‹ La vie parisienneChapitre 31 sur 83 · CHEZ ARSÈNE HOUSSAYE · texte numérisé non relu

CHEZ ARSÈNE HOUSSAYE

28 mars 1884.

La redoute d’Arsène Houssaye ! La fête vénitienne de la rue du Bel-Respiro! C’est là, depuis quinze jours, le thème favori sur lequel roulent toutes les conversations des Parisiens, le but où tendent toutes les convoitises.

Ceux qui ne connaissent pas les origines de ces fêtes-types, qui ne se rappellent plus l’éclat dont elles ont illuminé le crépuscule de l’Empire et l’aurore de la République, ont peine à s'expliquer cette « furie ». C’est pour ceux-là qu’il est

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bon d’en esquisser un léger croquis rétrospectif et d’en refaire la génèse. D’ailleurs, raconter hier, c’est encore raconter aujourd’hui. Car les grandes nuits de l’avenue Friedland ont revécu, la nuit dernière, aux Champs-Elysées.

Le hasard a des caprices prodigieux. Les redoutes d’Arsène Houssaye sont filles d’un de ces caprices. Le mardi-gras de 1868, le poète avait à dîner quelques amis, un de ces dîners « en têtes » qui, depuis, ont fait fureur. Pour flatter le goût théâtral de l’amphitryon, tous les convives étaient venus en figures de Poquelin. Aussi le repas futil gai comme une cérémonie du Malade imaginaire. Au champagne, quelques femmes du monde, qui s’en allaient dans un bal costumé, voyant la galerie illuminée à giorno, y firent irruption avec la belle gaieté des femmes du second Empire. Cette improvisation carnavalesque eut un tel succès que les belles intruses oublièrent leur bal ; et on fut si content les uns des autres qu’on se promit de recommencer le mardi suivant, et tous les mardis de carême, hors celui de la Semaine Sainte, — ■ ces dames voulant faire leur salut au moins ce jour-là pour être en état de grâce quand la Pâque serait venue.

Le mardi suivant, quelques cantatrices et comédiennes furent aussi de la fête, sous prétexte de chanter et d’improviser des comédies. On était vingt-cinq le premier soir; on fut cent, cette fois, bien qu’Houssaye n’eût invité personne. Le troisième mardi, les dames de la cour voulurent faire leur partie dans cet ensemble pittores-

que et bigarré. Il en vint une avalanche et des plus en renom, emmitouflées dans d’adorables dominos, de vraies palettes à la Velasquez et à la Diaz... et à la diable ! Les familiers des Tuileries avaient ouvert la voie, Persigny d’abord, puis Canrobert, puis Nieuwerkerke, et aussi les plus graves personnages. On disait même tout haut que Napoléon III s’était risqué sous le masque du duc d’Albeou de... Vivier, avenue Friedland, pour étudier de plus près l’opinion de ses sujets et de ses sujettes. Jamais on ne sut bien au juste la vérité. Au quatrième mardi, pourtant, on vit, à visage découvert, le duc d’Albe et Vivier, tandis qu’un troisième personnage jouait les Napoléon III à s’y méprendre. Certes, Napoléon III n’avait rien de Don Juan, ni de Lovelace, ni de d’Orsay; mais on se souvient qu’à sa cour les courtisans étaient des femmes. Aussi fallait-il voir comme les plus belles s’acheminaient à sa poursuite dans la galerie Friedland. Un peu plus, comme Joseph, il laissait son domino dans les mains de mesdames Putiphar, lesquelles, dès qu’il fut parti, se rabattirent sur les grands cordons des ambassadeurs et des ministres. Si légende il y a, elle est proche parente de la vérité.

Ce qu’il y avait de plus bizarre, c’est que le maître de la maison n’invitait toujours pas. On s’invitait d’office, et on venait là comme dans une réception ouverte. Aussi disait-il gaiement: «Je m’amuse chez moi comme si j’étais chez un autre ! »

Flélas ! tout finit, même ce fortuné Carême.

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On se donna rendez-vous au Carême de 1869. Cette année-là, l’hôtel mauresque était achevé ; cet hôtel et l’hôtel Renaissance n’en firent plus qu’un, et le Maître put réunir jusqu’à mille invités, tout le dessus du panier parisien, depuis la Cour jusqu’au théâtre. La Patti, Marie Sass, Ugalde, Thérésa, Blanche d’Antigny, dont la mort fut si romanesque, y furent les beaux oiseaux chanteurs. Sarah Bernhardt, déjà dans toute la poésie de sa jeunesse et de son talent, y joua le Passant avec... avec Marie Colombier! Autre temps, autre... jeu! Et comme elle joua bien ! Elle fut portée en triomphe dans des gerbes de fleurs !

A côté des étoiles, des comédiennes «pour de bon », les femmes du monde jouaient leurs rôles de charmeresseS — style Arsène Houssaye — avec des charmeries introuvables — idem. Toute une comédie de minuit à l’aurore, — non pas des nuits blanches, mais des nuits empourprées. Ceux ou celles qui ne vivaient pas du cœur soupaient à fond de train, une table de quatre-vingts couverts qui rappelait la chanson de Banville :

Nous étions quatre-vingts rimeurs !

Et on rimait bien, — rimes sonores se becquetant comme des oiseaux énamourés !

Les journaux illustrés du temps ont immortalisé par le crayon ces fêtes légendaires, la Vie parisienne surtout, où mon collaborateur Arnold Mortier s’était fait le « Monsieur de l’orchestre » avant la lettre. Il y esquissa gaiement toute la dia-

blerie d’une de ces redoutes. C’est par. ces documents précieux qu’on peut juger aujourd’hui de la grâce nonchalamment amoureuse des femmes du Second Empire. On les voit belles à travers leurs masques, car Houssaye avait dit déjà : « La beauté sous le masque est de rigueur ! » Il ne voulait pas qu’on fût trompé chez lui.

La princesse de Metternich, qui risqua là son joli pied, voulut avoir, elle aussi, sa redoute in fiocchi. Elle aussi entendait la mise en scène avec tout l’art d’une archiduchesse. A quelques comédiennes près, ce fut le même monde qui se retrouva chez elle et qui continua la conversation interrompue chez Arsène Houssaye.

Ce qui faisait le charme principal de ces belles fêtes, c’était leur éclectisme, c’est qu’elles constituaient un terrain neutre où se rencontraient toutes les noblesses, tous les talents, toutes les beautés — celles-ci sous le masque — et toutes les opinions plus ou moins démasquées. C’est pour cela qu’à la reprise, sous la République, elles eurent la même vogue que sous l’Empire, et qu’en 1875, Par exemple> on y put voir, coude à coude, le comte de Paris et le général Fleury, le maréchal Canrobert et l’amiral Pothuau, le général Türr, qui prit Gaëte, et le général Bosco, qui le défendit; le ministre grec et l’ambassadeur ottoman; Paul de Cassagnac, du Pays , et Maggiolo, de Y Union* Alexandre Dumas et le comte d’Haussonville, etc., etc. C’est pour cela qu’après neuf ans écoulés, nous avons eu, cette nuit, dans un cadre plus étroit, le même spectacle, et

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qu’Arsène Houssaye, tout heureux devoir sa popularité rajeunie, a pu dire, comme alors:

« C’est bien simple et bien agréable de recevoir, comme je le fais, puisque ce sont les invités qui font les frais delà fête, celui-ci par son esprit, celle-là par sa beauté. On ne paye pas en entrant ni en sortant, mais que de beaux mots et de beaux sourires on a dépensés ! '»

Par nralheur, il y a eu beaucoup plus d’appelés que d’élus, l’exiguïté de sa nouvelle installation ayant obligé le Maître à restreindre ses listes. O11 ferait un amusant volume avec l’énorme correspondance qu’il a dépouillée depuis quelques jours. Il y a dans ce fouillis, où j’ai pu, par grâce spéciale, jeter un regard indiscret, des lettres bien curieuses. L’héritier politique du comte de Chambord écrit :

« Ce n’est pas ma grandeur qui m’attache au rivage, c’est le rivage, avec ses rayons de soleil, ses fleurs parfumées et ses ombrages d’hiver, qui attache ma grandeur... à la Méditerranée. » Et la reine Isabelle :

« J’attendais depuis longtemps l’hirondelle porteuse d’un message de « mon ami» Houssaye. Je regrette ne pouvoir emprunter leurs ailes aux oiseaux pour venir retrouver mes amis de France.»

Les Rois et les Reines se font poètes pour écrire au Poète. Puis vient la série des petits billets fleurant bon, des missives aux coins armoriés. Une grande dame vient tout exprès de Parme pour apporter des violettes de... Plaisance. D’autres organisent, de Nice à Paris, un

train de plaisir... privé. Tout l’escadron volant des belles de l’ancienne cour a reparu ; toutes ont sollicité des invitations. Ce sont mesdames... Oh ! pardon ! le loup est de rigueur et masque la beauté. Camille Doucet en veut à ce loup ! « C’est surtout la laideur, écrit-il, qu’il faudrait masquer ! » Paul de Cassagnac déclare que les loups ne lui font pas peur : « Je ne vais me promener dans les bois que lorsqu’ils y sont, ce que ne font pas les petits enfants. » Le duc de Morny « raffole des dents de loup, d’où jaillissent des perles blanches». Une belle comtesse «vient d’être cloîtrée par son tyran à l’occasion du Carême; elle sautera par la fenêtre, pour assister à la redoute. » Lord Lytton est en Angleterre. 11 ne sait s’il pourra venir à temps pour saluer chez lui «le roi de Sparte». On sait qu’ Arsène Houssaye est président du dîner des Spartiates... cet athénien ! Le baron de Billing demande un laisser-passer pour une Altesse royale. Que sais-je encore? Mais de toutes ces requêtes, la plus originale est évidemment celle-ci, formulée sur une carte de visite :

Le Prince...

Restera che \ lui , le vendredi 28 mars , si M. Houssaye ne lui octroie pas une invitation pour la fêle qu’il doit donner le même soir.

Entrez donc, mon prince ! Suivez, suivez le

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monde! Dix heures. Voulez-vous un aperçu du cadre où la fête va resplendir ?.

Voici d’abord la galerie monumentale qui traverse tout l’hôtel et se termine par un immense balcon donnant sur l’avenue des Champs-Elysées et surélevé de quelques marches. C’est là que Gayarré chantera, c’est là que Saint-Germain et une partenaire. . . masquée, improviseront une comédie. Les murs disparaissent sous des toiles superbes. Des esquisses de Théophile Gautier et de Victor Hugo font pendant à Y Avril peint par Arsène Houssaye. Les comédiennes de Nattier sont mêlées à dix portraits de Rachel; Armande Béjart, mademoiselle Molière, sourit à la femme de Diderot, par Chardin, voisinant avec Marie- Antoinette. Les Watteau, les Greuze, les Fragonard se succèdent et se coudoient. Voltaire jeune, par Largilière, fait la nique à Voltaire vieux, par Latour. Sur la cheminée, une chasseresse en marbre, offerte par M. de Persigny, en face d’un meuble Louis XV chargé de miniatures et d’émaux. Un peu plus loin, le buste de l’impératrice Eugénie par M. de Nieuwerkerke, et celui de Napoléon Ier. Sur la rampe de l’escalier, deux bustes de Coysevox, auprès desquels rayonne cette merveille : la Léda , de Michel-Ange, Manon Lescaut et Des Grieux , de Boucher, etc., etc., — un petit Louvre, quoi ! où l’on voit cent mètres carrés de toile peinte, qui valent plusieurs millions.

Un salon perpendiculaire à la galerie conduit au buffet, installé comme par miracle. La place

manquait. Comment faire r Houssaye apprend, à la dernière heure, qu’un appartement mitoyen est libre ; il démolit la cloison, fait garnir de tapisseries somptueuses les pièces annexées, et donne ainsi place « aux rafraîchissements et aux commodités de la conversation ».

Magicien, va !

Dix heures et demie. La fête commence. Fautil vous la décrire ? A quoi bon ? Le grand art d’Houssaye consiste à ne pas imposer à ses hôtes un « plaisir » officiellement réglé par programme. Il ouvre sa maison, il y reçoit la fleur de tous les mondes, il installe, sous la vaste baie qui surplombe la galerie, un orchestre — l’orchestre de Métra; il donne à danser, il donne à causer, il donne à souper. Après quoi chacun est libre de chercher son plaisir où il le trouve. Le maître de la maison lui-même n’est plus que son propre invité, et ce n’est pas celui qui s’amuse le moins.

D’ailleurs, à l’heure avancée où j’écris ces lignes, je n’ai pas le loisir d’entrer en de nombreux détails. Il en est un cependant que je happe au passage.

Une individualité « sans mandat » avait fini par obtenir une invitation, accordée de guerre lasse* Comme il entrait dans la fournaise, tout glorieux sous son manteau vénitien, deux dominos se sont pendus, l’un à son bras gauche, l’autre à son bras droit, et sans crier gare, à l’unisson, sur l’air du Signe à mam\elle Bousquet , ont entonné cette scie patriotique :

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Depuis quinze jours il essaye D’aller chez Arsène Houssaye!

Maintenant il sait Chez Arsène où c’est !

Ces sortes de gaietés sont communicatives. Toute l’assistance a repris le quatrain en choeur. L’intrus a pris la fuite. On ne l’a plus revu.

Si la discrétion m’empêche de dénouer les cordons du masque, je ne suis pas astreint à la même réserve vis-à-vis des invités masculins de l’auteur des Grandes Dames. Quelques noms, au hasard du carnet :

Camille Doucet, Paul de Cassagnac, Rouvier, général Pittié, Meilhac, Halévy, comte de Solms, amiral Coupvent des Bois, Clairin, Gervex, Cabanel, comte d’Eu de Montigny, Richepin, Portalis, Barbey d’Aurevilly, de Pêne, Périvier, Chaplin, Varambon, Duruy, de Banville, E. Tarbé, Riou, général Türr, Bazilewski, Rochefort, prince de Sagan, prince de Bourbon, Cherbuliez, de Bellecombe, Jollivet, de Lafayette, Madrazzo, Comerre , Vaucorbeil , comte de Laferrière , comte de Savigny, général comte de Lasalle, La Rochefoucauld, À. Second, Andrieux, de Lacretelle, Abattucci, Napoléon Ney? général Fleury, duc délia Rocca, Canrobert, G. Ohnet, Richebourg, Jules Simon, comte de La Riboisière, Camescasse, Reinach, Tarbé, comte de Marcilly, Grimblot, Thors, Waleswski, comte d’Hostal, H. Billot, comte Kapnitz, comte de Plucmaker, baron Legoux, baron de Billing, de Lesseps, P. Véron, Borel d’Hauterive, baron de

Kœnigswarter, baron DeVaux, GourdondeGenouillac, Oppert, de l’Institut, Dr Mallez, marquis de Bois- Hébert, Picard, député, Imbert de Saint-Amand, Jacques Normand, Hébert, Lockroy, de Concourt , Emile Blavet, général Schmidt, de Molinari, prince Galitzin, Claretie, Bardoux, Gaston Bérardi, général Read, du Sommerard, Ch. Monselet, Métra, marquis de Cherville, Coppée, Theuriet, A. de la Forge, de Blowitz, Ephrussi, Fouquier, Horace de Callias, Victor Roger, Henry Bauer, Fr. Oswald, E. Noël, Armand Lévy, Georges Boyer, etc., etc.

Des femmes du monde et encore des femmes du monde — dont je dois respecter l’incognito, puis des femmes de lettre et des artistes, mesdames Marie Sass, en noir, Sarah Bernhardt, Thérésa, Léonide Leblanc, la Zucchi, en polonaise, Valtesse, Léontine Godin, la pianiste, en pénitent blanc, Bianca, etc., etc. Regardez, mais... ne reconnaissez pas !

En regagnant le journal, je me répétais à part moi ce que le comte de Paris disait, à la redoute de 1875, à M. Duvergier de Hauranne :

« Il y a bien longtemps qu’on n’a eu autant d’esprit dans aucun salon. Si l’hôtel croulait, il ferait demain presque nuit à Paris. »

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