LE CITOYEN TALLEYRAND-PÉRIGORD
22 mars 1884.
Donc, le marquis de Talleyrand-Périgord s’en est allé hier porter la bonne parole — avec quelques subsides — aux grévistes d’Anzin, aux ennemis de « l’infâme capital ». De la part d’un archi-millionnaire, si ça manque de logique, ça ne manque pas de crânerie.
Donc, voilà l’héritier d’un des plus grands noms de France passé « citoyen ». Mais je ne crois pas qu’il faille gratter beaucoup le citoyen pour retrouver le marquis. Tel Flenri Rochefort,
son coreligionnaire. L’un et l’autre ont cela de commun qu’en affichant pour le peuple des sympathies dont je ne mets pas en doute la sincérité, ils gardent par devers eux, avec un soin jaloux, les traditions aristocratiques de leurs familles. Sang bleu ne peut mentir.
Le néo-citoyen est fils du marquis Edmond de Talleyrand qui, par cession, obtint de son père le titre de duc de Dino, et, quand mourut sa mère, hérita de la seigneurie de Deutsch- Wartemberg, en Silésie.
Il a quarante ans — je néglige les mois de nourrice. Physionomie ouverte et franche, oeil très doux avec de fugitives lueurs d’acier, moustaches relevées en brosse, type accompli du gentilhomme soldat. Et, de fait, il a largement payé sa dette au pays. Ancien chasseur à pied, il a fait la campagne du Mexique et celle de 1870- 71. Et s’il n’a rien à la boutonnière, comme dit la chanson, c’est qu’il a refusé la croix, après Champigny, non par dédain démocratique, mais en faveur d’un vieux brave à trois poils dont les longs services méconnus lui semblaient plus dignes de cette récompense. Entre nous, j’aime mieux ça.
Aux grands jours de la Californie, Maurice de Talleyrand, entraîné par sa nature aventureuse et romanesque, se fût fait chercheur d’or. Dans l’intervalle de ses deux campagnes, il se fit chercheur de cuivre, à Vallénar, au Chili. Mais il revint bredouille et ruiné. C’était une revanche à prendre; il la prit, quelques années plus tard,
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en Amérique, où, grâce à son nom et à son titre, il eut accès dans les plus opulents milieux. Un jour, M. Stevens, le richissime rival du richissime M. Mackay, lui proposa deux parts dans une mine de pétrole. Le marquis n’était pas en fonds ; M. Stevens lui donna du temps. Au bout du premier exercice, les deux parts rapportaient dix mille livres sterling. Et voilà comment la fortune de Maurice de Talleyrand-Périgord a pour origine le pétrole dont ses noûveaux amis ont fait une si copieuse consommation pendant la Commune !
C’est Gambetta qui le convertit à la foi républicaine. Sa première tentative électorale ne fut pourtant pas heureuse. Quoique chaudement patronnée par le tribun, sa candidature ne trouva pas grâce devant les électeurs de Châteauroux. Mais il 11e renia point ses nouveaux dieux, et, depuis son échec, il n’a cessé de donner des gages, soit par ses écrits brûlant du plus beau feu démocratique, soit par ses actes. N’a-t-on pas révélé que, depuis l’incarcération de Louise Michel, il faisait une pension de cinq louis par mois à sa mère, et qu’il envoyait à la Vierge rouge des confitures pour étendre sur le pain noir de Clermont ?
Cet apostolat social n’empêche pas le marquis d’être l’homme de tous les sports. Il figure dans la galerie du baron de Vaux parmi les. tireurs au pistolet émérites, et il manie, en outre, admirablement le sabre et l’épée. Très chatouilleux sur le point d’honneur, il a, dans plusieurs duels,
blessé mortellement ses adversaires; à Berlin, entre autres, il tua roide un officier allemand qui l’avait insulté. 11 aurait rendu des points à Guillaume Tell pour l’adresse. En Floride, une jeune Américaine, le voyant faire mouche à tout coup, le défia d’enlever d’une balle, à vingt-cinq mètres, un citron qu’elle tiendrait entre l’index et lç pouce. Le marquis coupa le citron en deux.
Aujourd’hui, revenu des aventures et des voyages, Maurice dé Talleyrand-Périgord mène, à Paris, une existence en rapport avec sa fortune, dans son ravissant hôtel de la rue Jouffroy, où rien ne sent l’austérité démocratique, où tout, au contraire, trahit le culte des grandes traditions familiales dont je parlais au début. Dans la salle à manger Henri III, les armes des Talleyrand- Périgord ornent tous les meubles : elles sont brodées sur les rideaux, sculptées sur les buffets, peintes sur les panneaux des portes, gravées dans la bordure des admirables faïences qu’il a fait faire spécialement pour lui, chez le marquis de Ginori, à Florence, et sur l’argenterie héréditaire. Il voudrait oublier sa race que tout, dans son home, la lui rappellerait.
Une draperie sépare la salle à manger d’un petit salon japonais où le marquis se tient d’ordinaire, après déjeuner, avec ses amis, et dont le seuil est gardé par deux hommes d’armes, revêtus d’armures ciselées, aux écussons de la famille.
Du salon japonais, on passe dans le grand salon, où sont entassés tous les meubles rares
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transmis par héritage ; les quatre panneaux sont tendus d’immenses tapisseries des Gobelins, qui valent bien quarante mille francs pièce, au bas mot.
La chambre à coucher est en même temps le cabinet de travail. C’est là qu’on admire les armes précieuses, les souvenirs originaux rapportés de voyage et les bibelots rares, dont le marquis est un enragé collectionneur. Il a surtout la passion des faïences. Les siennes passent pour les plus belles qui soient, et il y a, dans le nombre, tel plat qu’il a poussé juqu’à douze mille francs.
Rochefort, un jour, déjeunait chez lui.
— Choisissez dans ma collection ce qui vous fera plaisir, lui dit Talleyrand. Tenez, ce plat, par exemple.
Rochefort accepte... il emporte le plat... C’était le portrait de... Louis XIV.
Sur la table, on voit deux photographies : celle du duc de Dino, son père, qui vit à Florence, et celle de mademoiselle Palma de Talleyrand-Périgord, sa fille, née à Venise en 1871, et qu’il fait élever aux Oiseaux. On sait que le marquis est séparé de sa femme, une Américaine qu’il avait épousée à New-York, mademoiselle Beers-Curtis.
Il y a encore dans l’hôtel un appartement qu’habite la duchesse de Dino, lorsqu’elle vient à Paris, et une salle d’armes admirablement aménagée. Caïn préside, et M. de Talleyrand- Périgord invite fréquemment ses amis à des assauts qui se terminent par de fins déjeuners.
C’est à la suite d’un assaut de ce genre que se trouvèrent un jour réunis à sa table hospitalière : Henri Rochefort, le baron Raymond Seillière, le prince de Sagan, Ch. Bocher, le baron de Vaux, le socialiste irlandais Parnell et... pas un gréviste.
Ce n’est pas seulement parce qu’il enfourche le dada du républicanisme que le marquis mérite d’être classé parmi les hommes de cheval : il possède une écurie très bien tenue, et on cite les deux bêtes superbes de son coupé, qui le suit partout dans ses voyages. Enfin, il a dressé lui-même un magnifique pur sang, très dangereux, très irascible qu’il monte le matin au Bois.
Vive la République!