moins du monde!

— C’est pourtant votre maîtresse... Madame Olympe Audouard !

Tête du Polonais !

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